Vers la fin de l'année 1827, pendant que je demeurais près de
Charlottesville, dans la Virginie, je fis par hasard la connaissance de
M. Auguste Bedloe. Ce jeune gentleman était remarquable à tous égards et
excitait en moi une curiosité et un intérêt profonds. Je jugeai
impossible de me rendre compte de son être tant physique que moral. Je
ne pus obtenir sur sa famille aucun renseignement positif. D'où
venait-il? Je ne le sus jamais bien. Même relativement à son âge,
quoique je l'aie appelé un jeune gentleman, il y avait quelque chose qui
m'intriguait au suprême degré. Certainement il semblait jeune, et même
il affectait de parler de sa jeunesse; cependant, il y avait des moments
où je n'aurais guère hésité à le supposer âgé d'une centaine d'années.
Mais c'était surtout son extérieur qui avait un aspect tout à fait
particulier. Il était singulièrement grand et mince;--se voûtant
beaucoup;--les membres excessivement longs et émaciés;--le front large
et bas;--une complexion absolument exsangue;--sa bouche, large et
flexible, et ses dents, quoique saines, plus irrégulières que je n'en
vis jamais dans aucune bouche humaine. L'expression de son sourire,
toutefois, n'était nullement désagréable, comme on pourrait le supposer;
mais elle n'avait aucune espèce de nuance. C'était une profonde
mélancolie, une tristesse sans phases et sans intermittences. Ses yeux
étaient d'une largeur anormale et ronds comme ceux d'un chat. Les
pupilles elles-mêmes subissaient une contraction et une dilatation
proportionnelles à l'accroissement et à la diminution de la lumière,
exactement comme on l'a observé dans les races félines. Dans les moments
d'excitation, les prunelles devenaient brillantes à un degré presque
inconcevable et semblaient émettre des rayons lumineux d'un éclat non
réfléchi, mais intérieur, comme fait un flambeau ou le soleil;
toutefois, dans leur condition habituelle, elles étaient tellement
ternes, inertes et nuageuses qu'elles faisaient penser aux yeux d'un
corps enterré depuis longtemps.
Ces particularités personnelles semblaient lui causer beaucoup d'ennui,
et il y faisait continuellement allusion dans un style semi-explicatif,
semi-justificatif qui, la première fois que je l'entendis,
m'impressionna très-péniblement. Toutefois, je m'y accoutumai bientôt et
mon déplaisir se dissipa. Il semblait avoir l'intention d'insinuer,
plutôt que d'affirmer positivement, que physiquement il n'avait pas
toujours été ce qu'il était; qu'une longue série d'attaques névralgiques
l'avait réduit d'une condition de beauté personnelle non commune à celle
que je voyais. Depuis plusieurs années, il recevait les soins d'un
médecin nommé Templeton,--un vieux gentleman âgé de soixante-dix ans,
peut-être,--qu'il avait pour la première fois rencontré à Saratoga et
des soins duquel il tira dans ce temps, ou crut tirer, un grand secours.
Le résultat fut que Bedloe, qui était riche, fit un arrangement avec le
docteur Templeton, par lequel ce dernier, en échange d'une généreuse
rémunération annuelle, consentit à consacrer exclusivement son temps et
son expérience médicale à soulager le malade.
Le docteur Templeton avait voyagé dans les jours de sa jeunesse, et
était devenu à Paris un des sectaires les plus ardents des doctrines de
Mesmer. C'était uniquement par le moyen des remèdes magnétiques qu'il
avait réussi à soulager les douleurs aiguës de son malade; et ce succès
avait très-naturellement inspiré à ce dernier une certaine confiance
dans les opinions qui servaient de base à ces remèdes. D'ailleurs, le
docteur, comme tous les enthousiastes, avait travaillé de son mieux à
faire de son pupille un parfait prosélyte, et finalement il réussit si
bien qu'il décida le patient à se soumettre à de nombreuses expériences.
Fréquemment répétées, elles amenèrent un résultat qui, depuis longtemps,
est devenu assez commun pour n'attirer que peu ou point l'attention,
mais qui, à l'époque dont je parle, s'était très-rarement manifesté en
Amérique. Je veux dire qu'entre le docteur Templeton et Bedloe s'était
établi peu à peu un rapport magnétique très-distinct et très-fortement
accentué. Je n'ai pas toutefois l'intention d'affirmer que ce rapport
s'étendît au delà des limites de la puissance somnifère; mais cette
puissance elle-même avait atteint une grande intensité. À la première
tentative faite pour produire le sommeil magnétique, le disciple de
Mesmer échoua complètement. À la cinquième ou sixième, il ne réussit que
très-imparfaitement, et après des efforts opiniâtres. Ce fut seulement à
la douzième que le triomphe fut complet. Après celle-là, la volonté du
patient succomba rapidement sous celle du médecin, si bien que, lorsque
je fis pour la première fois leur connaissance, le sommeil arrivait
presque instantanément par un pur acte de volition de l'opérateur, même
quand le malade n'avait pas conscience de sa présence. C'est seulement
maintenant, en l'an 1845, quand de semblables miracles ont été
journellement attestés par des milliers d'hommes, que je me hasarde à
citer cette apparente impossibilité comme un fait positif.
Le tempérament de Bedloe était au plus haut degré sensitif, excitable,
enthousiaste. Son imagination, singulièrement vigoureuse et créatrice,
tirait sans doute une force additionnelle de l'usage habituel de
l'opium, qu'il consommait en grande quantité, et sans lequel l'existence
lui eût été impossible. C'était son habitude d'en prendre une bonne dose
immédiatement après son déjeuner, chaque matin,--ou plutôt immédiatement
après une tasse de fort café, car il ne mangeait rien dans
l'avant-midi,--et alors il partait seul, ou seulement accompagné d'un
chien, pour une longue promenade à travers la chaîne de sauvages et
lugubres hauteurs qui courent à l'ouest et au sud de Charlottesville, et
qui sont décorées ici du nom de _Ragged Mountains_[39].
Par un jour sombre, chaud et brumeux, vers la fin de novembre, et durant
l'étrange interrègne de saisons que nous appelons en Amérique l'été
indien, M. Bedloe partit, suivant son habitude, pour les montagnes. Le
jour s'écoula, et il ne revint pas.
Vers huit heures du soir, étant sérieusement alarmés par cette absence
prolongée, nous allions nous mettre à sa recherche, quand il reparut
inopinément, ni mieux ni plus mal portant, et plus animé que de coutume.
Le récit qu'il fit de son expédition et des événements qui l'avaient
retenu fut en vérité des plus singuliers:
--Vous vous rappelez, dit-il, qu'il était environ neuf heures du matin
quand je quittai Charlottesville. Je dirigeai immédiatement mes pas vers
la montagne et, vers dix heures, j'entrai dans une gorge qui était
entièrement nouvelle pour moi. Je suivis toutes les sinuosités de cette
passe avec beaucoup d'intérêt.--Le théâtre qui se présentait de tous
côtés, quoique ne méritant peut-être pas l'appellation de sublime,
portait en soi un caractère indescriptible, et pour moi délicieux, de
lugubre désolation. La solitude semblait absolument vierge. Je ne
pouvais m'empêcher de croire que les gazons verts et les roches grises
que je foulais n'avaient jamais été foulés par un pied humain. L'entrée
du ravin est si complètement cachée, et de fait inaccessible, excepté à
travers une série d'accidents, qu'il n'était pas du tout impossible que
je fusse en vérité le premier aventurier,--le premier et le seul qui eût
jamais pénétré ces solitudes.
«L'épais et singulier brouillard ou fumée qui distingue l'été indien, et
qui s'étendait alors pesamment sur tous les objets, approfondissait sans
doute les impressions vagues que ces objets créaient en moi. Cette brume
poétique était si dense que je ne pouvais jamais voir au delà d'une
douzaine de yards de ma route. Ce chemin était excessivement sinueux et,
comme il était impossible de voir le soleil, j'avais perdu toute idée de
la direction dans laquelle je marchais. Cependant, l'opium avait produit
son effet accoutumé, qui est de revêtir tout le monde extérieur d'une
intensité d'intérêt. Dans le tremblement d'une feuille,--dans la couleur
d'un brin d'herbe,--dans la forme d'un trèfle,--dans le bourdonnement
d'une abeille,--dans l'éclat d'une goutte de rosée,--dans le soupir du
vent,--dans les vagues odeurs qui venaient de la forêt,--se produisait
tout un monde d'inspirations,--une procession magnifique et bigarrée de
pensées désordonnées et rapsodiques.
«Tout occupé par ces rêveries, je marchai plusieurs heures, durant
lesquelles le brouillard s'épaissit autour de moi à un degré tel que je
fus réduit à chercher mon chemin à tâtons. Et alors un indéfinissable
malaise s'empara de moi. Je craignais d'avancer, de peur d'être
précipité dans quelque abîme. Je me souvins aussi d'étranges histoires
sur ces _Ragged Mountains_, et de races d'hommes bizarres et sauvages
qui habitaient leurs bois et leurs cavernes. Mille pensées vagues me
pressaient et me déconcertaient,--pensées que leur vague rendait encore
plus douloureuses. Tout à coup mon attention fut arrêtée par un fort
battement de tambour.
«Ma stupéfaction, naturellement, fut extrême. Un tambour, dans ces
montagnes, était chose inconnue. Je n'aurais pas été plus surpris par le
son de la trompette de l'Archange. Mais une nouvelle et bien plus
extraordinaire cause d'intérêt et de perplexité se manifesta.
J'entendais s'approcher un bruissement sauvage, un cliquetis, comme d'un
trousseau de grosses clefs,--et à l'instant même un homme à moitié nu,
au visage basané, passa devant moi en poussant un cri aigu. Il passa si
près de ma personne que je sentis le chaud de son haleine sur ma figure.
Il tenait dans sa main un instrument composé d'une série d'anneaux de
fer et les secouait vigoureusement en courant. À peine avait-il disparu
dans le brouillard que, haletante derrière lui, la gueule ouverte et les
yeux étincelants, s'élança une énorme bête. Je ne pouvais pas me
méprendre sur son espèce: c'était une hyène.
«La vue de ce monstre soulagea plutôt qu'elle n'augmenta mes
terreurs;--car j'étais bien sûr maintenant que je rêvais, et je
m'efforçai, je m'excitai moi-même à réveiller ma conscience. Je marchai
délibérément et lestement en avant. Je me frottai les yeux. Je criai
très-haut. Je me pinçai les membres. Une petite source s'étant présentée
à ma vue, je m'y arrêtai, et je m'y lavai les mains, la tête et le cou.
Je crus sentir se dissiper les sensations équivoques qui m'avaient
tourmenté jusque-là. Il me parut, quand je me relevai, que j'étais un
nouvel homme, et je poursuivis fermement et complaisamment ma route
inconnue.
«À la longue, tout à fait épuisé par l'exercice et par la lourdeur
oppressive de l'atmosphère, je m'assis sous un arbre. En ce moment parut
un faible rayon de soleil, et l'ombre des feuilles de l'arbre tomba sur
le gazon, légèrement mais suffisamment définie. Pendant quelques
minutes, je fixai cette ombre avec étonnement. Sa forme me comblait de
stupeur. Je levai les yeux. L'arbre était un palmier.
«Je me levai précipitamment et dans un état d'agitation terrible,--car
l'idée que je rêvais n'était plus désormais suffisante. Je vis,--je
sentis que j'avais le parfait gouvernement de mes sens,--et ces sens
apportaient maintenant à mon âme un monde de sensations nouvelles et
singulières. La chaleur devint tout d'un coup intolérable. Une étrange
odeur chargeait la brise.--Un murmure profond et continuel, comme celui
qui s'élève d'une rivière abondante, mais coulant régulièrement, vint à
mes oreilles, entremêlé du bourdonnement particulier d'une multitude de
voix humaines.
«Pendant que j'écoutais, avec un étonnement qu'il est bien inutile de
vous décrire, un fort et bref coup de vent enleva, comme une baguette de
magicien, le brouillard qui chargeait la terre.
«Je me trouvai au pied d'une haute montagne dominant une vaste plaine, à
travers laquelle coulait une majestueuse rivière. Au bord de cette
rivière s'élevait une ville d'un aspect oriental, telle que nous en
voyons dans _Les Mille et Une Nuits_, mais d'un caractère encore plus
singulier qu'aucune de celles qui y sont décrites. De ma position, qui
était bien au-dessus du niveau de la ville, je pouvais apercevoir tous
ses recoins et tous ses angles, comme s'ils eussent été dessinés sur une
carte. Les rues paraissaient innombrables et se croisaient
irrégulièrement dans toutes les directions, mais ressemblaient moins à
des rues qu'à de longues allées contournées, et fourmillaient
littéralement d'habitants. Les maisons étaient étrangement pittoresques.
De chaque côté, c'était une véritable débauche de balcons, de vérandas,
de minarets, de niches et de tourelles fantastiquement découpées. Les
bazars abondaient; les plus riches marchandises s'y déployaient avec une
variété et une profusion infinie: soies, mousselines, la plus
éblouissante coutellerie, diamants et bijoux des plus magnifiques. À
côté de ces choses, on voyait de tous côtés des pavillons, des
palanquins, des litières où se trouvaient de magnifiques dames
sévèrement voilées, des éléphants fastueusement caparaçonnés, des idoles
grotesquement taillées, des tambours, des bannières et des gongs, des
lances, des casse-tête dorés et argentés. Et parmi la foule, la clameur,
la mêlée et la confusion générales, parmi un million d'hommes noirs et
jaunes, en turban et en robe, avec la barbe flottante, circulait une
multitude innombrable de boeufs saintement enrubannés, pendant que des
légions de singes malpropres et sacrés grimpaient, jacassant et
piaillant, après les corniches des mosquées, ou se suspendaient aux
minarets et aux tourelles. Des rues fourmillantes aux quais de la
rivière descendaient d'innombrables escaliers qui conduisaient à des
bains, pendant que la rivière elle-même semblait avec peine se frayer un
passage à travers les vastes flottes de bâtiments surchargés qui
tourmentaient sa surface en tous sens. Au delà des murs de la ville
s'élevaient fréquemment en groupes majestueux, le palmier et le
cocotier, avec d'autres arbres d'un grand âge, gigantesques et
solennels; et çà et là on pouvait apercevoir un champ de riz, la hutte
de chaume d'un paysan, une citerne, un temple isolé, un camp de gypsies,
ou une gracieuse fille solitaire prenant sa route, avec une cruche sur
sa tête, vers les bords de la magnifique rivière.
«Maintenant, sans doute, vous direz que je rêvais; mais nullement. Ce
que je voyais,--ce que j'entendais,--ce que je sentais,--ce que je
pensais n'avait rien en soi de l'idiosyncrasie non méconnaissable du
rêve. Tout se tenait logiquement et faisait corps. D'abord, doutant si
j'étais réellement éveillé, je me soumis à une série d'épreuves qui me
convainquirent bien vite, que je l'étais réellement. Or, quand quelqu'un
rêve, et que dans son rêve il soupçonne qu'il rêve, le soupçon ne manque
jamais de se confirmer et le dormeur est presque immédiatement réveillé.
Ainsi, Novalis[40] ne se trompe pas en disant que _nous sommes près de
nous réveiller quand nous rêvons que nous rêvons_. Si la vision s'était
offerte à moi telle que je l'eusse soupçonnée d'être un rêve, alors elle
eût pu être purement un rêve; mais, se présentant comme je l'ai dit, et
suspectée et vérifiée comme elle le fut, je suis forcé de la classer
parmi d'autres phénomènes.
--En cela, je n'affirme pas que vous ayez tort, remarqua le docteur
Templeton. Mais poursuivez. Vous vous levâtes, et vous descendîtes dans
la cité.
--Je me levai, continua Bedloe regardant le docteur avec un air de
profond étonnement; je me levai, comme vous dîtes, et descendis dans la
cité. Sur ma route, je tombai au milieu d'une immense populace qui
encombrait chaque avenue, se dirigeant toute dans le même sens et
montrant dans son action la plus violente animation. Très-soudainement,
et sous je ne sais quelle pression inconcevable, je me sentis
profondément pénétré d'un intérêt personnel dans ce qui allait arriver.
Je croyais sentir que j'avais un rôle important à jouer, sans comprendre
exactement quel il était. Contre la foule qui m'environnait j'éprouvai
toutefois un profond sentiment d'animosité. Je m'arrachai du milieu de
cette cohue, et rapidement, par un chemin circulaire, j'arrivai à la
ville, et j'y entrai. Elle était en proie au tumulte et à la plus
violente discorde. Un petit détachement d'hommes ajustés moitié à
l'indienne, moitié à l'européenne, et commandés par des gentlemen qui
portaient un uniforme en partie anglais, soutenait un combat très-inégal
contre la populace fourmillante des avenues. Je rejoignis cette faible
troupe, je me saisis des armes d'un officier tué, et je frappai au
hasard avec la férocité nerveuse du désespoir. Nous fûmes bientôt
écrasés par le nombre et contraints de chercher un refuge dans une
espèce de kiosque. Nous nous y barricadâmes, et nous fûmes pour le
moment en sûreté. Par une meurtrière, près du sommet du kiosque,
j'aperçus une vaste foule dans une agitation furieuse, entourant et
assaillant un beau palais qui dominait la rivière. Alors, par une
fenêtre supérieure du palais, descendit un personnage d'une apparence
efféminée, au moyen d'une corde faite avec les turbans de ses
domestiques. Un bateau était tout près, dans lequel il s'échappa vers le
bord opposé de la rivière.
«Et alors un nouvel objet prit possession de mon âme. J'adressai à mes
compagnons quelques paroles précipitées, mais énergiques, et, ayant
réussi à en rallier quelques-uns à mon dessein, je fis une sortie
furieuse hors du kiosque. Nous nous précipitâmes sur la foule qui
l'assiégeait. Ils s'enfuirent d'abord devant nous. Ils se rallièrent,
combattirent comme des enragés, et firent une nouvelle retraite.
Cependant, nous avions été emportés loin du kiosque, et nous étions
perdus et embarrassés dans des rues étroites, étouffées par de hautes
maisons, dans le fond desquelles le soleil n'avait jamais envoyé sa
lumière. La populace se pressait impétueusement sur nous, nous harcelait
avec ses lances, et nous accablait de ses volées de flèches. Ces
dernières étaient remarquables et ressemblaient en quelque sorte au
kriss tortillé des Malais;--imitant le mouvement d'un serpent qui
rampe,--longues et noires, avec une pointe empoisonnée. L'une d'elles me
frappa à la tempe droite. Je pirouettai, je tombai. Un mal instantané et
terrible s'empara de moi. Je m'agitai,--je m'efforçai de respirer,--je
mourus.
--Vous ne vous obstinerez plus sans doute, dis-je en souriant, à croire
que toute votre aventure n'est pas un rêve? Êtes-vous décidé à soutenir
que vous êtes mort?
Quand j'eus prononcé ces mots, je m'attendais à quelque heureuse saillie
de Bedloe, en manière de réplique; mais, à mon grand étonnement, il
hésita, trembla, devint terriblement pâle et garda le silence. Je levai
les yeux sur Templeton. Il se tenait droit et roide sur sa chaise;--ses
dents claquaient et ses yeux s'élançaient de leurs orbites.
--Continuez, dit-il enfin à Bedloe d'une voix rauque.
Pendant quelques minutes, poursuivit ce dernier, ma seule
impression,--ma seule sensation,--fut celle de la nuit et du non-être,
avec la conscience de la mort. À la longue, il me sembla qu'une secousse
violente et soudaine comme l'électricité traversait mon âme. Avec cette
secousse vint le sens de l'élasticité et de la lumière. Quant à cette
dernière, je la sentis, je ne la vis pas. En un instant, il me sembla
que je m'élevais de terre; mais je ne possédais pas ma présence
corporelle, visible, audible, ou palpable. La foule s'était retirée. Le
tumulte avait cessé. La ville était comparativement calme. Au-dessous de
moi gisait mon corps, avec la flèche dans ma tempe, toute la tête
grandement enflée et défigurée. Mais toutes ces choses, je les
sentis,--je ne les vis pas. Je ne pris d'intérêt à rien. Et même le
cadavre me semblait un objet avec lequel je n'avais rien de commun. Je
n'avais aucune volonté, mais il me sembla que j'étais mis en mouvement
et que je m'envolais légèrement hors de l'enceinte de la ville par le
même circuit que j'avais pris pour y entrer. Quand j'eus atteint, dans
la montagne, l'endroit du ravin où j'avais rencontré l'hyène, j'éprouvai
de nouveau un choc comme celui d'une pile galvanique; le sentiment de la
pesanteur, celui de substance rentrèrent en moi. Je redevins moi-même,
mon propre individu, et je dirigeai vivement mes pas vers mon
logis;--mais le passé n'avait pas perdu l'énergie vivante de la
réalité,--et maintenant encore je ne puis contraindre mon intelligence,
même pour une minute, à considérer tout cela comme un songe.
--Ce n'en était pas un, dit Templeton, avec un air de profonde
solennité; mais il serait difficile de dire quel autre terme définirait
le mieux le cas en question. Supposons que l'âme de l'homme moderne est
sur le bord de quelques prodigieuses découvertes psychiques.
Contentons-nous de cette hypothèse. Quant au reste, j'ai quelques
éclaircissements à donner. Voici une peinture à l'aquarelle que je vous
aurais déjà montrée si un indéfinissable sentiment d'horreur ne m'en
avait pas empêché jusqu'à présent.
Nous regardâmes la peinture qu'il nous présentait. Je n'y vis aucun
caractère bien extraordinaire; mais son effet sur Bedloe fut prodigieux.
À peine l'eut-il regardée qu'il faillit s'évanouir. Et cependant, ce
n'était qu'un portrait à la miniature, un portrait merveilleusement
fini, à vrai dire, de sa propre physionomie si originale. Du moins,
telle fut ma pensée en la regardant.
--Vous apercevez la date de la peinture, dit Templeton; elle est là, à
peine visible, dans ce coin,--1780. C'est dans cette année que cette
peinture fut faite. C'est le portrait d'un ami défunt,--un M. Oldeb,--à
qui je m'attachai très-vivement à Calcutta, durant l'administration de
Warren Hastings. Je n'avais alors que vingt ans. Quand je vous vis pour
la première fois, monsieur Bedloe, à Saratoga, ce fut la miraculeuse
similitude qui existait entre vous et le portrait qui me détermina à
vous aborder, à rechercher votre amitié et à amener ces arrangements qui
firent de moi votre compagnon perpétuel. En agissant ainsi, j'étais
poussé en partie, et peut-être principalement, par les souvenirs pleins
de regrets du défunt, mais d'une autre part aussi par une curiosité
inquiète à votre endroit, et qui n'était pas dénuée d'une certaine
terreur.
«Dans votre récit de la vision qui s'est présentée à vous dans les
montagnes, vous avez décrit, avec le plus minutieux détail, la ville
indienne de Bénarès, sur la Rivière-Sainte. Les rassemblements, les
combats, le massacre, c'étaient les épisodes réels de l'insurrection de
Cheyte-Sing, qui eut lieu en 1780, alors que Hastings courut les plus
grands dangers pour sa vie. L'homme qui s'est échappé par la corde faite
de turbans, c'était Cheyte-Sing lui-même. La troupe du kiosque était
composée de cipayes et d'officiers anglais, Hastings à leur tête. Je
faisais partie de cette troupe, et je fis tous mes efforts pour empêcher
cette imprudente et fatale sortie de l'officier qui tomba dans la
bagarre sous la flèche empoisonnée d'un Bengali. Cet officier était mon
plus cher ami. C'était Oldeb. Vous verrez par ce manuscrit,--ici le
narrateur produisit un livre de notes, dans lequel quelques pages
paraissaient d'une date toute fraîche,--que, pendant que vous _pensiez_
ces choses au milieu de la montagne, j'étais occupé ici, à la maison, à
les _décrire_ sur le papier.»
Une semaine environ après cette conversation, l'article suivant parut
dans un journal de Charlottesville:
«C'est pour nous un devoir douloureux d'annoncer la mort de M. Auguste
Bedlo, un gentleman que ses manières charmantes et ses nombreuses vertus
avaient depuis longtemps rendu cher aux citoyens de Charlottesville.
«M. B., depuis quelques années, souffrait d'une névralgie qui avait
souvent menacé d'aboutir fatalement; mais elle ne peut être regardée que
comme la cause indirecte de sa mort. La cause immédiate fut d'un
caractère singulier et spécial. Dans une excursion qu'il fit dans les
_Ragged Mountains_, il y a quelques jours, il contracta un léger rhume
avec de la fièvre, qui fut suivi d'un grand mouvement du sang à la tête.
Pour le soulager, le docteur Templeton eut recours à la saignée locale.
Des sangsues furent appliquées aux tempes. Dans un délai effroyablement
court, le malade mourut, et l'on s'aperçut que, dans le bocal qui
contenait les sangsues, avait été introduite par hasard une de ces
sangsues vermiculaires venimeuses qui se rencontrent çà et là dans les
étangs circonvoisins. Cette bête se fixa d'elle-même sur une petite
artère de la tempe droite. Son extrême ressemblance avec la sangsue
médicinale fit que la méprise fut découverte trop tard.
«_N.-B._--La sangsue venimeuse de Charlottesville peut toujours se
distinguer de la sangsue médicinale par sa noirceur et spécialement par
ses tortillements, ou mouvements vermiculaires, qui ressemblent beaucoup
à ceux d'un serpent.»
Je me trouvais avec l'éditeur du journal en question, et nous causions
de ce singulier accident, quand il me vint à l'idée de lui demander
pourquoi l'on avait imprimé le nom du défunt avec l'orthographe:
_Bedlo_.
--Je présume, dis-je, que vous avez quelque autorité pour
l'orthographier ainsi; j'ai toujours cru que le nom devait s'écrire avec
un _e_ à la fin.
--Autorité? non, répliqua-t-il. C'est une simple erreur du typographe.
Le nom est Bedloe avec un _e_; c'est connu de tout le monde, et je ne
l'ai jamais vu écrit autrement.
--Il peut donc se faire, murmurai-je en moi-même, comme je tournai sur
mes talons, qu'une vérité soit plus étrange que toutes les
fictions;--car qu'est-ce que Bedlo sans _e_, si ce n'est Oldeb retourné?
Et cet homme me dit que c'est une faute typographique!