XXX

Il avait disparu.

Mais l'instant d'après, je sentis derrière moi sa présence. Et je sus

avec certitude qu'il se tenait debout, et qu'il me regardait. Son

regard frappait droit ma nuque et mes épaules, et j'en ressentais un

choc et un poids pareils à ceux que j'avais déjà subis du vicomte

Antoine et du comte François, quand l'un m'avait trouvé sur la lande,

et quand l'autre m'avait accueilli dans la Maison des Hommes Vivants...

... Pareils, mais incommensurablement plus lourds et plus forts.

C'étaient des coups véritables qui s'abattaient sur moi avec une

violence dont j'étais à la fois étourdi et meurtri. Tout de suite,

ma tête ébranlée tournoya. Je vis la lentille pailletée d'or, et la

dormeuse qui me faisait vis-à-vis, et le bahut, et le cartel, et les

fresques des murs, emportés pêle-mêle dans une ronde affolée, dont

j'étais le centre vacillant, près de choir. Malgré l'appui-tête qui

m'enveloppait et me contenait, un vertige irrésistible effondra le

sol autour de moi, et mes mains se crispèrent aux accoudoirs, car mon

siège, alternativement précipité dans des abîmes sans fond ou emporté

comme un ballon à d'impossibles hauteurs, penchait par intervalles

épouvantablement, penchait au point de se retourner comme un panier. Et

j'apercevais sous moi des creux insondables, où j'étais stupéfait de ne

pas tomber.

Ce fut atroce, mais court. Bientôt un engourdissement progressif

atténua mon vertige, puis le supprima. Et je n'éprouvai plus qu'une

fatigue extrême, la plus accablante que j'eusse jamais éprouvée. Ma

tête surtout, viciée en quelque sorte de toute substance cérébrale

par les horribles secousses d'abord subies, gisait inerte au creux de

son appui, et mes yeux purent à grand'peine remuer dans leurs orbites

quand je voulus les diriger vers le cartel, afin d'y lire l'heure

qu'il pouvait bien être. Je n'y réussis d'ailleurs pas, tellement mes

prunelles elles-mêmes étaient engourdies et troubles.

Alors un fourmillement léger naquit dans mes doigts d'où il gagna mes

mains et mes pieds, puis mes bras et mes jambes. Cela ressemblait

au début d'une crampe. Mais la crampe ne vint pas. Maintenant,

j'avais très froid, et je commençais de ne plus démêler au juste mes

sensations, d'instant en instant plus confuses. Il me paraissait

seulement que mon corps se déliait peu à peu, et s'emplissait d'un

liquide inconnu, plus léger que n'est le sang, et dans quoi tous mes

organes, libérés des attaches musculaires, flottaient et erraient.

Et je crus que j'allais mourir...

* * * * *

Il vaudrait mieux ne pas écrire plus avant.

Voilà déjà longtemps que j'ai posé mon crayon. Le registre bordé de

noir gît sur la table de pierre. J'hésite encore, et je regarde autour

de moi...

Le soleil de midi dore la cime des cyprès noirs. Le vent d'hiver

agite à peine leurs ramures raides. Dans tout le ciel très bleu, je

n'aperçois pas un seul nuage. Et malgré le froid cruel qui glace

et tord la moelle sèche de mes vieux os, je goûte presque une joie

dernière à contempler la splendeur de ce jour.

Il vaudrait mieux ne pas écrire plus avant.

A quoi bon? je sais bien qu'on ne me croira pas. Moi-même j'hésite

devant le fabuleux, l'impossible souvenir. Si je n'étais pas ici, si

je ne lisais pas les mots irrévocables, gravés sur cette dalle où je

m'accoude, et si je ne touchais pas de mes doigts raides ma barbe

blanche,--moi-même, je ne croirais pas. Et je penserais avoir rêvé, ou

être fou. Mais l'évidence est là.

L'évidence est là. Je n'ai donc pas le droit de me taire. Il faut que

j'écrive plus avant. Il faut que j'achève,--pour le repos, la paix, la

sécurité de tous les hommes et de toutes les femmes, qui furent mes

frères et mes sœurs...

O vous qui lirez ce testament, mon testament,--oh! pour l'amour de

votre Dieu, ne doutez pas!... Comprenez. Croyez...

* * * * *

Oui, je crus que j'allais mourir.

L'étrange fourmillement qui demeurait la seule de mes sensations

dont je me rendis encore à peu près compte, parcourait maintenant

tout mon corps, des cheveux aux talons. Mais cela ne ressemblait

plus, comme tout d'abord, au prélude d'une crampe. Non: c'était à la

fois plus régulier et plus despotique. Et je me rappelais Madeleine

et nos chevauchées matinales, et nos haltes, en forêt, au milieu

des clairières, et le jeu qu'elle aimait, d'enfoncer son bras nu

dans le sable, pour comparer les deux touchers tièdes et lisses du

sable fin et de la peau fine... Entre les doigts entr'ouverts, les

grains impalpables glissaient avec un bruissement continu. C'était un

bruissement pareil que j'entendais, non plus entre mes doigts, mais

sous ma peau, dans ma chair; le bruissement d'un invisible sable que

charriaient mes veines et mes nerfs, et qui glissait d'un flot égal,

ininterrompu, de mon cœur et de mes entrailles, vers mes mains et

vers mes pieds. Aux poignets et aux chevilles, passages resserrés, le

singulier courant précipitait sa course. De même aux doigts. Et plus

loin... Plus loin... Je ne savais pas!... Ils étaient moites et glacés,

mes doigts, comme sont ces vases de terre poreuse qui laissent fuir

leur eau goutte à goutte et se refroidissent par évaporation...

Et toujours, sur ma nuque et dans le creux de mes épaules, je recevais

les coups furieux que m'assénait sans trêve le regard tout-puissant,

acharné à frapper...

* * * * *

Je m'affaiblis davantage. Un peu plus plus tôt, j'avais essayé de

lever les yeux vers le cartel de la muraille, en vain. Maintenant, mes

paupières mêmes étaient paralysées. Et, sans plus pouvoir ni voiler, ni

détourner mes prunelles, j'apercevais uniquement, droit devant moi,--la

lentille diaphane, dont les paillettes rutilaient mystérieusement,--la

dormeuse, où j'avais vu tantôt ma propre image assise,--et un pan de

mur peint à fresque,--le tout confus et flottant.

Et, de seconde en seconde, je croyais sentir la vie couler

silencieusement hors de ce corps trop atténué...

Soudain, quelque chose d'extraordinaire advint. Et j'en fus galvanisé à

tel point que je pus, par je ne sais quelle secousse d'énergie, ouvrir

mes yeux plus larges, et battre des cils.

Dans la dormeuse où j'avais vu tantôt ma propre image assise,

maintenant je voyais ... je voyais clairement, nettement, sans doute

possible, sans hallucination, avec une indicible et terrifiante

certitude ... je voyais une autre image, assise de même,--une autre

image lumineuse aussi, mais d'une autre lumière ... une ombre flottante

et phosphorescente ... qui naissait du néant...

La maison des hommes vivants · 第 39 / 51 题