La vie de Poe, ses moeurs, ses manières, son être physique, tout ce qui
constitue l'ensemble de son personnage, nous apparaissent comme quelque
chose de ténébreux et de brillant à la fois. Sa personne était
singulière, séduisante et, comme ses ouvrages, marquée d'un
indéfinissable cachet de mélancolie. Du reste, il avait montré une rare
aptitude pour tous les exercices physiques, et bien qu'il fût petit,
avec des pieds et des mains de femme, tout son être portant d'ailleurs
ce caractère de délicatesse féminine, il était plus que robuste et
capable de merveilleux traits de force. Il a, dans sa jeunesse, gagné un
pari de nageur qui dépasse la mesure ordinaire du possible. On dirait
que la Nature fait à ceux dont elle veut tirer de grandes choses un
tempérament énergique, comme elle donne une puissante vitalité aux
arbres qui sont chargés de symboliser le deuil et la douleur. Ces
hommes-là, avec des apparences quelquefois chétives, sont taillés en
athlètes, bons pour l'orgie et pour le travail, prompts aux excès et
capables d'étonnantes sobriétés.
Il est quelques points relatifs à Edgar Poe, sur lesquels il y a un
accord unanime, par exemple sa haute distinction naturelle, son
éloquence et sa beauté, dont, à ce qu'on dit, il tirait un peu de
vanité. Ses manières, mélange singulier de hauteur avec une douceur
exquise, étaient pleines de certitude. Physionomie, démarche, gestes,
air de tête, tout le désignait, surtout dans ses bons jours, comme une
créature d'élection. Tout son être respirait une solennité pénétrante.
Il était réellement marqué par la nature, comme ces figures de passants
qui tirent l'oeil de l'observateur et préoccupent sa mémoire. Le pédant
et aigre Griswold lui-même avoue que, lorsqu'il alla rendre visite à
Poe, et qu'il le trouva pâle et malade encore de la mort et de la
maladie de sa femme, il fut frappé outre mesure non seulement de la
perfection de ses manières, mais encore de la physionomie
aristocratique, de l'atmosphère parfumée de son appartement, d'ailleurs
assez modestement meublé. Griswold ignore que le poëte a plus que tous
les hommes ce merveilleux privilège attribué à la femme parisienne et à
l'Espagnole, de savoir se parer avec un rien, et que Poe, amoureux du
beau en toutes choses, aurait trouvé l'art de transformer une chaumière
en un palais d'une espèce nouvelle. N'a-t-il pas écrit, avec l'esprit le
plus original et le plus curieux, des projets de mobiliers, des plans de
maisons de campagne, de jardins et de réformes de paysages?
Il existe une lettre charmante de Mme Frances Osgood, qui fut une des
amies de Poe, et qui nous donne sur ses moeurs, sur sa personne et sur
sa vie de ménage, les plus curieux détails. Cette femme, qui était
elle-même un littérateur distingué, nie courageusement tous les vices et
toutes les fautes reprochées au poëte.
«Avec les hommes, dit-elle à Griswold, peut-être était-il tel que vous
le dépeignez, et comme homme vous pouvez avoir raison. Mais je pose en
fait qu'avec les femmes il était tout autre, et que jamais femme n'a pu
connaître M. Poe sans éprouver pour lui un profond intérêt. Il ne m'a
jamais apparu que comme un modèle d'élégance, de distinction et de
générosité...
«La première fois que nous nous vîmes, ce fut à _Astor-House_. Willis
m'avait fait passer à table d'hôte _le corbeau_, sur lequel l'auteur, me
dit-il, désirait connaître mon opinion. La musique mystérieuse et
surnaturelle de ce poëme étrange me pénétra si intimement, que, lorsque
j'appris que Poe désirait m'être présenté, j'éprouvai un sentiment
singulier et qui ressemblait à de l'effroi. Il parut avec sa belle et
orgueilleuse tête, ses yeux sombres qui dardaient une lumière
d'élection, une lumière de sentiment et de pensée, avec ses manières qui
étaient un mélange intraduisible de hauteur et de suavité--il me salua,
calme, grave, presque froid; mais sous cette froideur vibrait une
sympathie si marquée, que je ne pus m'empêcher d'en être profondément
impressionnée. À partir de ce moment jusqu'à sa mort, nous fûmes
amis..., et je sais que, dans ses dernières paroles, j'ai eu ma part de
souvenir, et qu'il m'a donné, avant que sa raison ne fût culbutée de son
trône de souveraine, une preuve suprême de sa fidélité en amitié.
«C'était surtout dans son intérieur, à la fois simple et poétique, que
le caractère d'Edgar Poe, apparaissait pour moi, dans sa plus belle
lumière. Folâtre, affectueux, spirituel, tantôt docile et tantôt méchant
comme un enfant gâté, il avait toujours pour sa jeune, douce et adorée
femme, et pour tous ceux qui venaient, même au milieu de ses plus
fatigantes besognes littéraires, un mot aimable, un sourire
bienveillant, des attentions gracieuses et courtoises. Il passait
d'interminables heures à son pupitre, sous le portrait de sa _Lénore_,
l'aimée et la morte, toujours assidu, toujours résigné et fixant avec
son admirable écriture les brillantes fantaisies qui traversaient son
étonnant cerveau incessamment en éveil.--Je me rappelle l'avoir vu un
matin plus joyeux et plus allègre que de coutume. Virginia, sa douce
femme, m'avait priée d'aller les voir et il m'était impossible de
résister à ces sollicitations... Je le trouvai travaillant à la série
d'articles qu'il a publiées sous le titre: _the Literati of New-York_.
«Voyez--me dit-il, en déployant avec un rire de triomphe plusieurs
petits rouleaux de papier (il écrivait sur des bandes étroites, sans
doute pour conformer sa copie à la _justification_ des journaux),--je
vais vous montrer par la différence des longueurs les divers degrés
d'estime que j'ai pour chaque membre de votre gent littéraire. Dans
chacun de ces papiers, l'un de vous est peloté et proprement
discuté.--Venez ici, Virginia, et aidez-moi!» Et il les déroulèrent tous
un à un. À la fin, il y en avait un qui semblait interminable. Virginia,
tout en riant, reculait jusqu'à un coin de la chambre le tenant par un
bout, et son mari vers un autre coin avec l'autre bout. «Et quel est
l'heureux, dis-je, que vous avez jugé digne de cette incommensurable
douceur?--L'entendez-vous, s'écria-t-il, comme si son vaniteux petit
coeur ne lui avait pas déjà dit que c'est elle-même!»
«Quand je fus obligée de voyager pour ma santé, j'entretins une
correspondance régulière avec Poe, obéissant en cela aux vives
sollicitations de sa femme, qui croyait que je pouvais obtenir sur lui
une influence et un ascendant salutaires... Quant à l'amour et à la
confiance qui existaient entre sa femme et lui, et qui étaient pour moi
un spectacle délicieux, je n'en saurais parler avec trop de conviction,
avec trop de chaleur. Je néglige quelques petits épisodes poétiques dans
lesquels le jeta son tempérament romanesque. Je pense qu'elle était la
seule femme qu'il ait toujours véritablement aimée...»
Dans les _Nouvelles_ de Poe, il n'y a jamais d'amour. Du moins _Ligeia,
Éleonora_, ne sont pas, à proprement parler, des histoires d'amour,
l'idée principale sur laquelle pivote l'oeuvre étant tout autre.
Peut-être croyait-il que la prose n'est pas une langue à la hauteur de
ce bizarre et presque intraduisible sentiment; car ses poésies, en
revanche, en sont fortement saturées. La divine passion y apparaît
magnifique, étoilée d'une irrémédiable mélancolie. Dans ses articles, il
parle quelque fois de l'amour, et même comme d'une chose dont le nom
fait frémir la plume. Dans _the Domain of Arnheim_, il affirmera que les
quatre conditions élémentaires du bonheur sont: la vie en plein air,
_l'amour d'une femme_, le détachement de toute ambition et la création
d'un Beau nouveau.--Ce qui corrobore l'idée de Mme Frances Osgood
relativement au respect chevaleresque de Poe pour les femmes, c'est que,
malgré son prodigieux talent pour le grotesque et l'horrible, il n'y a
pas dans toute son oeuvre un seul passage qui ait trait à la lubricité
ou même aux jouissances sensuelles. Ses portraits de femmes sont, pour
ainsi dire, auréolés; ils brillent au sein d'une vapeur surnaturelle et
sont peints à la manière emphatique d'un adorateur.--Quant aux _petits
épisodes romanesques,_ y a-t-il lieu de s'étonner qu'un être aussi
nerveux, dont la soif du Beau était peut-être le trait principal, ait
parfois, avec une ardeur passionnée, cultivé la galanterie, cette fleur
volcanique et musquée, pour qui le cerveau bouillonnant des poëtes est
un terrain de prédilection?
De sa beauté personnelle singulière dont parlent plusieurs biographes,
l'esprit peut, je crois, se faire une idée approximative en appelant à
son secours toutes les notions vagues, mais cependant caractéristiques,
contenues dans le mot _romantique_, mot qui sert généralement à rendre
les genres de beauté consistant surtout dans l'expression. Poe avait un
front vaste, dominateur, où certaines protubérances trahissaient les
facultés débordantes qu'elles sont chargées de
représenter,--construction, comparaison, causalité,--et où trônait dans
un orgueil calme le sens de l'idéalité, le sens esthétique par
excellence. Cependant, malgré ces dons, ou même à cause de ces
privilèges exorbitants, cette tête vue de profil n'offrait peut-être pas
un aspect agréable. Comme dans toutes les choses excessives par un sens,
un déficit pouvait résulter de l'abondance, une pauvreté de
l'usurpation. Il avait de grands yeux à la fois sombres et pleins de
lumière, d'une couleur indécise et ténébreuse, poussée au violet, le nez
noble et solide, la bouche fine et triste, quoique légèrement souriante,
le teint brun clair, la face généralement pâle, la physionomie un peu
distraite et imperceptiblement grimée par une mélancolie habituelle.
Sa conversation était des plus remarquables et essentiellement
nourrissante. Il n'était pas ce qu'on appelle un beau parleur,--une
chose horrible,--et d'ailleurs sa parole comme sa plume avaient horreur
du convenu; mais un vaste savoir, une linguistique puissante, de fortes
études, des impressions ramassées dans plusieurs pays faisaient de cette
parole un enseignement. Son éloquence, essentiellement poétique, pleine
de méthode, et se mouvant toutefois hors de toute méthode connue, un
arsenal d'images tirées d'un monde peu fréquenté par la foule des
esprits, un art prodigieux à déduire d'une proposition évidente et
absolument acceptable, des aperçus secrets et nouveaux, à ouvrir
d'étonnantes perspectives, et, en un mot, l'art de ravir, de faire
penser, de faire rêver, d'arracher les âmes des bourbes de la routine,
telles étaient les éblouissantes facultés dont beaucoup de gens ont
gardé le souvenir. Mais il arrivait parfois--on le dit, du moins,--que
le poëte, se complaisant dans un caprice destructeur, rappelait
brusquement ses amis à la terre par un cynisme affligeant et démolissait
brutalement son oeuvre de spiritualité. C'est d'ailleurs une chose à
noter, qu'il était fort peu difficile dans le choix de ses auditeurs, et
je crois que le lecteur trouvera sans peine dans l'histoire d'autres
intelligences grandes et originales, pour qui toute compagnie était
bonne. Certains esprits, solitaires au milieu de la foule, et qui se
repaissent dans le monologue, n'ont que faire de la délicatesse en
matière de public. C'est, en somme, une espèce de fraternité basée sur
le mépris.
De cette ivrognerie,--célébrée et reprochée avec une insistance qui
pourrait donner à croire que tous les écrivains des États-Unis, excepté
Poe, sont des anges de sobriété,--il faut cependant en parler. Plusieurs
versions sont plausibles, et aucune n'exclut les autres. Avant tout, je
suis obligé de remarquer que Willis et Mme Osgood affirment qu'une
quantité fort minime de vin ou de liqueur suffisait pour perturber
complètement son organisation. Il est d'ailleurs facile de supposer
qu'un homme aussi réellement solitaire, aussi profondément malheureux,
et qui a pu souvent envisager tout le système social comme un paradoxe
et une imposture, un homme qui, harcelé par une destinée sans pitié,
répétait souvent que la société n'est qu'une cohue de misérables (c'est
Griswold qui rapporte cela, aussi scandalisé qu'un homme qui peut penser
la même chose, mais qui ne la dira jamais),--il est naturel, dis-je, de
supposer que ce poëte jeté tout enfant dans les hasards de la vie libre,
le cerveau cerclé par un travail âpre et continu, ait cherché parfois
une volupté d'oubli dans les bouteilles. Rancunes littéraires, vertiges
de l'infini, douleurs de ménage, insultes de la misère, Poe fuyait tout
dans le noir de l'ivresse comme dans une tombe préparatoire. Mais,
quelque bonne que paraisse cette explication, je ne la trouve pas
suffisamment large, et je m'en défie à cause de sa déplorable
simplicité.
J'apprends qu'il ne buvait pas en gourmand, mais en barbare, avec une
activité et une économie de temps tout à fait américaines, comme
accomplissant une fonction homicide, comme ayant en lui _quelque chose_
à tuer, _a worm that would not die_. On raconte d'ailleurs qu'un jour,
au moment de se remarier (les bans étaient publiés, et comme on le
félicitait sur une union qui mettait dans ses mains les plus hautes
conditions de bonheur et de bien-être, il avait dit «Il est possible que
vous ayez vu des bans, mais notez bien ceci: je ne me marierai pas!»),
il alla, épouvantablement ivre, scandaliser le voisinage de celle qui
devait être sa femme, ayant ainsi recours à son vice, pour se
débarrasser d'un parjure envers la pauvre morte dont l'image vivait
toujours en lui et qu'il avait admirablement chantée dans son _Annabel
Lee_. Je considère donc, dans un grand nombre de cas, le fait infiniment
précieux de préméditation comme acquis et constaté.
Je lis d'autre part, dans un long article du _Southern Literary
Messenger_,--cette même revue dont il avait commencé la fortune,--que
jamais la pureté, le fini de son style, jamais la netteté de sa pensée,
jamais son ardeur au travail, ne furent altérés par cette terrible
habitude; que la confection de la plupart de ses excellents morceaux a
précédé ou suivi une de ses crises; qu'après la publication d'_Eureka_,
il sacrifia déplorablement à son penchant, et qu'à New-York, le matin
même où paraissait _le Corbeau_, pendant que le nom du poëte était dans
toutes les bouches, il traversait Broadway en trébuchant outrageusement.
Remarquez que les mots: _précédé_ ou _suivi_, impliquent que l'ivresse
pouvait servir d'excitant aussi bien que de repos.
Or, il est incontestable que--semblables à ces impressions fugitives et
frappantes, d'autant plus frappantes dans leurs retours qu'elles sont
fugitives, qui suivent quelquefois un symptôme extérieur, une espèce
d'avertissement comme un son de cloche, une note musicale ou un parfum
oublié, et qui sont elles-mêmes suivies d'un événement semblable à un
événement déjà connu et qui occupait la même place dans une chaîne
antérieurement révélée,--semblables à ces singuliers rêves périodiques
qui fréquentent nos sommeils,--il existe dans l'ivresse non seulement
des enchaînements de rêves, mais des séries de raisonnements, qui ont
besoin, pour se reproduire, du milieu qui leur a donné naissance. Si le
lecteur m'a suivi sans répugnance, il a déjà deviné ma conclusion: Je
crois que, dans beaucoup de cas, non pas certainement dans tous,
l'ivrognerie de Poe était un moyen mnémonique, une méthode de travail,
méthode énergique et mortelle, mais appropriée à sa nature passionnée.
Le poëte avait appris à boire, comme un littérateur soigneux s'exerce à
faire des cahiers de note. Il ne pouvait résister au désir de retrouver
les visions merveilleuses ou effrayantes, les conceptions subtiles qu'il
avait rencontrées dans une tempête précédente: c'étaient de vieilles
connaissances qui l'attiraient impérativement, et, pour renouer avec
elles, il prenait le chemin le plus dangereux, mais le plus direct. Une
partie de ce qui fait aujourd'hui notre jouissance est ce qui l'a tué.