_C'étoit bien difficile à dire._
J'ai lu des détails séduisans sur les charmes de la vie champêtre,
élégamment écrits par des gens qui n'auroient pu se résoudre à vivre six
mois loin de la ville; j'ai demeuré quelques jours avec M. de Montluc,
et j'ai connu un homme véritablement heureux. Point d'ambition, beaucoup
d'activité, un fonds de sensibilité inépuisable, de l'indulgence pour
les foiblesses, de la compassion pour le malheur, une haine vigoureuse
contre le crime; tel étoit le régisseur de la terre de Téligny. En le
prévenant de mon arrivée, je lui avois demandé en grace de ne rien
changer à ses habitudes; il me reçut comme un ancien ami, et me prouva
son estime en me faisant oublier que j'étois chez moi. Je ne peindrai
pas le caractère de son épouse; elle ne pensoit, ne respiroit que par
lui; ce qu'il faisoit étoit toujours bien fait, ce qu'il disoit étoit
toujours bien dit: M. de Montluc eût démenti l'instant d'après un
discours qu'elle auroit applaudi, qu'elle eût de nouveau applaudi au
changement d'opinion de son époux. Ce n'étoit point par foiblesse,
encore moins par ignorance; l'ignorance est toujours présomptueuse et
contrariante: madame de Montluc avoit du bon sens; mais elle avoit plus
de confiance dans les lumières de son époux que dans les siennes, et
l'on voyoit dans ses moindres actions le désir de lui témoigner sa
reconnoissance des sacrifices qu'il avoit faits pour l'épouser. Elle ne
le croyoit pas suffisamment dédommagé par tant d'années d'un bonheur
presque sans nuage.
Quand on sut mon arrivée dans le village, il se répandit beaucoup
d'inquiétude: on craignoit que le nouveau propriétaire n'expulsât un
homme devenu cher à tous les habitans.
«Vous êtes bien aimé dans ce pays, lui dis-je: cela prouve votre
humanité.--Cela prouve, me répondit-il, la méfiance dans laquelle tous
les hommes sont de leurs semblables. Vous connoissez ma fortune,
puisqu'elle est fixée au cinquième du revenu de cette terre: la
prévoyance retient ma générosité; je dois craindre la misère pour mon
épouse si je venois à mourir, et je suis avare par sensibilité. Je fais
peu de bien aux paysans, mais j'empêche qu'on ne soit injuste à leur
égard. La justice est la morale de tous les peuples; les hommes les plus
ignorans en sentent la nécessité: elle fait plus d'amis à la longue que
les bienfaits, qui presque toujours excitent l'envie de ceux même qui
n'en ont pas besoin. On me regretteroit plus ici par la crainte du mal
que pourroit commettre mon successeur, que par la reconnoissance du peu
de bien que je fais.--Vous croyez donc les paysans dépourvus de
sensibilité?--Non; mais ils sont en général très-égoïstes, et cela tient
à leur position. Moins de jouissances, moins de dissipations, les
concentrent davantage dans leur intérêt personnel: ils sentent
machinalement de quelle utilité ils sont à l'État; ils sentent plus
vivement qu'on ne croit l'oppression dans laquelle on les tient. C'est
dommage qu'en France les propriétaires ne puissent se résoudre à vivre
plus souvent dans leurs terres: les François riches et de bonne famille
ne sont pas fiers; l'habitude de l'aisance les rend généreux; il
résulteroit beaucoup de bien de leur séjour au milieu de leurs
vassaux.--Les François redoutent l'ennui.--L'ennui naît de la continuité
des plaisirs tumultueux; et je vous assure qu'il est plus souvent à la
ville qu'à la campagne.--Vous ne vous ennuyez jamais?--Jamais. En
pourriez-vous dire autant, vous qui êtes dans l'âge où tout séduit?--Ma
foi, non. Je m'ennuie à l'Opéra; je m'ennuie au milieu des fêtes, des
promenades, à une table de jeu, dans un salon où souvent personne ne
parleroit, si, comme moi, tout le monde ne faisoit du bruit pour avoir
l'air au moins de ne pas s'ennuyer.--Eh bien! nous voilà d'accord. Une
suite non interrompue de plaisirs en fait un besoin; ce besoin, toujours
actif et jamais satisfait, amène une espèce d'inquiétude qui ne permet
plus de goûter le repos. Il n'en est pas de même à la campagne; on y
trouve des jouissances positivement parce que ne les prévoyant pas, on
ne se les étoit pas exagérées d'avance.--Oui, mon ami, dit madame de
Montluc; mais pour les apprécier, il faut avoir des moeurs simples, un
bon coeur et un esprit cultivé: vous êtes heureux quand mille autres à
votre place n'éprouveroient que des regrets.»
«Des regrets! non, sans doute, répondit-il, je n'en ai point; et si ma
raison ne m'avoit appris à me contenter de peu, je bénirois la
Providence en comparant mon sort à celui de mon frère. C'est en sa
faveur que mon père m'a déshérité; il a tout sacrifié pour lui faire
contracter un riche mariage: la vanité seule a été consultée dans cette
alliance; le caprice, l'inconduite, l'ont brisée dans l'année même.
L'orgueil a été trompé dans ses espérances; mon frère n'a point eu
d'enfans; il a vécu tourmenté par l'éclat d'un luxe qu'on ne peut
satisfaire une fois qu'on s'y laisse entraîner; il est mort accablé de
dettes. Quelle différence, sous tous les rapports, entre mon existence
et la sienne! Si le ciel m'eût conservé mon fils...--Si nous eussions
connu madame de Sponasi plutôt!» dit madame de Montluc. Nous gardâmes
tous les trois le silence; nos regards se rencontrèrent: nous sentîmes à
la fois l'inutilité et l'impossibilité de parler; nous nous entendions.
Dans le désir que j'avois de devenir le fils de M. de Montluc, j'étois
curieux de savoir ce qu'il pensoit de la noblesse, et je lui demandai
s'il ne regrettoit pas de voir son nom s'éteindre.
«Non, monsieur: je n'attache aucun prix à ce qui n'existe pas, et il n'y
a plus de noblesse en France». Je parus étonné de cette assertion. Il
ajouta: «Ce n'est point par excès de vanité que je vous parle ainsi,
mais par amour pour la vérité. Depuis que la noblesse s'achète, elle est
au-dessous de l'argent; et si les nouveaux riches n'y mettoient un prix
par l'envie qu'ils ont de l'acquérir, les anciens nobles pauvres
seroient bien embarrassés de dire pourquoi ils estiment des titres qui
ne leur servent à rien. Je me citerai pour exemple. Quelqu'ancienne que
soit ma famille, je vous demande quel avantage j'en retire. Si j'avois
trente mille livres de revenu, me dira-t-on, mon nom me serviroit; si
j'en avois cinquante, je me passerois d'un nom, ou j'en achèterais un:
ainsi c'est toujours l'argent, rien que l'argent, et cela me paroît
très-raisonnable.--Très-raisonnable! m'écriai je; cela est fort.--Cela
est juste. Point de privilége respectable s'il n'est attaché à un
devoir. C'étoit un devoir autrefois pour un gentilhomme de se ruiner au
service de sa patrie; souvent il ne laissoit à ses enfans que sa mémoire
pour tout héritage; l'État étoit intéressé à le leur conserver, il y
trouvoit son intérêt et sa gloire. Maintenant le général et le sergent
sont également payés par le prince; ils font un métier pour de l'argent:
si vous parlez d'honneur, il est commun à tous les soldats. Personne ne
se ruine plus au service de sa patrie; il semble au contraire que chacun
doive s'enrichir de ses dépouilles: le prince vend des priviléges; la
multiplicité en ôte l'éclat; et comme on peut dire à tous les nobles:
«Quels sont vos devoirs qui ne soient aussi des obligations pour les
autres classes de la société?» on leur dira bientôt: «Sur quoi reposent
vos priviléges?» J'ignore quelle réponse il nous sera possible de faire;
mais ce moment approche, tout le monde le précipite sans le croire;
quand il sera venu, on s'accusera réciproquement, quand il ne faudroit
s'en prendre qu'au luxe, à la corruption générale, et plus encore au
temps, qui mine invinciblement toutes les institutions. Celle-ci est
usée, et c'est un malheur.--Un malheur, monsieur! Vous disiez
tout-à-l'heure que cela étoit raisonnable.--Mon ami, ne confondons
point. Je trouve très-raisonnable que l'on estime plus l'argent que les
titres, quand avec de l'argent on achète la noblesse, tandis qu'avec un
nom seulement on peut mourir sans emploi et sans considération: mais je
trouve malheureux que dans un pays il n'y ait rien au-dessus de la
fortune. Le moraliste mettra les vertus au-dessus de l'or; mais l'homme
qui envisage la société dans ses effets, sentira que les vertus ne
valent jamais, pour la plupart des hommes, les priviléges qui sont
censés en être la récompense et l'obligation. Il y a de l'adresse à
savoir borner l'ambition. Voyez les Romains: lorsque les patriciens
étaient au-dessus de leurs concitoyens, les plébéiens hardis ne
tendoient qu'à être admis parmi eux; quand le patriciat fut avili,
l'ambition ne put se satisfaire qu'en asservissant Rome, et Rome fut
asservie.--Les moeurs étoient alors corrompues.--Et qui nous assure que
la corruption ne venoit pas directement de la chute des priviléges des
premiers de la République? À mesure que les patriciens voyoient
restreindre leurs droits, ils en cherchoient le dédommagement dans la
fortune et dans l'éclat qu'elle procure. Pareille diminution de
puissance parmi les nobles a amené en France semblable amour des
richesses. Rome avoit des maîtres, le sénat étoit composé de parvenus,
d'esclaves, de courtisans, que l'on parloit encore de liberté, avec
autant de raison qu'on parle à présent de noblesse dans notre patrie.»
Je ne sais si M. de Montluc avoit raison; mais j'avoue que je ne vis pas
sans plaisir qu'aucune prévention ne l'empêcherait de me rendre le
service que j'attendois de lui, si l'amitié et la reconnoissance le
portoient à condescendre à mes desirs. Il m'aimoit beaucoup, quoiqu'il
ne le dît jamais; ses actions seules me le prouvoient: mais comment lui
faire une proposition aussi délicate? L'espèce de dépendance dans
laquelle il se trouvoit de moi, me faisoit un devoir de le ménager: plus
le sort s'obstine à placer un homme estimable au-dessous de sa
condition, plus on lui doit d'égards. Je sentois trop que celui sur qui
l'intérêt et la vanité ne pouvoient rien, ne céderoit à aucune
considération, si sa délicatesse lui faisoit une loi de me refuser.
Dans l'inquiétude qui me tourmentoit, je regrettai plus d'une fois mon
voyage; plus d'une fois je pris la résolution de partir en laissant dans
un silence éternel le motif de mon arrivée: mais je pensois à Adèle
devenue mademoiselle de Miralbe, et son idée m'arrêtoît à Téligny sans
me donner le courage de tenter le projet qui m'y avoit amené. Chaque
jour je devenois plus triste: M. de Montluc s'en appercevoit; et
respectant le secret que je gardois, ses regards m'apprenoient qu'il
étoit plus sensible à mes peines, que curieux d'en connoître la cause.
J'aurois desiré qu'il m'interrogeât, et je lui en voulois d'une
discrétion que j'étois forcé d'admirer.
Un soir nous nous rencontrâmes dans les jardins du château; il me fit
des reproches sur ma tristesse, et y mêla les exhortations qu'il crut
les plus propres à me consoler. «Il est bien facile, lui dis-je en
souriant, de donner de semblables conseils quand on est heureux, et vous
l'êtes plus qu'homme que je connoisse.--Croyez-vous, me répondit-il, que
mon bonheur soit parfait? Mon ami, détrompez-vous. Je pense souvent avec
effroi au moment où la mort me séparera de madame de Montluc, et la
certitude qu'alors elle sera seule dans le monde me réduit à desirer de
lui survivre. Si je meurs le premier, qui la consolera? Je m'apperçois
souvent que la même crainte l'occupe; et la perte de notre fils, que
nous sentons plus vivement à mesure que la vieillesse approche, nous
donne des regrets d'autant plus pénibles, que nous sommes contraints de
nous les cacher mutuellement. On s'arme de courage contre les maux que
l'on redoute pour soi; mais quand on tremble pour ceux qu'on aime, on
est bien foible.»
Il étoit attendri. Nous nous promenâmes long-temps ensemble sans nous
parler. Je levai les yeux sur lui, et je vis les siens mouillés de
pleurs. Je le serrai dans mes bras, en lui disant: «Ô mon ami,
adoptez-moi pour fils; j'en aurai tous les sentimens, et vous ne
redouterez plus rien de l'avenir.--Que gagneriez-vous à me nommer votre
père? me répondit-il tristement.--Tout ce qu'un coeur comme le mien peut
desirer, une famille respectable, des devoirs sacrés à remplir, et
l'espoir d'être heureux. Au nom de ma mère, ajoutai-je avec la plus vive
émotion, promettez-moi de m'entendre sans vous fâcher.--Parlez, jeune
homme, parlez; votre mère étoit la mienne: c'est à votre naissance que
je dois de l'avoir connue; son secret ne put échapper à ma
reconnoissance: en vous voyant, en sachant ce qu'elle a fait pour vous,
je n'en puis plus douter, vous êtes le fils de ma bienfaitrice. Si le
ciel permettoit que je m'acquittasse envers vous... Mais les vieillards
sans fortune n'ont que des conseils à offrir, et c'est bien peu de
chose.»
Le moment étoit favorable; je lui confiai mon amour et tous les secrets
de mon coeur: je lui fis sentir l'obstacle qui s'opposoit à ce que je
devinsse l'époux de mademoiselle de Miralbe; mais je n'osai lui
apprendre que d'une manière détournée par quel moyen je croyois qu'il
pouvoit le faire disparaître.
«Vous voyez, lui répondis-je, qu'il ne manqueroit rien à votre bonheur
ni au mien si j'étois votre fils: sans crainte pour l'avenir, vous
jouiriez tranquillement du présent; je ne serois plus un être jeté au
hasard sur la terre; ma fortune suffiroit pour dégager les biens que
votre frère a possédés: il vous manque un appui dans votre vieillesse;
il me manque un nom auquel vous n'attachez aucun prix, et que je
n'estimerois moi-même qu'en pensant que vous l'avez porté, et qu'il
combleroit l'intervalle qui me sépare d'Adèle. Les liens de l'amitié et
d'une reconnoissance réciproque nous uniroient aussi sûrement que ceux
de la nature.--Que cela n'est-il possible!» s'écria M. de Montluc. Un
mot pouvoit en ce moment décider de mon sort; je n'osai pas le
prononcer, et nous continuâmes notre promenade en silence.
«Je fais une réflexion, me dit-il en s'arrêtant; avant de me rendre
dépositaire de vos chagrins, vous m'avez demandé, comme une grace, de ne
pas me fâcher. Jeune homme, je n'ai encore qu'une partie de votre
secret. Dans ce que vous m'avez appris, non seulement il n'existe aucune
chose qui puisse me blesser, mais il n'y a rien qui ait rapport à moi,
que l'intérêt que m'inspire tout ce qui vous touche. Achevez votre
confidence: j'ai connu l'amour, le malheur; j'ai peu de préjugés, et je
me sens capable de bien des choses pour le fils de madame de Sponasi.
Vous hésitez, ajouta-t-il en voyant l'agitation se peindre dans tous mes
traits; vous ne m'aimez donc pas?--Je crains de voir mon espoir anéanti;
je crains qu'un seul mot de votre part ne me rende le plus malheureux
des hommes.--Expliquez-vous sans contrainte; je vous jure que quelque
chose que vous me demandiez, s'il est hors de moi d'y consentir, j'en
serai plus affligé que vous.»
Il m'étoit impossible de résister: le secret qui fermentoit depuis si
long-temps dans mon sein, s'échappa. Je ne peux me rappeler toutes les
émotions que j'éprouvai en le détaillant à M. de Montluc, sans éprouver
encore le frisson de l'effroi; j'étois tremblant, les yeux fixés en
terre; mes lèvres se séchoient à chaque phrase, à chaque mot; la
respiration me manquoit: je sentois bien que je parlois; mais il est
certain que je ne m'entendois plus parler. Quand j'eus fini, je me
hasardai à lever les yeux sur M. de Montluc: il étoit pensif; mais sa
figure annonçoit plutôt la surprise que tout autre sentiment. J'allois
le prier de bien réfléchir avant de me faire une réponse que je
redoutois, quand je vis accourir un domestique que j'avois envoyé à la
poste. Sachant l'empressement que je mettois à avoir mes lettres, il me
cherchoit par-tout, et ne se fit pas un scrupule d'interrompre notre
conversation.
«À demain matin, me dit M. de Montluc en me souriant avec beaucoup de
bonté; demain j'irai vous trouver moi-même dans votre appartement, et
nous verrons s'il est possible de nous entendre.--À demain, lui
répondis-je en lui serrant la main». Je la sentis répondre au mouvement
de la mienne, et je précipitai mes pas sans bien savoir ce que je
faisois; il me semble pourtant que j'emportois de l'espoir.