_Un rayon d'espoir._
Rien ne manqua au triomphe d'Adèle; il fut convenu dans toutes les
sociétés que son père avoit refusé pour elle l'établissement le plus
avantageux. La gloire du marquis de Farfalette étoit intéressée dans
cette affaire, et cette gloire exigeoit qu'Adèle fût au désespoir de
n'être pas son épouse. De son côté, M. de Miralbe le fils étoit trop
ardent pour négliger une occasion de montrer son père sous un jour
défavorable; j'appuyois aussi de toutes mes forces l'opinion qui lui
étoit contraire: les gens qui, pour paroître importans, aiment à parler
de tout sans être instruits de rien, entroient dans des détails vraiment
attendrissans sur la douleur de mademoiselle de Miralbe; et, pour la
première fois, la réputation de sensibilité de son père fut contestée.
C'étoit quelque chose pour la tranquillité d'Adèle; ce n'étoit rien pour
notre amour. Je souffrois d'être séparé d'elle, et tout mon courage ne
pouvoit me résoudre à reculer mes espérances jusqu'à l'époque de sa
majorité. La tristesse me minoit visiblement; Philippe, mon bon
Philippe, la partageoit. Un jour qu'il me voyoit plus abattu qu'à
l'ordinaire, après m'avoir long-temps considéré en silence, il s'écria:
«Si vous osiez!»
Je le pressai de s'expliquer; il balançoit: enfin, cédant à mes
sollicitations, il me dit:
«Mon projet vous paroîtra bien hardi, cependant l'exécution en est
facile; si vous m'en voulez de l'avoir formé, souvenez-vous que votre
intérêt seul a pu m'en suggérer l'idée.--Expliquez-vous, mon ami; vous
me faites trembler de crainte et d'espérance.--Il ne vous manque qu'un
nom pour prétendre hautement à la main de mademoiselle de Miralbe; osez
devenir le fils de M. de Montluc.--Ah! Philippe, que dites-vous?--Ce
qu'il est aisé de réaliser. Madame de Sponasi et madame de Montluc
accouchèrent la même nuit, dans la même maison, toutes deux d'un fils.
Celui de madame de Montluc mourut avant d'avoir été baptisé, et sans
avoir reçu un seul baiser de sa mère, puisqu'on lui cacha cet événement
jusqu'au jour où on put le lui apprendre sans craindre pour sa santé. M.
de Montluc lui-même, trop occupé de son épouse, ne fut pas témoin de la
mort de son fils. Il fut enterré sans formalité, puisqu'il n'avoit reçu
aucun nom. Rien n'empêcheroit de leur faire croire que ce fut l'enfant
de madame de Sponasi qui expira; que vous, fils de Montluc, y fûtes
substitué. L'ambition de ma part, le désir d'arracher un enfant à la
misère, mille raisons plausibles, peuvent donner à ce récit toutes les
apparences de la vérité. Ces époux n'ont plus l'espoir de voir naître
leur postérité; dans l'incertitude même, ils n'oseront balancer à vous
reconnoître. La sage-femme (je l'ai vue, je l'ai tentée par l'appât de
la fortune) ne vous démentira pas; la générosité même de madame de
Sponasi à l'égard de M. de Montluc ne paroîtra qu'un dédommagement
qu'elle croyoit lui devoir pour l'avoir privé de son fils.»
J'étois si saisi d'étonnement, qu'il m'eût été impossible de proférer
une seule parole. Philippe continua avec une vivacité qui indiquoit
assez que son projet le tourmentoit depuis long-temps.
«Jamais circonstance ne fut plus favorable. Le frère aîné de M. de
Montluc est mort sans héritier; il a laissé des dettes considérables, et
ses biens vont être vendus. Que demanderez-vous à celui que vous
réclamerez pour père? Un nom auquel vous n'attacheriez aucun prix sans
votre amour pour mademoiselle de Miralbe. Que lui donnerez-vous en
échange? L'argent nécessaire pour rentrer dans les biens de sa famille,
et la consolation de ne pas mourir isolé. Tout ce que je possède en
contrats peut être réalisé: non seulement je le céderai à M. de Montluc,
mon cher Frédéric; je lui céderai davantage, puisqu'il lui sera permis
de vous appeler son fils. Si vous me croyez digne de votre amitié, vous
me garderez près de vous, n'importe à quel titre; si la délicatesse ne
vous permet pas de me compter au nombre de vos serviteurs, je
m'éloignerai; ma rente viagère suffira à mes besoins. Vous pourrez
épouser Adèle, vous serez heureux; tous mes voeux seront accomplis.»
«Philippe, m'écriai-je avec la plus grande agitation, mon cher Philippe,
il ne manque qu'une chose à votre projet...; c'est de m'avoir trompé
moi-même.--J'y ai bien pensé, me répondit-il: mais je n'en ai pas eu le
courage; j'aurois perdu tous mes droits à votre amitié: qui m'auroit
dédommagé des autres sacrifices»? Je lui tendis la main; il la pressa en
fixant ses yeux sur les miens, comme pour m'exciter à consentir à ce
qu'il me proposoit. Un profond soupir lui annonça mon refus, et ce qu'il
m'en coûtoit pour faire céder l'amour à la probité. Il alloit me presser
de nouveau. «Mon ami, lui dis-je, puisque l'espoir d'épouser Adèle n'a
pu faire taire la réflexion, tout ce que vous ajouteriez deviendroit
inutile. Croyez que je suis sensible à votre dévouement; il est digne de
celui qui, depuis mon enfance, a tout fait pour mon bonheur: mais je ne
peux y répondre que par la plus vive reconnoissance.»
Philippe me quitta plus triste que mécontent; je restai absorbé dans mes
pensées. La proposition qu'il venoit de me faire, m'occupoit malgré moi;
plus j'y réfléchissois, plus j'en voyois l'exécution facile. Je plaidois
intérieurement contre ma répugnance à me prêter à cette supposition,
avec une adresse qui eût étonné Philippe même, s'il avoit pu lire ce qui
se passoit en moi. La possibilité d'aspirer hautement à la main de
mademoiselle de Miralbe étoit si séduisante! Quand l'homme met en
balance ses passions et sa probité, quand il délibère avec sa
conscience, il est bien près de succomber. Je fus effrayé de ma
foiblesse, je me levai avec précipitation, et je sortis. Je marchois
comme si quelqu'un eût été à ma poursuite, mais je ne pouvois échapper à
mes idées; je n'avois pas assez de courage pour être honnête homme sans
regrets, ou pour renoncer à la probité sans remords. S'il n'avoit fallu
tromper M. de Montluc qu'une fois, je crois que je n'aurois point
hésité: mais recevoir ses caresses et celles de son épouse, trahir en
eux les mouvemens de la nature, en être traité comme un fils chéri, et
sentir à chaque instant que leur bonheur ne reposoit que sur un mensonge
infame; voilà ce dont je n'étois pas capable. Je pris la résolution de
chasser loin de moi jusqu'au souvenir du projet de Philippe..., et j'y
pensois à chaque instant.
Pourquoi tromper M. de Montluc? me dis-je un jour. La reconnoissance
qu'il doit à madame de Sponasi ne pourra-t-elle pas le décider à
reconnoître pour son fils le fils de sa bienfaitrice? Cette réflexion me
parut un trait de lumière; et quelque fragile que fût mon espérance, il
me devint impossible d'y renoncer. J'en parlai à Philippe; il m'excita
avec chaleur à partir pour Téligny. Une pareille proposition ne pouvoit
se faire que de près; il étoit nécessaire de connoître le caractère, les
préjugés, la sensibilité plus ou moins active de celui de qui seul je
pouvois attendre un pareil service; il falloit gagner et mériter sa
confiance; il falloit connoître jusqu'à quel point je pouvois risquer le
secret de ma mère, dont la mémoire m'étoit chère à tant de titres. Mon
voyage à Téligny n'avoit rien que de naturel: quoique cette terre
m'appartînt, je n'y avois jamais été; il étoit simple que j'eusse le
désir de la voir. Mon arrivée rappelleroit à M. de Montluc des
souvenirs qui disposeroient son ame à l'amitié; il avoit connu l'amour,
il lui devoit tous les malheurs et toute la félicité de sa vie. Adèle
étoit tranquille; m'éloigner d'elle, étoit un effort d'autant moins
pénible, que je ne la voyois que rarement, et toujours dans des cercles
nombreux. Mon absence avoit un rapport si direct avec notre mariage,
qu'elle m'auroit approuvé de l'abandonner momentanément, si elle eût pu
en connoître les motifs; cependant je crus prudent de ne pas lui donner
un espoir auquel je sentois trop par moi-même combien il seroit cruel de
renoncer. Je lui écrivis que des affaires indispensables exigeoient ma
présence à Téligny; mais que le plus cher de mes intérêts étant de
veiller à son bonheur, je ne m'éloignerois pas sans sa permission; que
je la priois en grace de me marquer bien précisément quelle étoit sa
position vis-à-vis de M. de Miralbe, si elle n'étoit menacée d'aucun
danger; en un mot, quelles étoient ses espérances et ses craintes. Je la
prévenois que, dans le cas où elle ne verroit aucun obstacle à mon
départ, je laisserois Philippe à Paris, tant pour aider à notre
correspondance, que pour la servir dans tout ce en quoi elle pourroit en
avoir besoin.
En finissant, je la suppliois de m'accorder le plaisir de la voir, soit
chez madame de Florvel, soit chez M. de Nangis, soit dans toute autre
maison dont la société nous étoit commune.
Voici sa réponse.