J'avais pris le chemin des Aiguiers. Le terrain était bon, pas trop
glissant, pas trop dur. Mon cheval trottait bien, d'un joli trot
allongé.
C'était un bon cheval que j'aimais,--une bête alezane, haute du garrot,
courte du rein, longue de l'encolure, un pur-sang très courageux et
assez sage, que j'avais pu choisir vraiment à mon goût, pendant le
stage que j'avais fait, deux ans plus tôt, au cabinet du ministre. On
a là des facilités que les officiers de troupes ignorent... Mon cheval
s'appelait _Siegfried_. Nous avions eu le temps de nous habituer l'un
à l'autre; et je ne lui connaissais ni un vice, ni même un défaut qui
valût la peine d'en parler.
D'une traite Siegfried me porta jusqu'aux Aiguiers, qui sont un simple
hameau adossé aux derniers contreforts de la chaîne des Mouras. Au
delà, le chemin commença d'être moins aisé. Il courait à flanc de
colline, dominant le ravin qui sert de vallée au Gapeau. Des zigzags
brusques suivaient les méandres du petit torrent, dont l'eau claire
reflétait les nuages couleur de plomb. Comme je la regardais, des
gouttes de pluie tombèrent de nouveau, et dessinèrent des ronds sur
cette eau luisante. J'essayais d'un temps de galop. A main droite
le clocher de Solliès-Toucas pointa au-dessus d'un petit bois de
cerisiers. Puis le chemin, devenu sentier, tourna à gauche, et je ne
vis plus que la campagne déserte, sur laquelle le ciel bas pleurait à
larmes menues...
Une côte assez raide me força d'éteindre l'allure. Au pas je franchis
une sorte de seuil et je redescendis une pente oblique, qui était
le versant intérieur du gigantesque cirque de Valaury, pareil à un
cratère à demi comblé large d'une bonne demi-lieue. Le Grand Cap
se découvrit alors à moi. La chaîne des Mouras me l'avait caché
jusque-là. Il s'en détacha tout d'un coup et domina de haut tous les
massifs alentour. On ne voyait aucune de ses cimes, toutes perdues
dans la voûte des nuages. Et, tronqué de la sorte, il ressemblait à
quelque prodigieux pilier qui eût soutenu toute cette architecture
floconneuse qui pesait sur lui. Des lambeaux de brouillard glissaient
sur ses flancs, et s'abaissaient jusqu'à la limite qui sépare les
premières landes des dernières cultures... Pour la seconde fois j'eus
le pressentiment qu'il serait pénible, dangereux peut-être, d'avancer
à tâtons dans cette brume opaque et visqueuse, sur un sentier à
peine tracé... Mais, pour l'instant, il faisait clair, et le fond du
cirque formait une piste large et aplanie. Je poussai mon cheval qui
galopa joyeusement... Madeleine, plusieurs fois, m'avait accompagné
dans de petites chevauchées matinales. Nous partions avant le lever
du soleil, afin d'éviter la curiosité malveillante de tous ceux qui
épiaient notre tendresse. Et, sous les bois de pins qui parent si
magnifiquement les deux presqu'îles toujours discrètes de Cépet et de
Sicié, nous galopions ensemble, avec du vent tiède et parfumé plein
nos poitrines... Ma pensée se cassa sur ce souvenir, parce qu'à cet
instant j'aspirai, d'instinct, la brise crépusculaire et qu'elle
entra dans mes poumons froide et mouillée, avec je ne sais quelle
odeur de feuilles pourries et de terre moisie. Je me soulevai sur ma
selle pour aspirer plus fort et mieux discerner l'étrange senteur.
Le même souffle me pénétra, et j'eus l'impression baroque que ce
souffle était la propre haleine de la montagne, une haleine fade et
nauséabonde,--cadavérique... Un frisson désagréable secoua mes épaules.
Siegfried continuait de galoper. Je le remis au trot. Le cirque était
maintenant traversé, et le sentier recommençait d'être montant. Quatre
masures, groupées en tas confus, occupaient une sorte de monticule.
Je les dépassai sans apercevoir âme vivante. Un chien sortit seul
d'une porte entr'ouverte, et vint flairer les pas de mon cheval, sans
aboyer...
Au delà, le sentier bifurquait. Je fis halte pour déployer ma carte
d'état-major. Je m'orientai. Droit devant moi, le Grand Cap barrait
l'horizon d'un chaos formidable de rocs abrupts. Les premiers
contreforts n'étaient pas distants d'une demi-lieue. Là était l'ouest,
et j'avais le nord à ma droite. J'examinai la carte. Elle était
embrouillée et confuse. J'y démêlai pourtant mon carrefour, et les deux
chemins entre lesquels j'hésitais, ils me parurent mener au fort l'un
et l'autre, celui de droite par l'ancien couvent de Saint-Hubert et
par le hameau de Morière-la-Tourne, celui de gauche par le hameau de
Morière-les-Vignes et par le village de Morière. Je choisis le chemin
de gauche. L'Aventure m'eût sans doute épargné, si j'avais choisi le
chemin de droite....
Comme je repartais, je crus voir, dans l'amas des nuages accumulés sur
la montagne, une sorte de reflet rose à peine perceptible. J'ai dit que
je marchais vers l'ouest. Ce reflet ne pouvait donc être qu'un rayon
du soleil couchant, perçant tant bien que mal la brume et la bruine.
Le soir allait donc tout à coup tomber. D'instinct, je me retournai
sur ma selle, vers l'est, pour juger de l'approche de la nuit. Et
une inquiétude me vint, en songeant à l'étape encore longue qui me
séparait du but... Car la nuit était là, beaucoup plus voisine que je
ne croyais. Elle s'était élancée du fond de la plaine orientale, elle
avait enjambé les hauteurs de Solliès, elle s'était ruée d'un bout à
l'autre du cirque de Valaury, galopant silencieusement à ma poursuite.
Et voilà qu'elle me rattrapait, qu'elle me dépassait, qu'elle me
devançait sur les flancs dangereux de la montagne. Et déjà le sentier
n'était plus qu'une piste, où mon cheval parfois glissait du sabot.
Je me rendis compte, alors, que ma mission risquait de m'attirer des
ennuis pires qu'une randonnée trop longue, par une soirée trop fraîche
et trop pluvieuse.
V
Ce fut à la pointe la plus nord de la chaîne des Mouras que, très
probablement, je me trompai de chemin.
Il ne faisait pas encore nuit; mais il ne faisait déjà plus jour. La
piste disparaissait absolument sous une brousse épaisse, tout à fait
pareille à la brousse qui tapissait la lande alentour. Mon cheval
avançait là-dedans tant bien que mal, tâtant parfois le sol avant d'y
appuyer son sabot. Je me fiais à son instinct, incapable moi-même de
distinguer ce qui était le sentier et ce qui était la lande. J'avais
oublié que, précisément à cette pointe la plus nord de la chaîne des
Mouras, la piste de Tourris se détache de la piste du Grand Gap,--s'en
détache sur la gauche, vers un col assez célèbre dans les annales
toulonnaises, et assez singulièrement nommé: le col de la Mort de
Gauthier.
C'est dans cette piste de Tourris que mon cheval s'engagea. Et je
ne m'en aperçus pas, n'ayant pas même soupçonné que nous venions de
dépasser un carrefour.
Le sentier, médiocre jusque-là, devint alors mauvais. L'ombre
commençait d'épaissir. Aux derniers gradins du cirque succédaient les
premiers escarpements rocheux. Le sol était inégal, raviné, jonché de
pierres et criblé de trous. La brousse cachait les unes et couvrait
les autres. Siegfried butta plusieurs fois. Cependant les longues
floches des nuages formaient au-dessus de ma tête un plafond opaque,
et ce plafond s'abaissait au fur et à mesure que la montagne était
plus proche. Bientôt une brume diaphane m'enveloppa, avant-garde du
brouillard plus dense que je devinais, suspendu à quelques dizaines de
mètres plus haut.
Je me souviens que je jurai, et dis:
--C'est du propre, comme Provence!...
Juste à cet instant, la piste, qui montait assez raide, se prit à
redescendre de manière à m'étonner: la carte ne m'avait rien indiqué de
semblable. J'eus envie de la consulter de nouveau. Mais, le crépuscule
était déjà trop brun pour me permettre de vérifier exactement les cotes
et les hachures. J'y renonçai. D'ailleurs la descente fut courte. Je
parvins dans une sorte de creux, très touffu; et la piste recommença
de monter. Je dis «la piste»; mais, proprement, de piste il n'y avait
plus: les ronces et les lentisques faisaient fourré, et leurs épines
atteignaient le poitrail de mon cheval; je dus garer mes mains pour
éviter des griffades. Je n'apercevais littéralement plus le sol,
à travers ces buissons pressés; et Siegfried, nerveux et inquiet,
marquait sa répugnance à marcher en aveugle sur ce terrain qu'il
flairait dangereux...
Après cent mètres environ de cette côte touffue, il y eut une nouvelle
descente; puis, une nouvelle montée. Je me rendis compte alors que
j'étais hors de la bonne route. Car, à n'en pas douter, je franchissais
un col,--un col à trois seuils successifs;--et nul col d'aucune espèce
ne me séparait du Grand Cap. De cela, j'étais sûr. Je continuai
cependant afin d'atteindre le troisième seuil, d'où sans doute j'aurais
quelque vue.
Je l'atteignis.
Et, en effet, j'eus la vue que j'espérais. Devant moi s'abaissait
une plaine large et longue, bornée de tous côtés par des montagnes
lointaines, dont la forme quoique brouillée par la brume pluvieuse me
fut un repère certain. La barrière massive qui se dressait au sud ne
pouvait être que le Faron, dont la silhouette est caractéristique,
pareille à celle d'un gigantesque chien couché; et je reconnaissais
aussi sûrement le Coudon, dont l'arête orientale, coupée nette comme
l'éperon d'un cuirassé, semblait fendre la plaine à la manière d'un
proue qui fend l'Océan. Oui: j'étais au col même de la Mort de
Gauthier, et je n'avais rien de mieux à faire qu'à rétrograder, le plus
vite possible, jusqu'au fâcheux carrefour, cause de mon erreur;--le
plus vite possible, car il importait d'y arriver avant que la nuit fût
trop noire...
Siegfred hésita, près de s'enfoncer encore dans le fourré dont les
hautes épines avaient chatouillé ses naseaux au passage. Je serrai la
jambe, pour qu'il comprît bien qu'il ne s'agissait pas de piétiner sur
place. Courageux, il allongea l'allure, et, sitôt la première descente
achevée, il trotta.
Il trotta, mais pas longtemps.
A l'instant que la piste se relevait vers le deuxième seuil, je
sentis tout à coup la selle manquer sous moi. Je tombai, et Siegfred
tomba. Les lentisques me reçurent assez rudement, moins toutefois que
n'eussent fait les pierres. Je fus debout en moins de dix secondes,
froissé et égratigné, mais, somme toute, intact. Mon cheval ne se
relevait pas. Je me penchai vers lui: le membre antérieur gauche
s'était pris dans une fente du roc, et si malheureusement que la jambe
était cassée comme verre. Plus jamais le pauvre Siegfried ne trotterait
ni ne galoperait, ni ne quitterait cette lande au bord de laquelle son
instinct l'avait fait hésiter. Nous autres cavaliers aimons nos chevaux
autant et plus que des amis ou des maîtresses. A voir mon Siegfried
abattu de la sorte, je crus que j'allais larmoyer comme une fillette
de douze ans. Et tout de suite, brutalement, pour réagir, je tirai mon
pistolet, et, fourrant le canon dans l'oreille de la malheureuse bête,
je fermai les yeux et je pressai la détente. Le grand corps blessé
tressaillit à peine avant de s'affaisser définitivement sous le suaire
des hautes herbes. Machinalement je remis mon pistolet en poche. Et,
marchant sans songer où j'allais, je gravis la pente du second seuil,
et je m'arrêtai au plus haut, et je m'assis au hasard, sur la première
pierre qui s'offrit.
Ce ne fut qu'au bout d'un bon quart d'heure que je m'avisai de
réfléchir à ma situation.
Elle n'était point enviable. J'étais à pied, hors de tout chemin
frayé, et quasi perdu au milieu d'une lande qui compte parmi les plus
désertes de toute la Provence montagneuse. La chaumière la moins
distante l'était encore d'une grande lieue; et le fort du Cap, d'au
moins deux. Et mon devoir était pourtant d'y parvenir, malgré la quasi
impossibilité où j'étais de me dépêtrer de cette brousse inextricable,
dans la nuit qui m'enveloppait, sombre déjà, et bientôt noire.