IV

J'avais pris le chemin des Aiguiers. Le terrain était bon, pas trop

glissant, pas trop dur. Mon cheval trottait bien, d'un joli trot

allongé.

C'était un bon cheval que j'aimais,--une bête alezane, haute du garrot,

courte du rein, longue de l'encolure, un pur-sang très courageux et

assez sage, que j'avais pu choisir vraiment à mon goût, pendant le

stage que j'avais fait, deux ans plus tôt, au cabinet du ministre. On

a là des facilités que les officiers de troupes ignorent... Mon cheval

s'appelait _Siegfried_. Nous avions eu le temps de nous habituer l'un

à l'autre; et je ne lui connaissais ni un vice, ni même un défaut qui

valût la peine d'en parler.

D'une traite Siegfried me porta jusqu'aux Aiguiers, qui sont un simple

hameau adossé aux derniers contreforts de la chaîne des Mouras. Au

delà, le chemin commença d'être moins aisé. Il courait à flanc de

colline, dominant le ravin qui sert de vallée au Gapeau. Des zigzags

brusques suivaient les méandres du petit torrent, dont l'eau claire

reflétait les nuages couleur de plomb. Comme je la regardais, des

gouttes de pluie tombèrent de nouveau, et dessinèrent des ronds sur

cette eau luisante. J'essayais d'un temps de galop. A main droite

le clocher de Solliès-Toucas pointa au-dessus d'un petit bois de

cerisiers. Puis le chemin, devenu sentier, tourna à gauche, et je ne

vis plus que la campagne déserte, sur laquelle le ciel bas pleurait à

larmes menues...

Une côte assez raide me força d'éteindre l'allure. Au pas je franchis

une sorte de seuil et je redescendis une pente oblique, qui était

le versant intérieur du gigantesque cirque de Valaury, pareil à un

cratère à demi comblé large d'une bonne demi-lieue. Le Grand Cap

se découvrit alors à moi. La chaîne des Mouras me l'avait caché

jusque-là. Il s'en détacha tout d'un coup et domina de haut tous les

massifs alentour. On ne voyait aucune de ses cimes, toutes perdues

dans la voûte des nuages. Et, tronqué de la sorte, il ressemblait à

quelque prodigieux pilier qui eût soutenu toute cette architecture

floconneuse qui pesait sur lui. Des lambeaux de brouillard glissaient

sur ses flancs, et s'abaissaient jusqu'à la limite qui sépare les

premières landes des dernières cultures... Pour la seconde fois j'eus

le pressentiment qu'il serait pénible, dangereux peut-être, d'avancer

à tâtons dans cette brume opaque et visqueuse, sur un sentier à

peine tracé... Mais, pour l'instant, il faisait clair, et le fond du

cirque formait une piste large et aplanie. Je poussai mon cheval qui

galopa joyeusement... Madeleine, plusieurs fois, m'avait accompagné

dans de petites chevauchées matinales. Nous partions avant le lever

du soleil, afin d'éviter la curiosité malveillante de tous ceux qui

épiaient notre tendresse. Et, sous les bois de pins qui parent si

magnifiquement les deux presqu'îles toujours discrètes de Cépet et de

Sicié, nous galopions ensemble, avec du vent tiède et parfumé plein

nos poitrines... Ma pensée se cassa sur ce souvenir, parce qu'à cet

instant j'aspirai, d'instinct, la brise crépusculaire et qu'elle

entra dans mes poumons froide et mouillée, avec je ne sais quelle

odeur de feuilles pourries et de terre moisie. Je me soulevai sur ma

selle pour aspirer plus fort et mieux discerner l'étrange senteur.

Le même souffle me pénétra, et j'eus l'impression baroque que ce

souffle était la propre haleine de la montagne, une haleine fade et

nauséabonde,--cadavérique... Un frisson désagréable secoua mes épaules.

Siegfried continuait de galoper. Je le remis au trot. Le cirque était

maintenant traversé, et le sentier recommençait d'être montant. Quatre

masures, groupées en tas confus, occupaient une sorte de monticule.

Je les dépassai sans apercevoir âme vivante. Un chien sortit seul

d'une porte entr'ouverte, et vint flairer les pas de mon cheval, sans

aboyer...

Au delà, le sentier bifurquait. Je fis halte pour déployer ma carte

d'état-major. Je m'orientai. Droit devant moi, le Grand Cap barrait

l'horizon d'un chaos formidable de rocs abrupts. Les premiers

contreforts n'étaient pas distants d'une demi-lieue. Là était l'ouest,

et j'avais le nord à ma droite. J'examinai la carte. Elle était

embrouillée et confuse. J'y démêlai pourtant mon carrefour, et les deux

chemins entre lesquels j'hésitais, ils me parurent mener au fort l'un

et l'autre, celui de droite par l'ancien couvent de Saint-Hubert et

par le hameau de Morière-la-Tourne, celui de gauche par le hameau de

Morière-les-Vignes et par le village de Morière. Je choisis le chemin

de gauche. L'Aventure m'eût sans doute épargné, si j'avais choisi le

chemin de droite....

Comme je repartais, je crus voir, dans l'amas des nuages accumulés sur

la montagne, une sorte de reflet rose à peine perceptible. J'ai dit que

je marchais vers l'ouest. Ce reflet ne pouvait donc être qu'un rayon

du soleil couchant, perçant tant bien que mal la brume et la bruine.

Le soir allait donc tout à coup tomber. D'instinct, je me retournai

sur ma selle, vers l'est, pour juger de l'approche de la nuit. Et

une inquiétude me vint, en songeant à l'étape encore longue qui me

séparait du but... Car la nuit était là, beaucoup plus voisine que je

ne croyais. Elle s'était élancée du fond de la plaine orientale, elle

avait enjambé les hauteurs de Solliès, elle s'était ruée d'un bout à

l'autre du cirque de Valaury, galopant silencieusement à ma poursuite.

Et voilà qu'elle me rattrapait, qu'elle me dépassait, qu'elle me

devançait sur les flancs dangereux de la montagne. Et déjà le sentier

n'était plus qu'une piste, où mon cheval parfois glissait du sabot.

Je me rendis compte, alors, que ma mission risquait de m'attirer des

ennuis pires qu'une randonnée trop longue, par une soirée trop fraîche

et trop pluvieuse.

V

Ce fut à la pointe la plus nord de la chaîne des Mouras que, très

probablement, je me trompai de chemin.

Il ne faisait pas encore nuit; mais il ne faisait déjà plus jour. La

piste disparaissait absolument sous une brousse épaisse, tout à fait

pareille à la brousse qui tapissait la lande alentour. Mon cheval

avançait là-dedans tant bien que mal, tâtant parfois le sol avant d'y

appuyer son sabot. Je me fiais à son instinct, incapable moi-même de

distinguer ce qui était le sentier et ce qui était la lande. J'avais

oublié que, précisément à cette pointe la plus nord de la chaîne des

Mouras, la piste de Tourris se détache de la piste du Grand Gap,--s'en

détache sur la gauche, vers un col assez célèbre dans les annales

toulonnaises, et assez singulièrement nommé: le col de la Mort de

Gauthier.

C'est dans cette piste de Tourris que mon cheval s'engagea. Et je

ne m'en aperçus pas, n'ayant pas même soupçonné que nous venions de

dépasser un carrefour.

Le sentier, médiocre jusque-là, devint alors mauvais. L'ombre

commençait d'épaissir. Aux derniers gradins du cirque succédaient les

premiers escarpements rocheux. Le sol était inégal, raviné, jonché de

pierres et criblé de trous. La brousse cachait les unes et couvrait

les autres. Siegfried butta plusieurs fois. Cependant les longues

floches des nuages formaient au-dessus de ma tête un plafond opaque,

et ce plafond s'abaissait au fur et à mesure que la montagne était

plus proche. Bientôt une brume diaphane m'enveloppa, avant-garde du

brouillard plus dense que je devinais, suspendu à quelques dizaines de

mètres plus haut.

Je me souviens que je jurai, et dis:

--C'est du propre, comme Provence!...

Juste à cet instant, la piste, qui montait assez raide, se prit à

redescendre de manière à m'étonner: la carte ne m'avait rien indiqué de

semblable. J'eus envie de la consulter de nouveau. Mais, le crépuscule

était déjà trop brun pour me permettre de vérifier exactement les cotes

et les hachures. J'y renonçai. D'ailleurs la descente fut courte. Je

parvins dans une sorte de creux, très touffu; et la piste recommença

de monter. Je dis «la piste»; mais, proprement, de piste il n'y avait

plus: les ronces et les lentisques faisaient fourré, et leurs épines

atteignaient le poitrail de mon cheval; je dus garer mes mains pour

éviter des griffades. Je n'apercevais littéralement plus le sol,

à travers ces buissons pressés; et Siegfried, nerveux et inquiet,

marquait sa répugnance à marcher en aveugle sur ce terrain qu'il

flairait dangereux...

Après cent mètres environ de cette côte touffue, il y eut une nouvelle

descente; puis, une nouvelle montée. Je me rendis compte alors que

j'étais hors de la bonne route. Car, à n'en pas douter, je franchissais

un col,--un col à trois seuils successifs;--et nul col d'aucune espèce

ne me séparait du Grand Cap. De cela, j'étais sûr. Je continuai

cependant afin d'atteindre le troisième seuil, d'où sans doute j'aurais

quelque vue.

Je l'atteignis.

Et, en effet, j'eus la vue que j'espérais. Devant moi s'abaissait

une plaine large et longue, bornée de tous côtés par des montagnes

lointaines, dont la forme quoique brouillée par la brume pluvieuse me

fut un repère certain. La barrière massive qui se dressait au sud ne

pouvait être que le Faron, dont la silhouette est caractéristique,

pareille à celle d'un gigantesque chien couché; et je reconnaissais

aussi sûrement le Coudon, dont l'arête orientale, coupée nette comme

l'éperon d'un cuirassé, semblait fendre la plaine à la manière d'un

proue qui fend l'Océan. Oui: j'étais au col même de la Mort de

Gauthier, et je n'avais rien de mieux à faire qu'à rétrograder, le plus

vite possible, jusqu'au fâcheux carrefour, cause de mon erreur;--le

plus vite possible, car il importait d'y arriver avant que la nuit fût

trop noire...

Siegfred hésita, près de s'enfoncer encore dans le fourré dont les

hautes épines avaient chatouillé ses naseaux au passage. Je serrai la

jambe, pour qu'il comprît bien qu'il ne s'agissait pas de piétiner sur

place. Courageux, il allongea l'allure, et, sitôt la première descente

achevée, il trotta.

Il trotta, mais pas longtemps.

A l'instant que la piste se relevait vers le deuxième seuil, je

sentis tout à coup la selle manquer sous moi. Je tombai, et Siegfred

tomba. Les lentisques me reçurent assez rudement, moins toutefois que

n'eussent fait les pierres. Je fus debout en moins de dix secondes,

froissé et égratigné, mais, somme toute, intact. Mon cheval ne se

relevait pas. Je me penchai vers lui: le membre antérieur gauche

s'était pris dans une fente du roc, et si malheureusement que la jambe

était cassée comme verre. Plus jamais le pauvre Siegfried ne trotterait

ni ne galoperait, ni ne quitterait cette lande au bord de laquelle son

instinct l'avait fait hésiter. Nous autres cavaliers aimons nos chevaux

autant et plus que des amis ou des maîtresses. A voir mon Siegfried

abattu de la sorte, je crus que j'allais larmoyer comme une fillette

de douze ans. Et tout de suite, brutalement, pour réagir, je tirai mon

pistolet, et, fourrant le canon dans l'oreille de la malheureuse bête,

je fermai les yeux et je pressai la détente. Le grand corps blessé

tressaillit à peine avant de s'affaisser définitivement sous le suaire

des hautes herbes. Machinalement je remis mon pistolet en poche. Et,

marchant sans songer où j'allais, je gravis la pente du second seuil,

et je m'arrêtai au plus haut, et je m'assis au hasard, sur la première

pierre qui s'offrit.

Ce ne fut qu'au bout d'un bon quart d'heure que je m'avisai de

réfléchir à ma situation.

Elle n'était point enviable. J'étais à pied, hors de tout chemin

frayé, et quasi perdu au milieu d'une lande qui compte parmi les plus

désertes de toute la Provence montagneuse. La chaumière la moins

distante l'était encore d'une grande lieue; et le fort du Cap, d'au

moins deux. Et mon devoir était pourtant d'y parvenir, malgré la quasi

impossibilité où j'étais de me dépêtrer de cette brousse inextricable,

dans la nuit qui m'enveloppait, sombre déjà, et bientôt noire.

La maison des hommes vivants · 第 15 / 51 题