Rome, 3 vendémiaire an VI (24 septembre 1797).
JOSEPH BONAPARTE, AMBASSADEUR DE LA RÉPUBLIQUE, AU GÉNÉRAL EN CHEF
BONAPARTE.
Hier au soir, le pape[4] a été indisposé; on espérait cependant
qu'il serait en état d'aller aujourd'hui, jour de dimanche, à
Saint-Pierre; mais la fièvre l'a saisi avec des attaques
d'apoplexie; il a reçu le viatique à trois heures après midi. Il est
dans ce moment dans un état presque désespéré, et l'on craint qu'il
ne résiste pas au redoublement de demain.
[Note 4: Pie VI.]
Cet événement peut en faire naître plusieurs d'une nature bien
différente, selon les impulsions que l'on donnera à l'opinion et aux
affaires de cette ville.
Vous connaissez, citoyen général, les instructions qui m'ont été
données par le Directoire; mais sa situation, celle de la France et
de l'Italie ne sont plus les mêmes.
Si les républicains qui existent à Rome, et dont quelques-uns sont
encore arrêtés, s'ébranlent pour tenter un mouvement qui les
conduise à la liberté, il est à craindre que Naples ne profite d'un
instant d'oscillation pour faire enfin un mouvement réel et pousser
ses troupes jusqu'à Rome. Dans ce cas, nul doute que le succès ne
fût pour les partisans de la coalition dans Rome.
Naples ne tentera jamais ce mouvement s'il craint d'être prévenu par
les troupes françaises. Il serait donc à désirer que vous puissiez
faire filer des forces du côté d'Ancône. Dans toutes les
hypothèses, leur présence dans un point avoisiné de Rome aura une
influence morale ou absolue.
Les cardinaux dont on parle le plus pour les porter au pontificat
sont: Albani, Gerdil, piémontais, et Caprara[5]. Le premier paraît
avoir le plus d'influence, il est le centre de la faction impériale;
Provera, qui, lui, est envoyé ici par le nonce Albani, est un de ses
moyens, et il les emploie tous. C'est un homme d'un extérieur
séduisant: du tact, de l'usage, point d'instruction, point de talent
transcendant, c'est le doyen des cardinaux.
[Note 5: Albani, neveu du pape Clément XI;--Gerdil, cardinal,
et l'un des membres les plus savants et les plus illustres du
Sacré Collège;--Caprara, cardinal, archevêque de Milan qui,
en 1805, le 28 mai, sacra Napoléon roi d'Italie dans la
cathédrale de Milan.]
Le cardinal Gerdil passe pour un saint homme, et un théologien
consommé. C'est le choix des prêtres non titrés et des dévotes.
Caprara a des talents. Ennemi du pape actuel, il réunit autour de
lui les suffrages d'une partie des mécontents du gouvernement
d'aujourd'hui. L'Espagne paraît le porter. On croit en général qu'il
réunit aussi le voeu de la France.
Il est impossible qu'avant la réception de votre lettre, je demande
officiellement la liberté des prisonniers et l'éloignement du
général Provera; cette mesure me sera dictée par les circonstances,
si je les juge de nature à l'exiger.
Placé plus au centre des grands intérêts, vous serez plus à même de
me faire connaître quelles doivent être les intentions du
gouvernement et quels moyens il peut mettre en usage pour les
remplir.
Si le pape prolonge son existence, votre lettre me sera extrêmement
utile: dans l'hypothèse contraire, je vous enverrai un exprès en
poste. Je vous prie de me faire renvoyer sur-le-champ le courrier
porteur de la présente.
Il serait peut-être à propos que, pour tous les événements, vous
m'envoyassiez quelques officiers.