La bombe étoit en l'air, elle vient de faire explosion; mais les éclats
n'en sont pas tombés sur moi. Écoutez, mon cher Frédéric, le récit
lamentable de ma grande rupture avec M. de Farfalette. Figurez-vous que
je suis dans mon appartement, que je m'y renferme pour cacher mon
chagrin d'avoir manqué un mariage si avantageux. Madame de Valmont le
croit; et M. de Miralbe en est d'autant plus persuadé, qu'il affecte
d'en douter. Pendant ce temps, je suis au comble de mes voeux; je suis
débarrassée d'un fat, et je vous écris, à vous que j'aime chaque jour
davantage.
La mère de M. le marquis de Farfalette est venue rendre une visite à mon
père. Ne doutez pas que la main de votre Adèle n'ait été demandée dans
toutes les formes. Je n'ai point entendu la réponse; mais il est à
présumer que sa tendresse paternelle ne lui aura pas permis d'en faire
une sans consulter le coeur de sa fille.
Le moment de la consultation est arrivé. M. de Miralbe avoit été
préoccupé pendant le souper; à minuit, il m'a engagée à passer dans son
cabinet, ainsi que madame de Valmont: c'est là que nous allions jouer
tous les trois une scène dans laquelle la vérité ne devoit paroître que
lorsqu'elle pourroit donner plus de crédit à la dissimulation.
Remarquez, mon cher Frédéric, que depuis le jour où M. de Farfalette m'a
fait une déclaration, votre Adèle, autrefois si simple, est devenue
d'une coquetterie vraiment risible. Hier sur-tout j'étois mise avec
tant de goût, que je paroissois vieillie de dix années; mais j'avois
l'air d'une femme titrée, et cela convenoit parfaitement à ma situation.
M. de Miralbe a pris le premier la parole, et m'a demandé s'il étoit
vrai que j'aimasse M. de Farfalette.
«--Autant, monsieur, qu'il desire l'être d'une femme qui seroit destinée
à être son épouse.--Votre réponse n'est pas précise. Avez-vous pour lui
un sentiment de préférence?--Il jouit d'une réputation très-brillante;
d'autres que moi pourroient en être séduites.--Vous éludez ma question,
Adèle. Dites-moi franchement si vous avez de l'inclination pour
lui.--Non, monsieur; je suis persuadée de n'aimer qu'une fois dans ma
vie.»
Madame de Valmont sourit avec dédain; un rayon de joie vint éclaircir
la figure de M. de Miralbe. Il ajouta:
«Cependant la mère du marquis, en recherchant votre alliance, m'a assuré
que son fils se vantoit d'avoir votre consentement.--Non, pas un
consentement formel. Vous savez que le coeur d'une femme se nourrit de
deux sentimens opposés, l'amour et la vanité. L'amour, il faut que j'y
renonce; mais il me reste la vanité, et M. de Farfalette, à cet égard,
ne me laisseroit rien à desirer. Il a un nom, et vous m'avez appris,
monsieur, qu'une femme devoit sacrifier jusqu'à son bonheur à la gloire
de sa famille.--Je n'ai rien à dire contre sa naissance; mais votre
raison, Adèle, ne vous fait-elle aucune objection contre son
caractère?--Monsieur, je n'ose interroger ma raison; elle est si fort
d'accord avec un sentiment que vous désapprouvez, qu'il seroit dangereux
pour moi de trop l'écouter.--Qui peut donc vous décider en faveur du
marquis?--Je vous l'ai déjà dit, monsieur; la vanité.--Vous risquez
d'être bien malheureuse en contractant un mariage par ce seul motif.--Il
me semble que, dans la position où je suis, on n'en fait pas
d'autres.--Mais il est peu de jeunes personnes qui aient été élevées
comme vous. La réflexion vous mettra bientôt à même de sentir la folie
que vous aurez faite, et il ne vous restera que des regrets.--Ce n'est
pas ma faute, monsieur; je n'ai que le choix entre les hasards d'un
mariage de calcul, ou le chagrin de vous priver de la satisfaction de me
voir former un établissement: je ne dois pas balancer.--Je vous ai déjà
dit, mon enfant, que je n'exigeois pas de vous un pareil
sacrifice.--Vous m'avez dit aussi, monsieur, que je devois renoncer à M.
de Téligny: voilà pour moi le sacrifice; le reste n'est qu'une
conséquence nécessaire.»
M. de Miralbe fit signe à madame de Valmont de le seconder. Elle me prit
les mains, et me dit:
«Ma chère Adèle, il entre du dépit dans votre conduite, et vos amis
doivent vous empêcher de risquer légèrement la tranquillité de votre
vie. Puisque vous avouez que vos affections sont engagées, comment
pouvez-vous envisager sans effroi un lien qui changerait en crimes vos
regrets, aujourd'hui légitimes, ou du moins excusables? Vous avez des
principes; c'est à eux que j'en appelle.--Je vous suis très-obligée,
madame. Il est vrai que lorsque je n'étois que l'enfant d'adoption de M.
Durmer, j'aurois cru manquer à mes devoirs en disposant de ma main
contre le voeu de mon coeur; mais j'ai pris les préjugés de ma nouvelle
situation, et je sais maintenant que cela est absolument sans
conséquence. M. le marquis de Farfalette m'a prévenue lui-même qu'il
n'étoit pas jaloux, et qu'il seroit désespéré que j'eusse de l'amour
pour lui.--Et cela seul, s'écria M. de Miralbe, devoit suffire pour vous
faire apprécier son caractère.--Je vous réponds, monsieur, que je
l'avois apprécié avant cette confidence.--Et vous ne tremblez pas de
l'épouser?--Non, monsieur. J'épouserai son nom; lui, ma fortune: nous ne
nous tromperons ni l'un ni l'autre. Il paiera ses créanciers; moi,
j'aurai une place à la cour: il fera de nouvelles dettes; j'intriguerai,
et j'obtiendrai des pensions. Notre vie se consumera dans une activité
qui chassera à la fois l'ennui et la réflexion; nous aurons de l'éclat
sans bonheur, la vieillesse nous atteindra sans nous rendre plus
raisonnables; et si la mort nous surprend faisant encore des projets,
nous aurons vécu ainsi que doivent le faire des gens comme nous. Je ne
sais si je charge le tableau; mais il me semble que c'est, à peu de
chose près, le sort qui nous attend.--Adèle, vous me glacez
d'effroi.--Pourquoi donc, monsieur? Est-ce parce que je ne me fais pas
illusion sur ma destinée? Dès l'instant qu'il m'a fallu renoncer à
l'amour, j'ai senti que l'ambition seule pouvoit m'en dédommager; et
j'ose vous prédire que votre fille, si elle devient l'épouse de M. de
Farfalette, saura parcourir avec rapidité la carrière des honneurs.--En
vérité, Adèle, je ne vous reconnois pas.--C'est sans doute, monsieur,
parce que vous ne me connoissiez pas encore. Voici mon calcul; il est
simple. En épousant un homme d'un grand nom, si je vis solitairement, je
tombe dans sa dépendance; au contraire, si je parviens à me placer à la
cour, et j'y parviendrai, il tombera dans la mienne. Puisque d'une
manière ou d'une autre je dois renoncer à ma tranquillité, n'est-il pas
raisonnable de ne la perdre qu'au profit de mon pouvoir?»
Je ne peux vous peindre, mon cher Frédéric, l'étonnement de mon père et
de madame de Valmont. J'ignore quelles furent leurs réflexions; mais
pendant plus d'un quart d'heure nous gardâmes un religieux silence. Ce
qui, je n'en doute pas, surprenoit le plus M. de Miralbe, étoit de
m'entendre dire (lorsqu'il avoit l'intention secrète de me dégoûter de
M. de Farfalette) ce qu'il m'auroit dit lui-même s'il avoit voulu me
décider à l'épouser. Peut être pensoit-il aussi à ma malheureuse mère,
et regrettoit-il de ne pas me voir cette facilité de caractère qui l'a
rendue sa victime. Il reprit enfin la parole; sa voix étoit tremblante
et sévère.
«Vous avez, mademoiselle, des idées bien singulières sur le mariage; les
devez-vous aussi à M. Durmer?--Non, monsieur; c'est l'usage du monde qui
me les a données. Mon bienfaiteur m'avoit fait promettre de ne disposer
de ma main qu'en faveur de celui que je pourrois à la fois aimer et
estimer. Si j'étois libre, il me seroit bien facile de lui obéir; il me
seroit bien doux de soumettre mes volontés à un époux qui jouiroit de
mon estime et de mon amour.--Ne me devez-vous aucune soumission, à
moi?--Je vous ai donné des preuves du contraire, monsieur.--M. de
Farfalette ne me convient pas pour gendre.--Refusez-le, monsieur, et je
garderai le silence.--J'ai droit de m'offenser de l'espoir que vous lui
avez donné sans mon aveu.--Je ne lui ai point donné d'espoir.--Il s'en
fait gloire cependant.--Son caractère est mon excuse: de quoi ne se
vante-t-il pas?--Vous ne pouvez disconvenir que vous l'eussiez accepté
avec plaisir.--Avec plaisir, non, mais par un calcul à peu près
semblable à celui qui l'attiroit vers moi.--Ainsi, en le remerciant de
la préférence qu'il vous a donnée, je peux dire à sa mère que vous le
refusez.--Monsieur, ce n'est pas moi qui le refuse». Il resta interdit.
«Je sens fort bien, ajoutai-je, qu'auprès de ses parens, l'honnêteté
vous engage à vous servir de mon nom pour éviter l'éclat d'un refus;
mais songez, monsieur, quel ridicule cela va me donner dans le monde.
J'en serois désespérée, si je ne me rassurois par l'idée que personne ne
pourra s'imaginer que mademoiselle de Miralbe ait balancé un seul
instant à devenir l'épouse de M. de Farfalette». Je fis la révérence, et
me retirai.
Mon père a été ce matin remercier la mère de mon prétendu: moi, sous le
prétexte d'une indisposition, je garde la chambre; on me croit de
l'humeur, et je suis au comble de la joie. M. de Farfalette avoit
annoncé son mariage comme une affaire arrangée. Il est extrêmement
répandu; il a trop de prévention pour douter de la joie que je devois
éprouver à l'offre de sa main: il accusera M. de Miralbe; sa famille
nombreuse et puissante fera chorus. Ainsi me voilà non seulement
tranquille, mais dans la situation la plus avantageuse où je puisse être
avec un père qui a la manie de mettre le public en tiers dans les
secrets de sa famille. Si un jour il lui vient en tête de me marier, ce
que je ne crois pas, il lui sera impossible d'attribuer mon refus à
l'amour que j'ai pour vous.
Je cherche quelquefois à savoir si, parmi mes prétendans, il en est un
que j'eusse préféré, dans la supposition où je ne vous aurois pas connu.
Mais pour résoudre cette question, il faudroit vous éloigner un moment
de ma pensée, et je ne le puis. Je les juge par comparaison: qui d'eux
pourroit la soutenir? Mon cher Frédéric, je vous aime trop, et vous le
méritez: conciliez cela, s'il est possible; mais c'est la vérité.