I
Aujourd'hui, 20 janvier 1909, je me résous, non sans trouble et
non sans terreur, à écrire le récit exact de l'Aventure. Je m'y
résous, parce que, après-demain, je serai mort. Après-demain, oui.
Après-demain, sûrement.--Mort.--Mort de vieillesse. Je le sens. Je
le sais. Je ne risque donc plus grand'chose à rompre le silence. Et
je crois en vérité qu'il faut le rompre, pour le repos, la paix et
la sécurité de tous les hommes et de toutes les femmes, ignorants et
menacés. Moi, je ne compte plus. Après-demain je serai mort. Ceci est
donc proprement mon testament,--mon testament olographe.
Je lègue à tous les hommes et à toutes les femmes, qui furent mes
frères et mes sœurs, la divulgation du Secret. Que ma vieillesse et que
ma mort servent d'avertissement. Telle est ma dernière volonté.
* * * * *
Il faut d'abord qu'on le sache: je ne suis pas fou. Je suis
irréprochablement sain d'esprit, et même de corps, puisque je ne suis
malade d'aucune maladie;--vieux seulement, vieux au delà de toutes
les vieillesses humaines. J'ai--combien?--quatre-vingts? cent? cent
vingt ans? Je ne sais au juste. Il n'existe rien qui puisse fixer
mon sentiment là-dessus: ni preuves écrites,--actes d'état civil ou
autres,--ni souvenirs, ni témoignages d'aucune sorte. Même, je ne puis
pas apprécier mon âge d'après mes sensations de vieillard. Car je
ne suis vieux que depuis trop peu de jours. Je n'ai pas eu le temps
de m'habituer à ce changement soudain. Et toute comparaison m'est
impossible entre ma vieillesse séculaire et d'autres vieillesses moins
caduques,--que je n'ai point connues antérieurement.--C'est tout d'un
coup que je suis devenu ce que je suis...
J'ai très froid, surtout à l'intérieur du corps, dans ma chair et dans
mon sang, dans la moelle de mes os aussi. Je suis fatigué, fatigué
horriblement, et d'une fatigue qu'aucun repos, jamais ne soulage. Tous
mes membres sont gourds, et toutes mes articulations douloureuses.
Mes dents claquent sans cesse et branlent au point de n'être plus
bonnes pour mâcher. Mon corps, irrésistiblement, se courbe et penche
vers la terre. Je vois trouble et j'entends confus. Et chacune de ces
souffrances m'est aiguë, parce que neuve. En sorte qu'aucun être n'est
probablement aussi misérable que moi...
Mais ce n'est plus que pour deux jours, deux jours à peine!
quarante-huit heures,--deux mille huit cent quatre-vingts
minutes,--rien.--Je viens de calculer cette toute petite durée, et mon
cœur bat d'espoir ... oui, d'espoir, quoique la mort soit une terrible
chose,--plus terrible certes que les vivants ne l'imaginent! Je le
sais, moi,--moi seul.--Mais qu'importe! ma vie, en vérité, n'est plus
une vie...
* * * * *
Non, je ne suis pas fou. J'ai toute ma libre raison, et, de plus, je
vais mourir. Deux motifs pour que je ne mente pas, deux motifs pour
qu'on ne doute pas de ma véracité. Oh! pour l'amour de votre Dieu, si
vous en avez un, ne doutez pas de ma véracité, vous qui trouverez ce
cahier où j'écris, vous qui lirez le récit de l'Aventure! Il ne s'agit
pas de contes bleus ni de fariboles. Il s'agit du plus terrible danger
qui jamais ait été suspendu sur vous, sur votre fils ou sur votre
fille, sur votre femme ou sur votre maîtresse! Ne le dédaignez pas, ne
haussez pas les épaules! Je ne suis pas fou, et la mort est sur votre
tête. Ne riez pas. Lisez, comprenez, croyez,--et faites ensuite ce que
vous jugerez qu'il faut faire.
* * * * *
Pardonnez à ma vieille main qui tremble. Ne vous rebutez pas de mon
écriture presque illisible. J'ai trouvé ce crayon dans la poussière de
la route; il est usé, et trop court pour que mes doigts raides puissent
facilement le tenir. Ce registre non plus n'est pas très commode. Les
pages en sont encadrées d'une large bordure noire qui m'oblige à serrer
mes lignes. Mais je n'ai pas d'autre papier. Et peut-être d'ailleurs
vaut-il mieux, malgré l'incommodité, que j'écrive sur ce registre-là,
plutôt que sur tout autre...
J'écris. Pour l'amour de votre Dieu, ne doutez pas. Lisez, comprenez,
croyez...