LETTRE DE M. DURMER

«Près de mourir, je veux, ma chère enfant, m'excuser devant vous de

l'éducation que je vous ai donnée. Votre position fut mon motif; votre

bonheur seroit ma récompense.

«Sans parens dont le nom et l'héritage vous soient dévolus, sans mère

qui puisse veiller sur vous et guider votre choix, sans protecteur

légal, sans avenir présumé, ce n'est que dans votre caractère que tous

pouvez trouver les appuis qui vous manquent. J'ai donc essayé de former

votre caractère pour qu'il vous mît au-dessus de la fortune et des

attaques de la société.

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«Il m'a toujours paru singulier d'entendre disputer sur les vertus qui

conviennent plus particulièrement aux femmes qu'aux hommes, dans un

siècle où les habits sont tout au plus ce qui les distingue. J'ai

regardé ce qui se passe dans le monde, et je vous ai élevée pour le

moment où vous deviez vivre.

«Si l'on demandoit quelles sont les vertus particulières à votre sexe,

la réponse auroit tellement l'air d'une satyre, que personne ne

voudroit se charger de la faire. _Est-ce l'amour pour la retraite?_ Je

crois qu'avec des talens et le goût de l'étude vous supporterez plus

aisément la solitude que les femmes qui, sans aucune ressource dans

l'esprit, ne se trouvent jamais en plus insupportable société que

lorsqu'elles sont seules, et qui, pour se soustraire à elles-mêmes,

courent sans cesse après le plaisir, sans se fatiguer de ne rencontrer

par-tout que l'ennui.

«_Est-ce la modestie?_ La modestie n'appartient qu'à ceux qui ont des

sacrifices à lui faire. L'amour-propre des sots n'est que sottise; rien

ne peut les en guérir: l'amour-propre des esprits éclairés est orgueil;

ils peuvent s'en corriger, ou du moins sentir la nécessité de le

dissimuler. De quel droit un sot devineroit-il qu'il peut être modeste?

«La modestie dans les moeurs tient à deux extrêmes, la froideur des sens,

ou une extrême sensibilité: dans le premier cas, on la doit à la nature;

dans le second, au désir de ménager sa réputation, et plus encore à la

crainte de diminuer ses plaisirs. Une femme immodeste n'est qu'un

libertin de la plus méprisable espèce. J'ose répondre, Adèle, que vous

aurez toujours beaucoup de modestie.

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«On a dit avec raison que la vie d'une femme se réduisoit à l'histoire

de ses amours. Eh bien! plus son caractère aura d'énergie, moins ses

passions seront dangereuses, alors même qu'elles seroient fortes. Les

hommes sont tellement accoutumés à ne point déguiser ce qu'ils cherchent

sous le nom d'amour, que la beauté de la maîtresse qu'ils avouent est

pour eux une excuse valable contre l'aridité de son esprit et la

sécheresse de son coeur: mais les femmes qui ont l'heureuse habitude de

dissimuler le penchant qui les entraîne, les femmes qui veulent toujours

paroître séduites par des qualités qui justifient leurs foiblesses,

seront moins dupes de leur imagination à mesure que leur tête sera mieux

meublée; l'homme dont elles craindroient de rougir sera rarement celui

de leur choix; et j'aimerois mieux donner l'amour-propre pour sentinelle

à la vertu, que de lui laisser pour garde... quoi? je l'ignore: dans

l'éducation actuelle, je n'ai jamais vu sur quelle base reposoit la

sagesse des femmes.

«Il en est de la plupart des sottises pour les hommes, comme des

médailles pour les antiquaires: leur ancienneté est ce qu'on peut dire

de mieux en leur faveur. On m'a bien des fois objecté qu'en vous

dégageant d'une foule de petites foiblesses, je pourrois vous placer

au-dessus des bienséances, et vous accoutumer à vous glorifier de vos

erreurs; mais j'ai remarqué que l'être le plus ignorant a toujours assez

d'adresse pour justifier ses passions, tant que les passions durent:

ainsi l'éducation que vous avez reçue ne tous donnera à cet égard aucun

avantage. Mais une femme sans instruction, sans talens, sans caractère,

est tourmentée de la nécessité de former une liaison, alors même qu'elle

n'en a plus le désir: elle se compose une passion pour échapper à ce

veuvage du coeur et de l'imagination auquel le temps la conduit malgré

elle. Avec plus de ressources dans l'esprit, elle regarderait la fin de

l'amour comme la fin d'un orage, et ne se feroit pas illusion sur la

possibilité d'aimer encore. L'esprit le plus cultivé doit être quelque

temps dupe des sens; mais quand on n'a que des sens, et que leur empire

finit, que reste-t-il? Ne seroit-ce pas là qu'il faudroit chercher la

raison qui fait envisager à votre sexe la vieillesse avec tant d'effroi?

«Parmi les femmes qui jouissent d'une grande célébrité, beaucoup ont

vieilli en augmentant le nombre de leurs amis et sans cesser d'être

aimables. Adèle, réfléchissez sur cette vérité, et vous serez convaincue

que je vous ai élevée pour toutes les époques de votre vie.

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«N'oubliez jamais ce que je vous ai dit sur la décence, que l'on confond

à tort avec l'ingénuité. L'ingénuité est la franchise de l'ignorance;

elle peut quelquefois être indécente: la décence, au contraire, n'est

que l'observation exacte des bienséances. Une femme allaite un enfant,

et, moins occupée de ceux qui l'entourent que des tendres soins de la

maternité, laisse appercevoir son sein sans que la décence puisse en

murmurer. Qu'un homme se permette un compliment déplacé ou seulement un

regard curieux, c'est lui qui manque à la décence en alarmant la pudeur,

en effarouchant la nature dans ses plus augustes fonctions. Une fille

qui entre dans le monde, parle peu; et c'est avec raison que l'on

conclut en faveur de sa décence, car elle craint de blesser les usages:

elle se tait, mais observe comment elle doit se conduire. Un vieillard,

se faisant un privilége de son âge, l'aborde, et se permet une

_jovialité_ qui la fait rougir: le vieillard devient alors non-décent.

L'ingénuité plaît dans l'adolescence, et devient souvent bêtise dans un

âge plus avancé: la décence, au contraire, appartient à tous les temps,

à tous les lieux, aux deux sexes; elle peut changer suivant les

sociétés, mais jamais pour le fond, qui n'est que la pratique réfléchie

des bienséances. Ainsi je crois qu'en multipliant vos idées, je vous ai

donné plus de possibilité d'être toujours et par-tout un modèle de

véritable décence.

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«Vous voyez, ma chère enfant, que je cherche à justifier ce que j'ai

fait pour vous: je le répète, si vous êtes heureuse, j'aurai réussi; car

votre bonheur fut le but de tous mes soins. Je voudrois pouvoir vous

donner des conseils; mais ils ne sont utiles que lorsqu'on peut en faire

l'application, et votre avenir m'est inconnu. Respectez ma mémoire dans

vous qui êtes mon ouvrage; défiez-vous de votre coeur, et n'osez pas tout

ce qu'osera votre esprit: voilà ma dernière recommandation. À vingt ans,

on décide hardiment: à trente, on hésite avant de décider: à quarante,

on est si persuadé de l'instabilité de ses propres idées, que l'on perd

toute confiance dans les lumières des autres et dans les siennes; on

aime mieux user tranquillement la vie que de l'approfondir. Les passions

de l'esprit s'affoiblissent comme celles du coeur; et de cet état naît un

calme que l'on doit peut-être plus à la fatigue qu'à ses réflexions:

mais ce calme est celui du bonheur, ou plutôt il est lui-même le

bonheur. C'est là, ma chère enfant, que je vous attends pour me juger.

Ayez le courage de n'avoir jusqu'à cette époque des talens que pour vous

et vos amis, et vous ne desirerez plus alors d'en avoir pour le monde.

C'est bien peu de chose que la gloire!»

Frédéric · 第 40 / 76 题