CHAPITRE XXXVIII.

_Un rayon d'espoir._

Rien ne manqua au triomphe d'Adèle; il fut convenu dans toutes les

sociétés que son père avoit refusé pour elle l'établissement le plus

avantageux. La gloire du marquis de Farfalette étoit intéressée dans

cette affaire, et cette gloire exigeoit qu'Adèle fût au désespoir de

n'être pas son épouse. De son côté, M. de Miralbe le fils étoit trop

ardent pour négliger une occasion de montrer son père sous un jour

défavorable; j'appuyois aussi de toutes mes forces l'opinion qui lui

étoit contraire: les gens qui, pour paroître importans, aiment à parler

de tout sans être instruits de rien, entroient dans des détails vraiment

attendrissans sur la douleur de mademoiselle de Miralbe; et, pour la

première fois, la réputation de sensibilité de son père fut contestée.

C'étoit quelque chose pour la tranquillité d'Adèle; ce n'étoit rien pour

notre amour. Je souffrois d'être séparé d'elle, et tout mon courage ne

pouvoit me résoudre à reculer mes espérances jusqu'à l'époque de sa

majorité. La tristesse me minoit visiblement; Philippe, mon bon

Philippe, la partageoit. Un jour qu'il me voyoit plus abattu qu'à

l'ordinaire, après m'avoir long-temps considéré en silence, il s'écria:

«Si vous osiez!»

Je le pressai de s'expliquer; il balançoit: enfin, cédant à mes

sollicitations, il me dit:

«Mon projet vous paroîtra bien hardi, cependant l'exécution en est

facile; si vous m'en voulez de l'avoir formé, souvenez-vous que votre

intérêt seul a pu m'en suggérer l'idée.--Expliquez-vous, mon ami; vous

me faites trembler de crainte et d'espérance.--Il ne vous manque qu'un

nom pour prétendre hautement à la main de mademoiselle de Miralbe; osez

devenir le fils de M. de Montluc.--Ah! Philippe, que dites-vous?--Ce

qu'il est aisé de réaliser. Madame de Sponasi et madame de Montluc

accouchèrent la même nuit, dans la même maison, toutes deux d'un fils.

Celui de madame de Montluc mourut avant d'avoir été baptisé, et sans

avoir reçu un seul baiser de sa mère, puisqu'on lui cacha cet événement

jusqu'au jour où on put le lui apprendre sans craindre pour sa santé. M.

de Montluc lui-même, trop occupé de son épouse, ne fut pas témoin de la

mort de son fils. Il fut enterré sans formalité, puisqu'il n'avoit reçu

aucun nom. Rien n'empêcheroit de leur faire croire que ce fut l'enfant

de madame de Sponasi qui expira; que vous, fils de Montluc, y fûtes

substitué. L'ambition de ma part, le désir d'arracher un enfant à la

misère, mille raisons plausibles, peuvent donner à ce récit toutes les

apparences de la vérité. Ces époux n'ont plus l'espoir de voir naître

leur postérité; dans l'incertitude même, ils n'oseront balancer à vous

reconnoître. La sage-femme (je l'ai vue, je l'ai tentée par l'appât de

la fortune) ne vous démentira pas; la générosité même de madame de

Sponasi à l'égard de M. de Montluc ne paroîtra qu'un dédommagement

qu'elle croyoit lui devoir pour l'avoir privé de son fils.»

J'étois si saisi d'étonnement, qu'il m'eût été impossible de proférer

une seule parole. Philippe continua avec une vivacité qui indiquoit

assez que son projet le tourmentoit depuis long-temps.

«Jamais circonstance ne fut plus favorable. Le frère aîné de M. de

Montluc est mort sans héritier; il a laissé des dettes considérables, et

ses biens vont être vendus. Que demanderez-vous à celui que vous

réclamerez pour père? Un nom auquel vous n'attacheriez aucun prix sans

votre amour pour mademoiselle de Miralbe. Que lui donnerez-vous en

échange? L'argent nécessaire pour rentrer dans les biens de sa famille,

et la consolation de ne pas mourir isolé. Tout ce que je possède en

contrats peut être réalisé: non seulement je le céderai à M. de Montluc,

mon cher Frédéric; je lui céderai davantage, puisqu'il lui sera permis

de vous appeler son fils. Si vous me croyez digne de votre amitié, vous

me garderez près de vous, n'importe à quel titre; si la délicatesse ne

vous permet pas de me compter au nombre de vos serviteurs, je

m'éloignerai; ma rente viagère suffira à mes besoins. Vous pourrez

épouser Adèle, vous serez heureux; tous mes voeux seront accomplis.»

«Philippe, m'écriai-je avec la plus grande agitation, mon cher Philippe,

il ne manque qu'une chose à votre projet...; c'est de m'avoir trompé

moi-même.--J'y ai bien pensé, me répondit-il: mais je n'en ai pas eu le

courage; j'aurois perdu tous mes droits à votre amitié: qui m'auroit

dédommagé des autres sacrifices»? Je lui tendis la main; il la pressa en

fixant ses yeux sur les miens, comme pour m'exciter à consentir à ce

qu'il me proposoit. Un profond soupir lui annonça mon refus, et ce qu'il

m'en coûtoit pour faire céder l'amour à la probité. Il alloit me presser

de nouveau. «Mon ami, lui dis-je, puisque l'espoir d'épouser Adèle n'a

pu faire taire la réflexion, tout ce que vous ajouteriez deviendroit

inutile. Croyez que je suis sensible à votre dévouement; il est digne de

celui qui, depuis mon enfance, a tout fait pour mon bonheur: mais je ne

peux y répondre que par la plus vive reconnoissance.»

Philippe me quitta plus triste que mécontent; je restai absorbé dans mes

pensées. La proposition qu'il venoit de me faire, m'occupoit malgré moi;

plus j'y réfléchissois, plus j'en voyois l'exécution facile. Je plaidois

intérieurement contre ma répugnance à me prêter à cette supposition,

avec une adresse qui eût étonné Philippe même, s'il avoit pu lire ce qui

se passoit en moi. La possibilité d'aspirer hautement à la main de

mademoiselle de Miralbe étoit si séduisante! Quand l'homme met en

balance ses passions et sa probité, quand il délibère avec sa

conscience, il est bien près de succomber. Je fus effrayé de ma

foiblesse, je me levai avec précipitation, et je sortis. Je marchois

comme si quelqu'un eût été à ma poursuite, mais je ne pouvois échapper à

mes idées; je n'avois pas assez de courage pour être honnête homme sans

regrets, ou pour renoncer à la probité sans remords. S'il n'avoit fallu

tromper M. de Montluc qu'une fois, je crois que je n'aurois point

hésité: mais recevoir ses caresses et celles de son épouse, trahir en

eux les mouvemens de la nature, en être traité comme un fils chéri, et

sentir à chaque instant que leur bonheur ne reposoit que sur un mensonge

infame; voilà ce dont je n'étois pas capable. Je pris la résolution de

chasser loin de moi jusqu'au souvenir du projet de Philippe..., et j'y

pensois à chaque instant.

Pourquoi tromper M. de Montluc? me dis-je un jour. La reconnoissance

qu'il doit à madame de Sponasi ne pourra-t-elle pas le décider à

reconnoître pour son fils le fils de sa bienfaitrice? Cette réflexion me

parut un trait de lumière; et quelque fragile que fût mon espérance, il

me devint impossible d'y renoncer. J'en parlai à Philippe; il m'excita

avec chaleur à partir pour Téligny. Une pareille proposition ne pouvoit

se faire que de près; il étoit nécessaire de connoître le caractère, les

préjugés, la sensibilité plus ou moins active de celui de qui seul je

pouvois attendre un pareil service; il falloit gagner et mériter sa

confiance; il falloit connoître jusqu'à quel point je pouvois risquer le

secret de ma mère, dont la mémoire m'étoit chère à tant de titres. Mon

voyage à Téligny n'avoit rien que de naturel: quoique cette terre

m'appartînt, je n'y avois jamais été; il étoit simple que j'eusse le

désir de la voir. Mon arrivée rappelleroit à M. de Montluc des

souvenirs qui disposeroient son ame à l'amitié; il avoit connu l'amour,

il lui devoit tous les malheurs et toute la félicité de sa vie. Adèle

étoit tranquille; m'éloigner d'elle, étoit un effort d'autant moins

pénible, que je ne la voyois que rarement, et toujours dans des cercles

nombreux. Mon absence avoit un rapport si direct avec notre mariage,

qu'elle m'auroit approuvé de l'abandonner momentanément, si elle eût pu

en connoître les motifs; cependant je crus prudent de ne pas lui donner

un espoir auquel je sentois trop par moi-même combien il seroit cruel de

renoncer. Je lui écrivis que des affaires indispensables exigeoient ma

présence à Téligny; mais que le plus cher de mes intérêts étant de

veiller à son bonheur, je ne m'éloignerois pas sans sa permission; que

je la priois en grace de me marquer bien précisément quelle étoit sa

position vis-à-vis de M. de Miralbe, si elle n'étoit menacée d'aucun

danger; en un mot, quelles étoient ses espérances et ses craintes. Je la

prévenois que, dans le cas où elle ne verroit aucun obstacle à mon

départ, je laisserois Philippe à Paris, tant pour aider à notre

correspondance, que pour la servir dans tout ce en quoi elle pourroit en

avoir besoin.

En finissant, je la suppliois de m'accorder le plaisir de la voir, soit

chez madame de Florvel, soit chez M. de Nangis, soit dans toute autre

maison dont la société nous étoit commune.

Voici sa réponse.

Frédéric · 第 56 / 76 题