RÉVÉLATION MAGNÉTIQUE

Bien que les ténèbres du doute enveloppent encore toute la théorie

positive du magnétisme, ses foudroyants effets sont maintenant presque

universellement admis. Ceux qui doutent de ces effets sont de purs

douteurs de profession, une impuissante et peu honorable caste. Ce

serait absolument perdre son temps aujourd'hui que de s'amuser à prouver

que l'homme, par un pur exercice de sa volonté, peut impressionner

suffisamment son semblable pour le jeter dans une condition anormale,

dont les phénomènes ressemblent littéralement à ceux de la mort, ou du

moins leur ressemblent plus qu'aucun des phénomènes produits dans une

condition normale connue; que, tout le temps que dure cet état, la

personne ainsi influencée n'emploie qu'avec effort, et conséquemment

avec peu d'aptitude, les organes extérieurs des sens, et que néanmoins

elle perçoit, avec une perspicacité singulièrement subtile et par un

canal mystérieux, des objets situés au delà de la portée des organes

physiques; que de plus, ses facultés intellectuelles s'exaltent et se

fortifient d'une manière prodigieuse; que ses sympathies avec la

personne qui agit sur elle sont profondes; et que finalement sa

_susceptibilité_ des impressions magnétiques, croît en proportion de

leur fréquence, en même temps que les phénomènes particuliers obtenus

s'étendent et se prononcent davantage et dans la même proportion. Je dis

qu'il serait superflu de démontrer ces faits divers, où est contenue la

loi générale du magnétisme, et qui en sont les traits principaux.

Je n'infligerai donc pas aujourd'hui à mes lecteurs une démonstration

aussi parfaitement oiseuse. Mon dessein, quant à présent, est en vérité

d'une tout autre nature. Je sens le besoin, en dépit de tout un monde de

préjugés, de raconter, sans commentaires, mais dans tous ses détails, un

très-remarquable dialogue qui eut lieu entre un somnambule et moi.

J'avais depuis longtemps l'habitude de magnétiser la personne en

question, M. Vankirk, et la _susceptibilité_ vive, l'exaltation du sens

magnétique s'étaient déjà manifestées. Pendant plusieurs mois, M.

Vankirk avait beaucoup souffert d'une phtisie avancée, dont les effets

les plus cruels avaient été diminués par mes passes, et, dans la nuit du

mercredi, 15 courant, je fus appelé à son chevet.

Le malade souffrait des douleurs vives dans la région du coeur et

respirait avec une grande difficulté, ayant tous les symptômes

ordinaires d'un asthme. Dans des spasmes semblables, il avait

généralement trouvé du soulagement dans des applications de moutarde aux

centres nerveux; mais ce soir-là, il y avait eu recours en vain.

Quand j'entrai dans sa chambre, il me salua d'un gracieux sourire, et,

quoiqu'il fût en proie à des douleurs physiques aiguës, il me parut

absolument calme quant au moral.

--Je vous ai envoyé chercher cette nuit, dit-il, non pas tant pour

m'administrer un soulagement physique que pour me satisfaire

relativement à de certaines impressions psychiques qui m'ont récemment

causé beaucoup d'anxiété et de surprise. Je n'ai pas besoin de vous dire

combien j'ai été sceptique jusqu'à présent sur le sujet de l'immortalité

de l'âme. Je ne puis pas vous nier que, dans cette âme que j'allais

niant, a toujours existé comme un demi-sentiment assez vague de sa

propre existence. Mais ce demi-sentiment ne s'est jamais élevé à l'état

de conviction. De tout cela ma raison n'avait rien à faire. Tous mes

efforts pour établir là-dessus une enquête logique n'ont abouti qu'à me

laisser plus sceptique qu'auparavant. Je me suis avisé d'étudier Cousin;

je l'ai étudié dans ses propres ouvrages aussi bien que dans ses échos

européens et américains. J'ai eu entre les mains, par exemple, le

_Charles Elwood_ de Brownson[36]. Je l'ai lu avec une profonde

attention. Je l'ai trouvé logique d'un bout à l'autre; mais les portions

qui ne sont pas de la pure logique sont malheureusement les arguments

primordiaux du héros incrédule du livre. Dans son résumé, il me parut

évident que le raisonneur n'avait pas même réussi à se convaincre

lui-même. La fin du livre a visiblement oublié le commencement, comme

Trinculo son gouvernement[37]. Bref, je ne fus pas longtemps à

m'apercevoir que, si l'homme doit être intellectuellement convaincu de

sa propre immortalité, il ne le sera jamais par les pures abstractions

qui ont été si longtemps la manie des moralistes anglais, français et

allemands. Les abstractions peuvent être un amusement et une

gymnastique, mais elles ne prennent pas possession de l'esprit. Tant que

nous serons sur cette terre, la philosophie, j'en suis persuadé, nous

sommera toujours en vain de considérer les qualités comme des êtres. La

volonté peut consentir,--mais l'âme,--mais l'intellect, jamais.

«Je répète donc que j'ai seulement senti à moitié, et que je n'ai jamais

cru intellectuellement. Mais, dernièrement, il y eut en moi un certain

renforcement de sentiment, qui prit une intensité assez grande pour

ressembler à un acquiescement de la raison, au point que je trouve fort

difficile de distinguer entre les deux. Je crois avoir le droit

d'attribuer simplement cet effet à l'influence magnétique. Je ne saurais

expliquer ma pensée que par une hypothèse, à savoir que l'exaltation

magnétique me rend apte à concevoir un système de raisonnement qui dans

mon existence anormale me convainc, mais qui, par une complète analogie

avec le phénomène magnétique, ne s'étend pas, excepté par son effet,

jusqu'à mon existence normale. Dans l'état somnambulique, il y a

simultanéité et contemporanéité entre le raisonnement et la conclusion,

entre la cause et son effet. Dans mon état naturel, la cause

s'évanouissant, l'effet seul subsiste, et encore peut-être fort

affaibli.

«Ces considérations m'ont induit à penser que l'on pourrait tirer

quelques bons résultats d'une série de questions bien dirigées,

proposées à mon intelligence dans l'état magnétique. Vous avez souvent

observé la profonde connaissance de soi-même manifestée par le

somnambule et la vaste science qu'il déploie sur tous les points

relatifs à l'état magnétique. De cette connaissance de soi-même on

pourrait tirer des instructions suffisantes pour la rédaction

rationnelle d'un catéchisme.»

Naturellement, je consentis à faire cette expérience. Quelques passes

plongèrent M. Vankirk dans le sommeil magnétique. Sa respiration devint

immédiatement plus aisée, et il ne parut plus souffrir aucun malaise

physique. La conversation suivante s'engagea.--_V_ dans le dialogue

représentera le somnambule, et _P_, ce sera moi.

_P._ Êtes-vous endormi?

_V._ Oui,--non. Je voudrais bien dormir plus profondément.

_P._ _(après quelques nouvelles passes)_. Dormez-vous bien maintenant?

_V._ Oui.

_P._ Comment supposez-vous que finira votre maladie actuelle?

_V._ _(après une longue hésitation et parlant comme avec effort)_. J'en

mourrai.

_P._ Cette idée de mort vous afflige-t-elle?

_V._ _(avec vivacité)_. Non, non!

_P._ Cette perspective vous réjouit-elle?

_V._ Si j'étais éveillé, j'aimerais mourir. Mais maintenant il n'y a pas

lieu de le désirer. L'état magnétique est assez près de la mort pour me

contenter.

_P._ Je voudrais bien une explication un peu plus nette, monsieur

Vankirk.

_V._ Je le voudrais bien aussi; mais cela demande plus d'effort que je

ne me sens capable d'en faire. Vous ne me questionnez pas

convenablement.

_P._ Alors, que faut-il vous demander?

_V._ Il faut que vous commenciez par le commencement.

_P._ Le commencement! Mais où est-il, le commencement?

_V._ Vous savez bien que le commencement est DIEU. _(Ceci fut dit sur un

ton bas, ondoyant, et avec tous les signes de la plus profonde

vénération.)_

_P._ Qu'est-ce que Dieu?

_V._ _(hésitant quelques minutes)_. Je ne puis pas le dire.

_P._ Dieu n'est-il pas un esprit?

_V._ Quand j'étais éveillé, je savais ce que vous entendiez par esprit.

Mais maintenant, cela ne me semble plus qu'un mot,--tel, par exemple,

que vérité, beauté,--une qualité enfin.

_P._ Dieu n'est-il pas immatériel?

_V._ Il n'y a pas d'immatérialité;--c'est un simple mot. Ce qui n'est

pas matière n'est pas,--à moins que les qualités ne soient des êtres.

_P._ Dieu est-il donc matériel?

_V._ Non. _(Cette réponse m'abasourdit.)_

_P._ Alors, qu'est-il?

_V._ _(après une longue pause, et en marmottant)_. Je le vois,--je le

vois,--mais c'est une chose très-difficile à dire. _(Autre pause

également longue.)_ Il n'est pas esprit, car il existe. Il n'est pas non

plus matière, _comme vous l'entendez_. Mais il y a des _gradations_ de

matière dont l'homme n'a aucune connaissance, la plus dense entraînant

la plus subtile, la plus subtile pénétrant la plus dense. L'atmosphère,

par exemple, met en mouvement le principe électrique, pendant que le

principe électrique pénètre l'atmosphère. Ces _gradations_ de matière

augmentent en raréfaction et en subtilité jusqu'à ce que nous arrivions

à une matière _imparticulée_,--sans molécules--indivisible,--_une_; et

ici la loi d'impulsion et de pénétration est modifiée. La matière

suprême ou _imparticulée_ non seulement pénètre les êtres, mais met tous

les êtres en mouvement--et ainsi elle _est_ tous les êtres en un, qui

est elle-même. Cette matière est Dieu. Ce que les hommes cherchent à

personnifier dans le mot _pensée_, c'est la matière en mouvement.

_P._ Les métaphysiciens maintiennent que toute action se réduit à

mouvement et pensée, et que celle-ci est l'origine de celui-là.

_V._ Oui; je vois maintenant la confusion d'idées. Le mouvement est

l'action de l'esprit, non de la pensée. La matière imparticulée, ou

Dieu, à l'état de repos, est, autant que nous pouvons le concevoir, ce

que les hommes appellent esprit. Et cette faculté

d'automouvement--équivalente en effet à la volonté humaine--est dans la

matière imparticulée le résultat de son unité et de son omnipotence;

comment, je ne le sais pas, et maintenant je vois clairement que je ne

le saurai jamais; mais la matière imparticulée, mise en mouvement par

une loi ou une qualité contenue en elle, est pensante.

_P._ Ne pouvez-vous pas me donner une idée plus précise de ce que vous

entendez par matière imparticulée?

_V._ Les matières dont l'homme a connaissance échappent aux sens, à

mesure que l'on monte l'échelle. Nous avons, par exemple, un métal, un

morceau de bois, une goutte d'eau, l'atmosphère, un gaz, le calorique,

l'électricité, l'éther lumineux. Maintenant, nous appelons toutes ces

choses matière, et nous embrassons toute matière dans une définition

générale; mais, en dépit de tout ceci, il n'y a pas deux idées plus

essentiellement distinctes que celle que nous attachons au métal et

celle que nous attachons à l'éther lumineux. Si nous prenons ce dernier,

nous sentons une presque irrésistible tentation de le classer avec

l'esprit ou avec le néant. La seule considération qui nous retient est

notre conception de sa constitution atomique. Et encore ici même,

avons-nous besoin d'appeler à notre aide et de nous remémorer notre

notion primitive de l'atome, c'est-à-dire de quelque chose possédant

dans une infinie exiguïté la solidité, la tangibilité, la pesanteur.

Supprimons l'idée de la constitution atomique, et il nous sera

impossible de considérer l'éther comme une entité, ou au moins comme une

matière. Faute d'un meilleur mot, nous pourrions l'appeler esprit.

Maintenant, montons d'un degré au delà de l'éther lumineux, concevons

une matière qui soit à l'éther, quant à la raréfaction, ce que l'éther

est au métal, et nous arrivons enfin, en dépit de tous les dogmes de

l'école, à une masse unique,--à une matière imparticulée. Car, bien que

nous puissions admettre une infinie petitesse dans les atomes eux-mêmes,

supposer une infinie petitesse dans les espaces qui les séparent est une

absurdité. Il y aura un point,--il y aura un degré de raréfaction, où,

si les atomes sont en nombre suffisant, les espaces s'évanouiront, et où

la masse sera absolument une. Mais la considération de la constitution

atomique étant maintenant mise de côté, la nature de cette masse glisse

inévitablement dans notre conception de l'esprit. Il est clair,

toutefois, qu'elle est tout aussi _matière_ qu'auparavant. Le vrai est

qu'il est aussi impossible de concevoir l'esprit que d'imaginer ce qui

n'est pas. Quand nous nous flattons d'avoir enfin trouvé cette

conception, nous avons simplement donné le change à notre intelligence

par la considération de la matière infiniment raréfiée.

_P._ Il me semble qu'il y a une insurmontable objection à cette idée de

cohésion absolue,--et c'est la très-faible résistance subie par les

corps célestes dans leurs révolutions à travers l'espace,--résistance

qui existe à un degré quelconque, cela est aujourd'hui démontré,--mais à

un degré si faible qu'elle a échappé à la sagacité de Newton lui-même.

Nous savons que la résistance des corps est surtout en raison de leur

densité. L'absolue cohésion est l'absolue densité; là où il n'y a pas

d'intervalles, il ne peut pas y avoir de passage. Un éther absolument

dense constituerait un obstacle plus efficace à la marche d'une planète

qu'un éther de diamant ou de fer.

_V._ Vous m'avez fait cette objection avec une aisance qui est à peu

près en raison de son apparente irréfutabilité.--Une étoile marche;

qu'importe que l'étoile passe à travers l'éther ou l'éther à travers

elle? Il n'y a pas d'erreur astronomique plus inexplicable que celle qui

concilie le retard connu des comètes avec l'idée de leur passage à

travers l'éther; car, quelque raréfié qu'on suppose l'éther, il fera

toujours obstacle à toute révolution sidérale, dans une période

singulièrement plus courte que ne l'ont admis tous ces astronomes qui se

sont appliqués à glisser sournoisement sur un point qu'ils jugeaient

insoluble. Le retard réel est d'ailleurs à peu près égal à celui qui

peut résulter du frottement de l'éther dans son passage incessant à

travers l'astre. La force de retard est donc double, d'abord momentanée

et complète en elle-même, et en second lieu infiniment croissante.

_P._ Mais dans tout cela,--dans cette identification de la pure matière

avec Dieu, n'y a-t-il rien d'irrespectueux? _(Je fus forcé de répéter

cette question pour que le somnambule pût complètement saisir ma

pensée.)_

_V._ Pouvez-vous dire pourquoi la matière est moins respectée que

l'esprit? Mais vous oubliez que la matière dont je parle est, à tous

égards et surtout relativement à ses hautes propriétés, la véritable

_intelligence_ ou _esprit_ des écoles et en même temps la _matière_ de

ces mêmes écoles. Dieu, avec tous les pouvoirs attribués à l'esprit,

n'est que la perfection de la matière.

_P._ Vous affirmez donc que la matière imparticulée en mouvement est

pensée?

_V._ En général, ce mouvement est la pensée universelle de l'esprit

universel. Cette pensée crée. Toutes les choses créées ne sont que les

pensées de Dieu.

_P._ Vous dites: en général.

_V._ Oui, l'esprit universel est Dieu; pour les nouvelles

individualités, la _matière_ est nécessaire.

_P._ Mais vous parlez maintenant d'esprit et de matière comme les

métaphysiciens.

_V._ Oui, pour éviter la confusion. Quand je dis esprit, j'entends la

matière imparticulée ou suprême; sous le nom de matière, je comprends

toutes les autres espèces.

_P._ Vous disiez: pour les nouvelles individualités, la matière est

nécessaire.

_V._ Oui, car l'esprit existant incorporellement, c'est Dieu. Pour créer

des êtres individuels pensants, il était nécessaire d'incarner des

portions de l'esprit divin. C'est ainsi que l'homme est individualisé;

dépouillé du vêtement corporel, il serait Dieu. Maintenant, le mouvement

spécial des portions incarnées de la matière imparticulée, c'est la

pensée de l'homme, comme le mouvement de l'ensemble est celle de Dieu.

_P._ Vous dites que, dépouillé de son corps, l'homme sera Dieu?

_V._ _(après quelque hésitation)_. Je n'ai pas pu dire cela, c'est une

absurdité.

_P._ _(consultant ses notes)_. Vous avez affirmé que, dépouillé du

vêtement corporel, l'homme serait Dieu.

_V._ Et cela est vrai. L'homme ainsi dégagé serait Dieu, il serait

désindividualisé; mais il ne peut être ainsi dépouillé,--du moins il ne

le sera jamais;--autrement, il nous faudrait concevoir une action de

Dieu revenant sur elle-même, une action futile et sans but. L'homme est

une créature; les créatures sont les pensées de Dieu, et c'est la nature

d'une pensée d'être irrévocable.

_P._ Je ne comprends pas. Vous dites que l'homme ne pourra jamais

rejeter son corps.

_V._ Je dis qu'il ne sera jamais sans corps.

_P._ Expliquez-vous.

_V._ Il y a deux corps: le rudimentaire et le complet, correspondant aux

deux conditions de la chenille et du papillon. Ce que nous appelons mort

n'est que la métamorphose douloureuse; notre incarnation actuelle est

progressive, préparatoire, temporaire; notre incarnation future est

parfaite, finale, immortelle. La vie finale est le but suprême.

_P._ Mais nous avons une notion palpable de la métamorphose de la

chenille.

_V._ Nous, certainement, mais non la chenille. La matière dont notre

corps rudimentaire est composé est à la portée des organes de ce même

corps, ou, plus distinctement, nos organes rudimentaires sont appropriés

à la matière dont est fait le corps rudimentaire, mais non à celle dont

le corps suprême est composé. Le corps ultérieur ou suprême échappe donc

à nos sens rudimentaires, et nous percevons seulement la coquille qui

tombe en dépérissant et se détache de la forme intérieure, et non la

forme intime elle-même; mais cette forme intérieure, aussi bien que la

coquille, est appréciable pour ceux qui ont déjà opéré la conquête de la

vie ultérieure.

_P._ Vous avez dit souvent que l'état magnétique ressemblait

singulièrement à la mort. Comment cela?

_V._ Quand je dis qu'il ressemble à la mort, j'entends qu'il ressemble à

la vie ultérieure, car, lorsque je suis magnétisé, les sens de ma vie

rudimentaire sont en vacance, et je perçois les choses extérieures

directement, sans organes, par un agent qui sera à mon service dans la

vie ultérieure ou inorganique.

_P._ Inorganique?

_V._ Oui. Les organes sont des mécanismes par lesquels l'individu est

mis en rapport sensible avec certaines catégories et formes de la

matière, à l'exclusion des autres catégories et des autres formes. Les

organes de l'homme sont appropriés à sa condition rudimentaire, et à

elle seule. Sa condition ultérieure, étant inorganique, est propre à une

compréhension infinie de toutes choses, une seule exceptée,--qui est la

nature de la volonté de Dieu, c'est-à-dire le mouvement de la matière

imparticulée. Vous aurez une idée distincte du corps définitif en le

concevant tout cervelle; il n'est pas cela, mais une conception de cette

nature vous rapprochera de l'idée de sa constitution réelle. Un corps

lumineux communique une vibration à l'éther chargé de transmettre la

lumière; cette vibration en engendre de semblables dans la rétine,

lesquelles en communiquent de semblables au nerf optique; le nerf les

traduit au cerveau, et le cerveau à la matière imparticulée qui le

pénètre; le mouvement de cette dernière est la pensée, et sa première

vibration, c'était la perception. Tel est le mode par lequel l'esprit de

la vie rudimentaire communique avec le monde extérieur, et ce monde

extérieur est, dans la vie rudimentaire, limité par l'idiosyncrasie des

organes. Mais, dans la vie ultérieure, inorganique, le monde extérieur

communique avec le corps entier,--qui est d'une substance ayant quelque

affinité avec le cerveau, comme je vous l'ai dit,--sans autre

intervention que celle d'un éther infiniment plus subtil que l'éther

lumineux; et le corps tout entier vibre à l'unisson avec cet éther et

met en mouvement la matière imparticulée dont il est pénétré. C'est donc

à l'absence d'organes idiosyncrasiques qu'il faut attribuer la

perception quasi illimitée de la vie ultérieure. Les organes sont des

cages nécessaires où sont enfermés les êtres rudimentaires jusqu'à ce

qu'ils soient garnis de toutes leurs plumes.

_P._ Vous parlez d'êtres rudimentaires, y a-t-il d'autres êtres

rudimentaires pensants que l'homme?

_V._ L'incalculable agglomération de matière subtile dans les

nébuleuses, les planètes, les soleils et autres corps qui ne sont ni

nébuleuses, ni soleils, ni planètes a pour unique destination de servir

d'aliment aux organes idiosyncrasiques d'une infinité d'êtres

rudimentaires; mais, sans cette nécessité de la vie rudimentaire,

acheminement à la vie définitive, de pareils mondes n'auraient pas

existé; chacun de ces mondes est occupé par une variété distincte de

créatures organiques, rudimentaires, pensantes; dans toutes, les organes

varient avec les caractères généraux de l'habitacle. À la mort ou

métamorphose, ces créatures, jouissant de la vie ultérieure, de

l'immortalité, et connaissant tous les secrets, excepté l'_unique_,

opèrent tous leurs actes et se meuvent dans tous les sens par un pur

effet de leur volonté; elles habitent non plus les étoiles qui nous

paraissent les seuls mondes palpables et pour la commodité desquelles

nous croyons stupidement que l'espace a été créé, mais l'espace

lui-même, cet infini dont l'immensité véritablement substantielle

absorbe les étoiles comme des ombres et pour l'oeil des anges les efface

comme des non-entités.

_P._ Vous dites que, sans la _nécessité_ de la vie rudimentaire, les

astres n'auraient pas été créés. Mais pourquoi cette nécessité?

_V._ Dans la vie inorganique, aussi bien que généralement dans la

matière inorganique, il n'y a rien qui puisse contredire l'action d'une

loi simple, unique, qui est la Volition divine. La vie et la matière

organiques,--complexes, substantielles et gouvernées par une loi

multiple,--ont été constituées dans le but de créer un empêchement.

_P._ Mais encore,--où était la nécessité de créer cet empêchement?

_V._ Le résultat de la loi inviolée est perfection, justice, bonheur

négatif. Le résultat de la loi violée est imperfection, injustice,

douleur positive. Grâce aux empêchements apportés par le nombre, la

complexité ou la substantialité des lois de la vie et de la matière

organiques, la violation de la loi devient jusqu'à un certain point

praticable. Ainsi la douleur, qui est impossible dans la vie

inorganique, est possible dans l'organique.

_P._ Mais en vue de quel résultat satisfaisant la possibilité de la

douleur a-t-elle été créée?

_V._ Toutes choses sont bonnes ou mauvaises par comparaison. Une

suffisante analyse démontrera que le plaisir, dans tous les cas, n'est

que le contraste de la peine. Le plaisir positif est une pure idée. Pour

être heureux jusqu'à un certain point, il faut que nous ayons souffert

jusqu'au même point. Ne jamais souffrir serait équivalent à n'avoir

jamais été heureux. Mais il est démontré que dans la vie inorganique la

peine ne peut pas exister; de là la nécessité de la peine dans la vie

organique. La douleur de la vie primitive sur la terre est la seule

base, la seule garantie du bonheur dans la vie ultérieure, dans le ciel.

_P._ Mais encore il y a une de vos expressions que je ne puis absolument

pas comprendre: l'immensité véritablement _substantielle_ de l'infini.

_V._ C'est probablement parce que vous n'avez pas une notion

suffisamment générique de l'expression _substance_ elle-même. Nous ne

devons pas la considérer comme une qualité, mais comme un sentiment;

c'est la perception, dans les êtres pensants, de l'appropriation de la

matière à leur organisation. Il y a bien des choses sur la Terre qui

seraient néant pour les habitants de Vénus, bien des choses visibles et

tangibles dans Vénus, dont nous sommes incompétents à apprécier

l'existence. Mais, pour les êtres inorganiques,--pour les anges,--la

totalité de la matière imparticulée est substance, c'est-à-dire que,

pour eux, la totalité de ce que nous appelons espace est la plus

véritable substantialité. Cependant, les astres, pris au point de vue

matériel, échappent au sens angélique dans la même proportion que la

matière imparticulée, prise au point de vue immatériel, échappe aux sens

organiques.

Comme le somnambule, d'une voix faible, prononçait ces derniers mots,

j'observai dans sa physionomie une singulière expression qui m'alarma un

peu et me décida à le réveiller immédiatement. Je ne l'eus pas plus tôt

fait qu'il tomba en arrière sur son oreiller et expira, avec un brillant

sourire qui illuminait tous ses traits. Je remarquai que moins d'une

minute après son corps avait l'immuable rigidité de la pierre; son front

était d'un froid de glace, tel sans doute je l'eusse trouvé après une

longue pression de la main d'Azraël[38]. Le somnambule, pendant la

dernière partie de son discours, m'avait-il donc parlé du fond de la

région des ombres?

Histoires extraordinaires · 第 45 / 56 题