IV

Des ouvrages de ce singulier génie, j'ai peu de chose à dire; le public

fera voir ce qu'il en pense. Il me serait difficile, peut-être, mais non

pas impossible de débrouiller sa méthode, d'expliquer son procédé,

surtout dans la partie de ses oeuvres dont le principal effet gît dans

une analyse bien ménagée. Je pourrais introduire le lecteur dans les

mystères de sa fabrication, m'étendre longuement sur cette portion de

génie américain qui le fait se réjouir d'une difficulté vaincue, d'une

énigme expliquée, d'un tour de force réussi,--qui le pousse à se jouer

avec une volupté enfantine et presque perverse dans le monde des

probabilités et des conjectures, et à créer des _canards_ auxquels son

art subtil a donné une vie vraisemblable. Personne ne niera que Poe ne

soit un jongleur merveilleux, et je sais qu'il donnait surtout son

estime à une autre partie de ses oeuvres. J'ai quelques remarques plus

importantes à faire, d'ailleurs très-brèves.

Ce n'est pas par ses miracles matériels, qui pourtant ont fait sa

renommée, qu'il lui sera donné de conquérir l'admiration des gens qui

pensent, c'est par son amour du Beau, par sa connaissance des conditions

harmoniques de la beauté, par sa poésie profonde et plaintive, ouvragée

néanmoins, transparente et correcte comme un bijou de cristal,--par son

admirable style, pur et bizarre,--serré comme les mailles d'une

armure,--complaisant et minutieux,--et dont la plus légère intention

sert à pousser doucement le lecteur vers un but voulu,--et enfin surtout

par ce génie tout spécial, par ce tempérament unique qui lui a permis de

peindre et d'expliquer, d'une manière impeccable, saisissante, terrible,

l'_exception dans l'ordre moral_.--Diderot, pour prendre un exemple

entre cent, est un auteur sanguin; Poe est l'écrivain des nerfs, et même

de quelque chose de plus,--et le meilleur que je connaisse.

Chez lui, toute entrée en matière est attirante sans violence, comme un

tourbillon. Sa solennité surprend et tient l'esprit en éveil. On sent

tout d'abord qu'il s'agit de quelque chose de grave. Et lentement, peu à

peu, se déroule une histoire dont tout l'intérêt repose sur une

imperceptible déviation de l'intellect, sur une hypothèse audacieuse,

sur un dosage imprudent de la Nature dans l'amalgame des facultés. Le

lecteur, lié par le vertige, est contraint de suivre l'auteur dans ses

entraînantes déductions.

Aucun homme, je le répète, n'a raconté avec plus de magie les

_exceptions_ de la vie humaine et de la nature,--les ardeurs de

curiosité de la convalescence;--les fins de saisons chargées de

splendeurs énervantes, les temps chauds, humides et brumeux, où le vent

du sud amollit et détend les nerfs comme les cordes d'un instrument, où

les yeux se remplissent de larmes qui ne viennent pas du

coeur;--l'hallucination laissant d'abord place au doute, bientôt

convaincue et raisonneuse comme un livre;--l'absurde s'installant dans

l'intelligence et la gouvernant avec une épouvantable

logique;--l'hystérie usurpant la place de la volonté, la contradiction

établie entre les nerfs et l'esprit, et l'homme désaccordé au point

d'exprimer la douleur par le rire. Il analyse ce qu'il y a de plus

fugitif, il soupèse l'impondérable et décrit, avec cette manière

minutieuse et scientifique dont les effets sont terribles, tout cet

imaginaire qui flotte autour de l'homme nerveux et le conduit à mal.

L'ardeur même avec laquelle il se jette dans le grotesque pour l'amour

du grotesque et dans l'horrible pour l'amour de l'horrible, me sert à

vérifier la sincérité de son oeuvre et l'accord de l'homme avec le

poëte.--J'ai déjà remarqué que, chez plusieurs hommes, cette ardeur

était souvent le résultat d'une vaste énergie vitale inoccupée, et aussi

d'une profonde sensibilité refoulée. La volupté surnaturelle que l'homme

peut éprouver à voir couler son propre sang, les mouvements soudains,

violents, inutiles, les grands cris jetés en l'air, sans que l'esprit

ait commandé au gosier, sont des phénomènes à ranger dans le même ordre.

Au sein de cette littérature où l'air est raréfié, l'esprit peut

éprouver cette vague angoisse, cette peur prompte aux larmes et ce

malaise du coeur qui habitent les lieux immenses et singuliers. Mais

l'admiration est la plus forte, et d'ailleurs l'art est si grand! Les

fonds et les accessoires y sont appropriés au sentiment des personnages.

Solitude de la Nature ou agitation des villes, tout y est décrit

nerveusement et fantastiquement. Comme notre Eugène Delacroix, qui a

élevé son art à la hauteur de la grande poésie, Edgar Poe aime à agiter

ses figures sur des fonds violâtres et verdâtres où se révèlent la

phosphorescence de la pourriture et la senteur de l'orage. La nature

dite inanimée participe de la nature des êtres vivants, et, comme eux,

frissonne d'un frisson surnaturel et galvanique.

Quelquefois, des échappées magnifiques, gorgées de lumière et de

couleur, s'ouvrent soudainement dans ses paysages, et l'on voit

apparaître au fond de leurs horizons des villes orientales et des

architectures, vaporisées par la distance, où le soleil jette des pluies

d'or.

Les personnages de Poe, ou plutôt le personnage de Poe, l'homme aux

facultés suraiguës, l'homme aux nerfs relâchés, l'homme dont la volonté

ardente et patiente jette un défi aux difficultés, celui dont le regard

est tendu avec la roideur d'une épée sur des objets qui grandissent à

mesure qu'il les regarde,--c'est Poe lui-même.--Et ses femmes, toutes

lumineuses et malades, mourant de maux bizarres et parlant avec une voix

qui ressemble à une musique, c'est encore lui; ou du moins, par leurs

aspirations étranges, par leur savoir, par leur mélancolie

inguérissable, elles participent fortement de la nature de leur

créateur. Quant à sa femme idéale, à sa Titanide, elle se révèle sous

différents portraits éparpillés dans ses poésies trop peu nombreuses,

portraits ou plutôt manières de sentir la beauté, que le tempérament de

l'auteur rapproche et confond dans une unité vague mais sensible, et où

vit plus délicatement peut-être qu'ailleurs cet amour insatiable du

Beau, qui est son grand titre, c'est-à-dire le résumé de ses titres à

l'affection et au respect des poëtes.

Nous rassemblons sous le titre _Histoires extraordinaires_ divers contes

choisis dans l'oeuvre générale de Poe. Cette oeuvre se compose d'un

nombre considérable de nouvelles, d'une quantité non moins forte

d'articles critiques et d'articles divers, d'un poëme philosophique

(Eureka), de poésies et d'un roman purement humain (_la Relation

d'Arthur Gordon Pym_). Si je trouve encore, comme je l'espère,

l'occasion de parler de ce poëte, je donnerai l'analyse de ses opinions

philosophiques et littéraires, ainsi que généralement des oeuvres dont

la traduction complète aurait peu de chances de succès auprès d'un

public qui préfère de beaucoup l'amusement et l'émotion à la plus

importante vérité philosophique.

Histoires extraordinaires · 第 23 / 56 题