CHAPITRE XL.

_C'étoit bien difficile à dire._

J'ai lu des détails séduisans sur les charmes de la vie champêtre,

élégamment écrits par des gens qui n'auroient pu se résoudre à vivre six

mois loin de la ville; j'ai demeuré quelques jours avec M. de Montluc,

et j'ai connu un homme véritablement heureux. Point d'ambition, beaucoup

d'activité, un fonds de sensibilité inépuisable, de l'indulgence pour

les foiblesses, de la compassion pour le malheur, une haine vigoureuse

contre le crime; tel étoit le régisseur de la terre de Téligny. En le

prévenant de mon arrivée, je lui avois demandé en grace de ne rien

changer à ses habitudes; il me reçut comme un ancien ami, et me prouva

son estime en me faisant oublier que j'étois chez moi. Je ne peindrai

pas le caractère de son épouse; elle ne pensoit, ne respiroit que par

lui; ce qu'il faisoit étoit toujours bien fait, ce qu'il disoit étoit

toujours bien dit: M. de Montluc eût démenti l'instant d'après un

discours qu'elle auroit applaudi, qu'elle eût de nouveau applaudi au

changement d'opinion de son époux. Ce n'étoit point par foiblesse,

encore moins par ignorance; l'ignorance est toujours présomptueuse et

contrariante: madame de Montluc avoit du bon sens; mais elle avoit plus

de confiance dans les lumières de son époux que dans les siennes, et

l'on voyoit dans ses moindres actions le désir de lui témoigner sa

reconnoissance des sacrifices qu'il avoit faits pour l'épouser. Elle ne

le croyoit pas suffisamment dédommagé par tant d'années d'un bonheur

presque sans nuage.

Quand on sut mon arrivée dans le village, il se répandit beaucoup

d'inquiétude: on craignoit que le nouveau propriétaire n'expulsât un

homme devenu cher à tous les habitans.

«Vous êtes bien aimé dans ce pays, lui dis-je: cela prouve votre

humanité.--Cela prouve, me répondit-il, la méfiance dans laquelle tous

les hommes sont de leurs semblables. Vous connoissez ma fortune,

puisqu'elle est fixée au cinquième du revenu de cette terre: la

prévoyance retient ma générosité; je dois craindre la misère pour mon

épouse si je venois à mourir, et je suis avare par sensibilité. Je fais

peu de bien aux paysans, mais j'empêche qu'on ne soit injuste à leur

égard. La justice est la morale de tous les peuples; les hommes les plus

ignorans en sentent la nécessité: elle fait plus d'amis à la longue que

les bienfaits, qui presque toujours excitent l'envie de ceux même qui

n'en ont pas besoin. On me regretteroit plus ici par la crainte du mal

que pourroit commettre mon successeur, que par la reconnoissance du peu

de bien que je fais.--Vous croyez donc les paysans dépourvus de

sensibilité?--Non; mais ils sont en général très-égoïstes, et cela tient

à leur position. Moins de jouissances, moins de dissipations, les

concentrent davantage dans leur intérêt personnel: ils sentent

machinalement de quelle utilité ils sont à l'État; ils sentent plus

vivement qu'on ne croit l'oppression dans laquelle on les tient. C'est

dommage qu'en France les propriétaires ne puissent se résoudre à vivre

plus souvent dans leurs terres: les François riches et de bonne famille

ne sont pas fiers; l'habitude de l'aisance les rend généreux; il

résulteroit beaucoup de bien de leur séjour au milieu de leurs

vassaux.--Les François redoutent l'ennui.--L'ennui naît de la continuité

des plaisirs tumultueux; et je vous assure qu'il est plus souvent à la

ville qu'à la campagne.--Vous ne vous ennuyez jamais?--Jamais. En

pourriez-vous dire autant, vous qui êtes dans l'âge où tout séduit?--Ma

foi, non. Je m'ennuie à l'Opéra; je m'ennuie au milieu des fêtes, des

promenades, à une table de jeu, dans un salon où souvent personne ne

parleroit, si, comme moi, tout le monde ne faisoit du bruit pour avoir

l'air au moins de ne pas s'ennuyer.--Eh bien! nous voilà d'accord. Une

suite non interrompue de plaisirs en fait un besoin; ce besoin, toujours

actif et jamais satisfait, amène une espèce d'inquiétude qui ne permet

plus de goûter le repos. Il n'en est pas de même à la campagne; on y

trouve des jouissances positivement parce que ne les prévoyant pas, on

ne se les étoit pas exagérées d'avance.--Oui, mon ami, dit madame de

Montluc; mais pour les apprécier, il faut avoir des moeurs simples, un

bon coeur et un esprit cultivé: vous êtes heureux quand mille autres à

votre place n'éprouveroient que des regrets.»

«Des regrets! non, sans doute, répondit-il, je n'en ai point; et si ma

raison ne m'avoit appris à me contenter de peu, je bénirois la

Providence en comparant mon sort à celui de mon frère. C'est en sa

faveur que mon père m'a déshérité; il a tout sacrifié pour lui faire

contracter un riche mariage: la vanité seule a été consultée dans cette

alliance; le caprice, l'inconduite, l'ont brisée dans l'année même.

L'orgueil a été trompé dans ses espérances; mon frère n'a point eu

d'enfans; il a vécu tourmenté par l'éclat d'un luxe qu'on ne peut

satisfaire une fois qu'on s'y laisse entraîner; il est mort accablé de

dettes. Quelle différence, sous tous les rapports, entre mon existence

et la sienne! Si le ciel m'eût conservé mon fils...--Si nous eussions

connu madame de Sponasi plutôt!» dit madame de Montluc. Nous gardâmes

tous les trois le silence; nos regards se rencontrèrent: nous sentîmes à

la fois l'inutilité et l'impossibilité de parler; nous nous entendions.

Dans le désir que j'avois de devenir le fils de M. de Montluc, j'étois

curieux de savoir ce qu'il pensoit de la noblesse, et je lui demandai

s'il ne regrettoit pas de voir son nom s'éteindre.

«Non, monsieur: je n'attache aucun prix à ce qui n'existe pas, et il n'y

a plus de noblesse en France». Je parus étonné de cette assertion. Il

ajouta: «Ce n'est point par excès de vanité que je vous parle ainsi,

mais par amour pour la vérité. Depuis que la noblesse s'achète, elle est

au-dessous de l'argent; et si les nouveaux riches n'y mettoient un prix

par l'envie qu'ils ont de l'acquérir, les anciens nobles pauvres

seroient bien embarrassés de dire pourquoi ils estiment des titres qui

ne leur servent à rien. Je me citerai pour exemple. Quelqu'ancienne que

soit ma famille, je vous demande quel avantage j'en retire. Si j'avois

trente mille livres de revenu, me dira-t-on, mon nom me serviroit; si

j'en avois cinquante, je me passerois d'un nom, ou j'en achèterais un:

ainsi c'est toujours l'argent, rien que l'argent, et cela me paroît

très-raisonnable.--Très-raisonnable! m'écriai je; cela est fort.--Cela

est juste. Point de privilége respectable s'il n'est attaché à un

devoir. C'étoit un devoir autrefois pour un gentilhomme de se ruiner au

service de sa patrie; souvent il ne laissoit à ses enfans que sa mémoire

pour tout héritage; l'État étoit intéressé à le leur conserver, il y

trouvoit son intérêt et sa gloire. Maintenant le général et le sergent

sont également payés par le prince; ils font un métier pour de l'argent:

si vous parlez d'honneur, il est commun à tous les soldats. Personne ne

se ruine plus au service de sa patrie; il semble au contraire que chacun

doive s'enrichir de ses dépouilles: le prince vend des priviléges; la

multiplicité en ôte l'éclat; et comme on peut dire à tous les nobles:

«Quels sont vos devoirs qui ne soient aussi des obligations pour les

autres classes de la société?» on leur dira bientôt: «Sur quoi reposent

vos priviléges?» J'ignore quelle réponse il nous sera possible de faire;

mais ce moment approche, tout le monde le précipite sans le croire;

quand il sera venu, on s'accusera réciproquement, quand il ne faudroit

s'en prendre qu'au luxe, à la corruption générale, et plus encore au

temps, qui mine invinciblement toutes les institutions. Celle-ci est

usée, et c'est un malheur.--Un malheur, monsieur! Vous disiez

tout-à-l'heure que cela étoit raisonnable.--Mon ami, ne confondons

point. Je trouve très-raisonnable que l'on estime plus l'argent que les

titres, quand avec de l'argent on achète la noblesse, tandis qu'avec un

nom seulement on peut mourir sans emploi et sans considération: mais je

trouve malheureux que dans un pays il n'y ait rien au-dessus de la

fortune. Le moraliste mettra les vertus au-dessus de l'or; mais l'homme

qui envisage la société dans ses effets, sentira que les vertus ne

valent jamais, pour la plupart des hommes, les priviléges qui sont

censés en être la récompense et l'obligation. Il y a de l'adresse à

savoir borner l'ambition. Voyez les Romains: lorsque les patriciens

étaient au-dessus de leurs concitoyens, les plébéiens hardis ne

tendoient qu'à être admis parmi eux; quand le patriciat fut avili,

l'ambition ne put se satisfaire qu'en asservissant Rome, et Rome fut

asservie.--Les moeurs étoient alors corrompues.--Et qui nous assure que

la corruption ne venoit pas directement de la chute des priviléges des

premiers de la République? À mesure que les patriciens voyoient

restreindre leurs droits, ils en cherchoient le dédommagement dans la

fortune et dans l'éclat qu'elle procure. Pareille diminution de

puissance parmi les nobles a amené en France semblable amour des

richesses. Rome avoit des maîtres, le sénat étoit composé de parvenus,

d'esclaves, de courtisans, que l'on parloit encore de liberté, avec

autant de raison qu'on parle à présent de noblesse dans notre patrie.»

Je ne sais si M. de Montluc avoit raison; mais j'avoue que je ne vis pas

sans plaisir qu'aucune prévention ne l'empêcherait de me rendre le

service que j'attendois de lui, si l'amitié et la reconnoissance le

portoient à condescendre à mes desirs. Il m'aimoit beaucoup, quoiqu'il

ne le dît jamais; ses actions seules me le prouvoient: mais comment lui

faire une proposition aussi délicate? L'espèce de dépendance dans

laquelle il se trouvoit de moi, me faisoit un devoir de le ménager: plus

le sort s'obstine à placer un homme estimable au-dessous de sa

condition, plus on lui doit d'égards. Je sentois trop que celui sur qui

l'intérêt et la vanité ne pouvoient rien, ne céderoit à aucune

considération, si sa délicatesse lui faisoit une loi de me refuser.

Dans l'inquiétude qui me tourmentoit, je regrettai plus d'une fois mon

voyage; plus d'une fois je pris la résolution de partir en laissant dans

un silence éternel le motif de mon arrivée: mais je pensois à Adèle

devenue mademoiselle de Miralbe, et son idée m'arrêtoît à Téligny sans

me donner le courage de tenter le projet qui m'y avoit amené. Chaque

jour je devenois plus triste: M. de Montluc s'en appercevoit; et

respectant le secret que je gardois, ses regards m'apprenoient qu'il

étoit plus sensible à mes peines, que curieux d'en connoître la cause.

J'aurois desiré qu'il m'interrogeât, et je lui en voulois d'une

discrétion que j'étois forcé d'admirer.

Un soir nous nous rencontrâmes dans les jardins du château; il me fit

des reproches sur ma tristesse, et y mêla les exhortations qu'il crut

les plus propres à me consoler. «Il est bien facile, lui dis-je en

souriant, de donner de semblables conseils quand on est heureux, et vous

l'êtes plus qu'homme que je connoisse.--Croyez-vous, me répondit-il, que

mon bonheur soit parfait? Mon ami, détrompez-vous. Je pense souvent avec

effroi au moment où la mort me séparera de madame de Montluc, et la

certitude qu'alors elle sera seule dans le monde me réduit à desirer de

lui survivre. Si je meurs le premier, qui la consolera? Je m'apperçois

souvent que la même crainte l'occupe; et la perte de notre fils, que

nous sentons plus vivement à mesure que la vieillesse approche, nous

donne des regrets d'autant plus pénibles, que nous sommes contraints de

nous les cacher mutuellement. On s'arme de courage contre les maux que

l'on redoute pour soi; mais quand on tremble pour ceux qu'on aime, on

est bien foible.»

Il étoit attendri. Nous nous promenâmes long-temps ensemble sans nous

parler. Je levai les yeux sur lui, et je vis les siens mouillés de

pleurs. Je le serrai dans mes bras, en lui disant: «Ô mon ami,

adoptez-moi pour fils; j'en aurai tous les sentimens, et vous ne

redouterez plus rien de l'avenir.--Que gagneriez-vous à me nommer votre

père? me répondit-il tristement.--Tout ce qu'un coeur comme le mien peut

desirer, une famille respectable, des devoirs sacrés à remplir, et

l'espoir d'être heureux. Au nom de ma mère, ajoutai-je avec la plus vive

émotion, promettez-moi de m'entendre sans vous fâcher.--Parlez, jeune

homme, parlez; votre mère étoit la mienne: c'est à votre naissance que

je dois de l'avoir connue; son secret ne put échapper à ma

reconnoissance: en vous voyant, en sachant ce qu'elle a fait pour vous,

je n'en puis plus douter, vous êtes le fils de ma bienfaitrice. Si le

ciel permettoit que je m'acquittasse envers vous... Mais les vieillards

sans fortune n'ont que des conseils à offrir, et c'est bien peu de

chose.»

Le moment étoit favorable; je lui confiai mon amour et tous les secrets

de mon coeur: je lui fis sentir l'obstacle qui s'opposoit à ce que je

devinsse l'époux de mademoiselle de Miralbe; mais je n'osai lui

apprendre que d'une manière détournée par quel moyen je croyois qu'il

pouvoit le faire disparaître.

«Vous voyez, lui répondis-je, qu'il ne manqueroit rien à votre bonheur

ni au mien si j'étois votre fils: sans crainte pour l'avenir, vous

jouiriez tranquillement du présent; je ne serois plus un être jeté au

hasard sur la terre; ma fortune suffiroit pour dégager les biens que

votre frère a possédés: il vous manque un appui dans votre vieillesse;

il me manque un nom auquel vous n'attachez aucun prix, et que je

n'estimerois moi-même qu'en pensant que vous l'avez porté, et qu'il

combleroit l'intervalle qui me sépare d'Adèle. Les liens de l'amitié et

d'une reconnoissance réciproque nous uniroient aussi sûrement que ceux

de la nature.--Que cela n'est-il possible!» s'écria M. de Montluc. Un

mot pouvoit en ce moment décider de mon sort; je n'osai pas le

prononcer, et nous continuâmes notre promenade en silence.

«Je fais une réflexion, me dit-il en s'arrêtant; avant de me rendre

dépositaire de vos chagrins, vous m'avez demandé, comme une grace, de ne

pas me fâcher. Jeune homme, je n'ai encore qu'une partie de votre

secret. Dans ce que vous m'avez appris, non seulement il n'existe aucune

chose qui puisse me blesser, mais il n'y a rien qui ait rapport à moi,

que l'intérêt que m'inspire tout ce qui vous touche. Achevez votre

confidence: j'ai connu l'amour, le malheur; j'ai peu de préjugés, et je

me sens capable de bien des choses pour le fils de madame de Sponasi.

Vous hésitez, ajouta-t-il en voyant l'agitation se peindre dans tous mes

traits; vous ne m'aimez donc pas?--Je crains de voir mon espoir anéanti;

je crains qu'un seul mot de votre part ne me rende le plus malheureux

des hommes.--Expliquez-vous sans contrainte; je vous jure que quelque

chose que vous me demandiez, s'il est hors de moi d'y consentir, j'en

serai plus affligé que vous.»

Il m'étoit impossible de résister: le secret qui fermentoit depuis si

long-temps dans mon sein, s'échappa. Je ne peux me rappeler toutes les

émotions que j'éprouvai en le détaillant à M. de Montluc, sans éprouver

encore le frisson de l'effroi; j'étois tremblant, les yeux fixés en

terre; mes lèvres se séchoient à chaque phrase, à chaque mot; la

respiration me manquoit: je sentois bien que je parlois; mais il est

certain que je ne m'entendois plus parler. Quand j'eus fini, je me

hasardai à lever les yeux sur M. de Montluc: il étoit pensif; mais sa

figure annonçoit plutôt la surprise que tout autre sentiment. J'allois

le prier de bien réfléchir avant de me faire une réponse que je

redoutois, quand je vis accourir un domestique que j'avois envoyé à la

poste. Sachant l'empressement que je mettois à avoir mes lettres, il me

cherchoit par-tout, et ne se fit pas un scrupule d'interrompre notre

conversation.

«À demain matin, me dit M. de Montluc en me souriant avec beaucoup de

bonté; demain j'irai vous trouver moi-même dans votre appartement, et

nous verrons s'il est possible de nous entendre.--À demain, lui

répondis-je en lui serrant la main». Je la sentis répondre au mouvement

de la mienne, et je précipitai mes pas sans bien savoir ce que je

faisois; il me semble pourtant que j'emportois de l'espoir.

Frédéric · 第 59 / 76 题