_Un événement._
Adèle, chez M. Durmer, n'avoit d'autre société que celle de quelques
savans, au milieu desquels elle avoit pris l'habitude de raisonner
juste, et la facilité de placer dans les conversations les plus
sérieuses quelques répliques auxquelles elle n'attachoit pas de
prétention. Chacun se plaisoit à l'instruire: aussi n'étoit-elle pas
étonnée de s'entendre contredire; et sa modestie, qui paroissoit étrange
avec tant de talens, venoit sans doute d'avoir vécu parmi des gens
qu'elle savoit plus instruits qu'elle. Elle ne pouvoit ignorer les
charmes dont la nature avoit été prodigue en sa faveur; mais comme dans
la société de M. Durmer on n'attachoit pas un prix extraordinaire à la
beauté, elle s'étoit accoutumée à l'envisager de même. La sphère étroite
dans laquelle elle vivoit, servoit à la fois à former son caractère et à
la sauver des dangers du monde.
Sa position devint bien différente dans la maison de Florvel. Elle ne
pouvoit paroître aux promenades, aux fêtes, aux spectacles, sans exciter
l'admiration. La simplicité de ses moeurs tournoit au profit de sa
beauté; elle avoit le talent, si rare, de parer sa figure sans la
déguiser. Peu faite à une modestie de convenance, elle ne rougissoit pas
lorsqu'on lui adressoit la parole: elle répondoit; et le plaisir de
l'entendre augmentoit celui qu'on prenoit à la voir. Florvel recevoit
beaucoup de monde; madame de Florvel menoit toujours Adèle avec elle:
bientôt elle fut le sujet de toutes les conversations. L'histoire de
son enfance, qui si long-temps avoit été ensevelie dans l'appartement de
M. Durmer, devint la nouvelle des cercles les plus brillans: on n'eût
pas été à la mode si l'on n'eût vu Adèle. Pour quiconque connoît Paris,
cet enthousiasme ne paroîtra pas étonnant.
Ce qui l'est davantage, c'est qu'Adèle ne fut pas éblouie de ses succès:
elle ne jouissoit des éloges qu'elle recevoit, que par l'idée d'être
digne de faire mon bonheur; et jamais femme n'employa des procédés aussi
délicats pour écarter jusqu'à l'ombre de la jalousie d'un coeur qui
n'étoit que trop capable d'en éprouver les tourmens. Plus sensible avec
moi que lorsque nous étions à la campagne, elle sembloit vouloir me
dédommager du temps qu'elle accordoit à la société; elle comptoit avec
impatience les jours qui devoient s'écouler encore pour accomplir le
mois promis à Philippe; il n'en restoit plus que huit: alors nous
devions déclarer à M. de Nangis, à Florvel et à son épouse, que nous
étions dans l'intention de nous marier; intention qu'ils devinoient sans
que nous en parlassions.
Tandis qu'il étoit à la mode de s'occuper de l'histoire d'Adèle,
plusieurs personnes s'étoient fait un plaisir de la broder et de tirer
des conjectures. J'ignore qui le premier s'avisa de rappeler qu'une
fille de M. de Miralbe avoit été perdue dans un temps qui s'accordoit
avec celui où Pierre trouva Adèle: on alla plus loin; les femmes d'un
certain âge prétendirent qu'elle ressembloit étonnamment à madame de
Miralbe lorsqu'elle étoit entrée dans le monde. Des conjectures on passa
à l'affirmation; et ce bruit prit bientôt une telle consistance, qu'on
ne parloit plus que de cela chez Florvel. M. de Miralbe, alors en
procès réglé avec son fils, qui demandoit compte du bien de sa mère,
saisit avec empressement la possibilité de lui opposer une soeur en
minorité, ayant des droits égaux eux siens. Il rendit une visite à M. de
Nangis.
Que l'on juge de l'inquiétude que j'éprouvois. Outre que je connoissois
le caractère de M. de Miralbe, et que sa naissance ne me laissoit aucun
espoir de devenir son gendre, je n'ignorois pas qu'à la mort de madame
de Sponasi, il avoit excité tous les parens à m'accabler d'humiliations;
pour lui, il m'avoit traité avec une bonté si méprisante, que j'avois
rompu avec lui. Pour comble de craintes, je me rappelois et madame de
Valmont, et ses principes, et la haine éternelle qu'elle m'avoit jurée.
De tous les pères que le hasard pouvoit offrir à l'intéressante élève de
M. Durmer, certes M. de Miralbe eût été le dernier que j'eusse desiré.
C'est dans ces momens d'alarmes que je connus le coeur de mon Adèle; elle
trembloit de retrouver une famille qui ne la dédommageroit jamais du
bonheur que notre mariage lui faisoit espérer. Je lui parlois sans
contrainte du caractère de M. de Miralbe; elle souhaitoit ardemment
qu'il n'acquît aucun droit sur elle: je lui confiai les motifs de la
haine de madame de Valmont; elle me remercia d'avoir rompu avec elle.
«Je sens, mon ami, me dit-elle, que j'aurois bien de la peine à vivre au
milieu de tous ces êtres là. J'ai été élevée d'une manière qui me fait
envisager avec indifférence ce que la plupart des hommes regardent avec
admiration. Le hasard a voulu que je ne dusse rien à mon père: quel
qu'il soit, je le jugerai comme un étranger s'il se conduit mal avec
moi. Dégagée de reconnoissance, incapable de crainte, je puis beaucoup
souffrir; mais jamais, jamais je n'oublierai celui qui, dans ma misère,
dans un abandon absolu, m'a choisie pour son épouse. Frédéric, recevez
ma main; c'est devant Dieu, et du plus profond de mon coeur, que je jure
de n'être qu'à vous.»
Après nous être bien tourmentés, nous voulions rire de nos inquiétudes:
mais nous revenions promptement à parler du temps où nous serions
séparés, des moyens que nous emploierions pour nous voir; et nous
répétions le serment de nous aimer en dépit de tous les obstacles.
Nos craintes n'étoient pas vaines. M. de Miralbe, accompagné de M. de
Nangis, vint chercher Adèle pour aller chez la veuve de maître Pierre.
Il résulta des informations, de la représentation des vêtemens que
portoit la petite lorsqu'elle fut trouvée, que cette infortunée étoit la
fille de M. de Miralbe; ou plutôt, s'il m'est permis de donner ici mes
soupçons pour quelque chose de probable, cet homme astucieux ne reconnut
Adèle que parce qu'il vouloit l'opposer à son fils. À une époque
postérieure, il prétendit qu'elle lui étoit étrangère... Mais laissons
au temps à dévoiler ce mystère, si jamais il peut l'être.
Je fis part de ce que je pensois à cet égard à M. de Nangis, et je
m'apperçus combien est grand l'avantage d'une bonne réputation, qu'elle
soit ou non méritée. M. de Nangis ne répondit à mes soupçons qu'en
faisant l'éloge de M. de Miralbe; il auroit rompu avec moi pour oser
accuser un homme si sensible et si estimable, sans l'indulgence qu'il
croyoit devoir à un amant au désespoir. M. et madame de Florvel, tout
en me plaignant de bonne grace, ne pouvoient s'empêcher de se réjouir de
voir Adèle retrouver un rang, une fortune digne d'elle: ils espéroient
d'ailleurs que sa nouvelle position ne seroit pas un obstacle à notre
union; ils ne savoient pas que M. de Téligny étoit le fils de Philippe.
Dans ma douleur, c'étoit mon père seul que j'accusois, ou, pour mieux
dire, je le plaignois: l'idée que le retard qu'il avoit demandé me
privoit de tous les avantages d'un mariage brillant, s'il eût été
accompli avant la fatale reconnaissance, le rendoit aussi malheureux que
moi.
«Ne perdez pas courage, me disoit-il quand je m'abandonnois à la
douleur; j'ai fait le mal, peut-être parviendrai-je à le réparer. Si
votre naissance étoit le seul obstacle au consentement de M. de Miralbe,
il ne seroit, je crois, pas impossible de le surmonter. L'argent fait
bien des choses, la reconnoissance peut encore davantage. Laissez-moi
mon secret, je vous le confierai s'il vous devient utile; jusque là, ne
vous affligez pas de mon silence. Si mademoiselle de Miralbe n'oublie
pas les engagemens pris par Adèle, si elle a la force de résister aux
menaces ou aux séductions, vous pourrez encore être heureux.»
Philippe avoit-il réellement l'espoir qu'il vouloit faire passer dans
mon coeur? Il est des positions où l'on tremble de diminuer ses
espérances en en approfondissant le motif, et je n'osois presser
Philippe de s'expliquer davantage.
M. de Miralbe étoit trop politique pour rompre brusquement avec M. de
Nangis et sa famille: mais comme il n'ignoroit pas que c'étoit dans leur
société où je rencontrois le plus souvent Adèle, et qu'il vouloit nous
ôter tout espoir, il auroit desiré que sa fille prît sur son compte le
tort de l'ingratitude: il l'exigeoit d'elle dans le particulier, tandis
qu'il applaudissoit en public à la vive reconnoissance qu'elle
témoignoit à madame de Florvel; reconnoissance dans laquelle l'amour
entroit pour quelque chose. Adèle, à qui j'avois dévoilé le véritable
caractère de son père, profitoit adroitement de la différence qui
existoit entre ses opinions et les sacrifices qu'il devoit à sa
réputation, pour lui désobéir sans qu'il pût se fâcher. En lui parlant
toujours des vertus qu'il n'avoit pas, mais qu'elle étoit bien éloignée
de lui refuser, elle le tenoit dans un état d'inquiétude et de
contrainte dont nous profitions pour nous rencontrer chez nos amis
communs. Il est vrai que madame de Valmont l'accompagnoit toujours, et
que M. de Miralbe, qui avoit deviné la haine qu'elle avoit pour moi,
peut-être aussi une partie des motifs de cette haine, se reposoit sur la
jalousie et la vengeance, du soin d'éloigner les occasions où sa fille
et moi nous aurions pu nous entretenir particulièrement. Pour donner une
juste idée de notre position, je ne puis mieux faire que de copier
quelques unes de nos lettres; elles étoient alors notre plus grande
consolation. Si le nom de celui qui inventa l'art d'écrire étoit connu
des amans, il auroit des autels par-tout où la terre est habitée.