ADÈLE À FRÉDÉRIC.

C'est demain jour d'assemblée chez la présidente de... Madame de

Valmont, ne croyant pas si bien me servir, m'a sollicitée pour

l'accompagner: ainsi, mon cher Frédéric, demain je vous verrai. Cette

idée devrait me rendre joyeuse, mais je ne suis occupée que de votre

départ; je me demande que me fait votre séjour à Téligny ou à Paris,

puisque vous ne serez pas absent quinze jours, et que souvent cet

intervalle s'écoule sans que nous puissions nous rencontrer, ou du moins

nous adresser une seule parole qui ne soit que pour nous. Je ne trouve

pas de raisons pour justifier ma tristesse. Hélas! en faut-il? Je suis

triste, c'est tout ce que je sais.

Si j'étois menacée de quelques malheurs dans la maison de mon père, vous

seriez le dernier dont je réclamerois le secours, parce que vous

m'aimez, que je vous aime, et qu'ainsi l'ordonnent les lois de la

société; cependant je suis plus rassurée vous sachant près de moi. La

certitude de pouvoir vous confier mes peines aussitôt que je les

éprouve, est une consolation qui me manquera quand vous serez en

Auvergne. En vérité, je déraisonne: partez, mon cher Frédéric; partez,

je le veux. L'amour me rend foible et timide; mais je serois fâchée de

vous voir sacrifier vos intérêts à un nuage de tristesse que la raison

dissipera: tout ce qu'Adèle vous recommande, c'est de ne pas prolonger

votre absence.

M. de Miralbe, qui, comme tous les grands politiques, cherche toujours

une cause aux démarches les plus indifférentes, ne manquera pas

d'attribuer votre départ au chagrin qu'a dû vous donner ma prévention en

faveur de M. de Farfalette. Moins il croira à la force du sentiment qui

m'attache à vous, et plus je serai tranquille; du moins je l'espère.

Vous voulez savoir bien précisément quelle est ma position; peut être,

mon ami, est-elle au moment de changer d'une manière qui me deviendroit

sans doute avantageuse: voici sur quoi reposent mes espérances.

Lorsque M. de Miralbe me reconnut pour sa fille, vous savez l'éclat

qu'il donna à sa joie; il me présenta par-tout, particulièrement à ses

parens. Je fus conduite à Versailles, chez M. le comte de Saint-Alban,

oncle de mon père. Il est impossible que vous n'en ayez pas souvent

entendu parler: mais vous ne serez pas fâché de trouver ici son

portrait; il est de la main de mon frère, qui, fort jeune, s'étoit amusé

à faire ce qu'il appeloit sa galerie de famille. Ce tableau en a été

détaché; on me l'a confié, et je vous l'envoie: on le dit fort

ressemblant; on assure qu'ils le sont tous également. J'aurois desiré

avoir celui de M. de Miralbe; on me l'a refusé en rougissant. Mon ami,

étoit-ce du peintre ou du modèle?

«M. de Saint-Alban est sexagénaire: il seroit impossible de vanter ses

moeurs, et plus difficile d'en faire la satyre; il n'a jamais eu que les

vices et les vertus qui pouvoient lui servir; en un mot, c'est un

courtisan. Quand on lui demande des nouvelles de sa santé, il répond que

le roi est malade ou se porte bien. Il a vu cent fois changer le

ministère, sans perdre un seul instant de son crédit: on peut dire de

lui qu'il n'est ni l'ami ni l'esclave des ministres, mais bien de la

faveur.

«Un philosophe affirmeroit qu'il n'est pas fier de sa naissance: en

effet, depuis trente ans, il n'est pas un seul homme en place dont il ne

se soit déclaré le parent, quoique la plupart fussent nés d'hier. Comme

son seul métier est de plaire, il a l'esprit aimable; ceux qui le

connoissent particulièrement lui supposent du génie; mais il le cache

avec soin, bien persuadé que le génie est, de toute éternité, le plus

grand obstacle à la fortune.

«C'est pour ne pas passer un seul jour sans paroître à la cour, qu'il a

usé sa vie à ne rien faire; il a pu obtenir tous les emplois, il n'a

accepté que des pensions. La difficulté de s'unir à une famille qui

conservât toujours également la faveur, l'a décidé à rester célibataire.

«Cependant la plus grande affaire de M. de Saint-Alban n'est pas

d'avoir du crédit, mais de prouver qu'il en a. On le voit servir avec

chaleur les personnes qui lui sont le plus indifférentes, si elles ont

le talent de lui persuader que, seul, il est capable d'obtenir la grace

qu'elles sollicitent: plus une affaire est difficile, plus on est sûr

qu'il y réussira; par le même calcul, il sacrifiera toujours ce qui peut

être utile à ses protégés, en faveur de ce qui doit donner plus d'éclat

à sa protection.

«Abandonné à lui-même, il a le coeur excellent; et comme son amour-propre

le rend obligeant pour tout le monde, il n'a jamais eu d'ennemis, et ne

connoît pas la haine. Si beaucoup de lettres de cachet ont été délivrées

à sa sollicitation, c'est qu'il craignoit que l'on ne s'adressât à

d'autres. Il ne fait le mal que par vanité.

«Qui enleveroit M. de Saint-Alban de Versailles, seroit étonné de la

facilité avec laquelle il en feroit un homme bon, aimable, et de la plus

scrupuleuse probité; mais personne n'osera le tenter, car il n'est pas

sûr que le vieux courtisan survécût de vingt-quatre heures à l'ordre ou

à la séduction qui l'éloigneroit de la cour.»

Tel est en effet, mon cher Frédéric, mon grand oncle paternel: ajoutez

qu'il est fort riche, que M. de Miralbe est son plus proche héritier,

que c'est par son crédit qu'il a accablé ses ennemis, et

particulièrement ma mère; vous ne serez pas étonné de la longue amitié

qui semble régner entre eux. M. de Saint-Alban est respecté de mon père

comme un instrument nécessaire à ses projets, et comme celui dont la

mort doit combler tous les voeux qu'il adresse à la fortune.

On avoit remarqué que M. de Saint-Alban venoit rarement chez mon père,

quoiqu'il le reçût chez lui comme un neveu chéri et un héritier présumé;

et cette remarque n'a jamais paru si frappante que depuis mon entrée

dans la maison de M. de Miralbe. Ce vieillard m'a pris dans une amitié

si grande, qu'il vient souvent à Paris maintenant, uniquement, dit-il,

pour avoir le plaisir de causer avec moi. Mon frère a eu raison

d'affirmer qu'il est aimable; sa conversation, pleine d'anecdotes

racontées avec esprit, est vraiment intéressante: quelques éclairs de

sensibilité m'ont disposée à juger favorablement de son coeur; et, soit

par reconnoissance de l'intérêt qu'il me témoigne, soit par la nécessité

où je me trouve de me chercher un protecteur contre mon père (idée

terrible, mais vraie), il est de tous mes parens le seul que je me sente

disposée à aimer.

La fierté de caractère et l'indépendance d'esprit que je dois à

l'éducation que m'a donnée M. Durmer, auroient dû déplaire à un vieux

courtisan; mais tel est l'effet de la nouveauté sur les hommes, que je

l'ai séduit par les qualités qui devoient l'indisposer contre moi. Non

seulement il quitte Versailles pour venir dîner chez mon père, mais il

m'écrit lorsqu'il est plusieurs jours sans me voir; et comme il n'a rien

de bien particulier à me dire, il avoue dans ses lettres qu'il ne

m'attaque que pour avoir des réponses. Je le prêche, je le gronde; je

lui ai annoncé hautement que je voulois le corriger de ses défauts: il

rit; il me pardonne tout, pourvu que je sois persuadée de l'amitié qu'il

a pour moi, et j'ai accepté les conditions du traité.

Ce qui m'a disposée en faveur de M. de Saint-Alban, c'est qu'au milieu

de l'éclat qui l'environne, il n'est pas heureux; il en est convenu bien

bas avec moi, et cette marque de confiance m'a touchée. Pauvres

mortels! vous commencez par chercher le bonheur dans ce qui brille; et

quand vous vous appercevez de votre erreur, presque toujours il est trop

tard. On a bien le courage d'avouer qu'on s'est trompé de route, on n'a

plus la force de revenir sur ses pas. Il est si triste de ne commencer à

être heureux qu'à soixante ans!

M. de Saint-Alban m'a demandé si j'aurois du plaisir à venir demeurer

près de lui, et à me mettre à la tête de sa maison. Je vous épargnerai,

mon ami, les choses aimables dont il a accompagné cette question. Il ne

doute pas que mon père n'y consente avec empressement; mais il veut ne

devoir cette démarche qu'à mon goût ou à ma complaisance, et nullement à

mon obéissance pour M. de Miralbe. J'ai cru me sauver de répondre à une

question aussi décisive, par une plaisanterie: je lui ai dit que mon

caractère étoit ennemi du changement, et que j'étois effrayée de l'idée

seule de passer, en six mois, du fauxbourg à la ville, et de la ville à

la cour; mais il a insisté d'un air si sérieux, d'un ton si pénétré, que

je me suis mise à son entière disposition. Comment résister à un

vieillard qui supplie? Ah! si mon père eût voulu, il auroit tout obtenu

de moi, tout, mon cher Frédéric, excepté que je cessasse de vous aimer.

Je doute que M. de Miralbe soit porté d'inclination à me voir demeurer

auprès de M. de Saint-Alban; il a plus d'humeur que jamais, et

quelquefois je surprends dans les regards qu'il jette sur moi, quelque

chose de sinistre: non seulement il craindra que je n'échappe à sa

puissance, mais j'ai peur qu'il ne voie dans sa fille une rivale

dangereuse pour ses intérêts; il me connoît si peu! Il m'a plus d'une

fois félicitée de l'amitié que j'inspire à son oncle, du même ton dont

il m'auroit dit: Pourquoi vous faites-vous aimer? Quoique mon

inclination et une appréhension plus forte que moi m'engagent à

m'éloigner d'une maison dont ma mère a été arrachée par force, et mon

frère banni par adresse, je resterai neutre dans les détails de cette

affaire. J'ai consenti vis-à-vis de M. de Saint-Alban, ou plutôt j'ai

cédé à ses sollicitations: c'est tout ce que je pouvois, soit pour le

contenter, soit pour ménager son amitié et sa protection.

Madame de Valmont me fait trop de complimens de mes succès; elle prétend

que M. de Saint-Alban est amoureux de moi: je ne le crois pas. Rien ne

me semble aussi ridicule qu'une femme qui voit l'amour dans tout ce qui

l'environne. Si M. de Saint-Alban avoit le désir de m'épouser, il

n'auroit point songé à me mettre à la tête de sa maison comme sa nièce:

l'amitié qu'il a pour moi, et qui paroît si extraordinaire à madame de

Valmont, tient à ce que depuis quarante ans peut-être il n'a dit ni

entendu dire la vérité, et qu'il est aussi surpris que flatté de trouver

enfin quelqu'un qui lui en parle le langage, et même le force aussi à le

parler. Mon frère ne s'est point trompé, M. de Saint-Alban étoit né pour

être honnête homme; et si j'ai sur lui l'ascendant qu'on me suppose, je

les raccommoderai ensemble, au risque de déplaire à mon père qui les a

brouillés.

Adieu, mon cher Frédéric, partez vîte, et revenez plus vîte encore. Je

vous verrai demain; cachez-moi bien votre tristesse, afin que je puisse

dissimuler la mienne aux yeux qui me surveillent.

Frédéric · 第 58 / 76 题