En sortant de cet entretien, Rastignac va à son cours; il rencontre,
dans le jardin du Luxembourg, son camarade de pension Bianchon, élève
en médecine. Bianchon est commun, mais il est honnête et modéré.
«--Ma foi! répond-il à Rastignac, que de succès et d'avenir! Tu poses
la question qui se trouve à l'entrée de la vie pour tout le monde,
et tu veux couper le noeud gordien avec l'épée. Pour agir ainsi, mon
cher, il faut être Alexandre, sinon on va au bagne. Moi, je suis
heureux de la petite existence que je me créerai en province, où
je succéderai tout bêtement à mon père. Les affections de l'homme
se satisfont dans le plus petit cercle aussi pleinement que dans
une immense circonférence. Napoléon ne dînait pas deux fois, et ne
pouvait pas avoir plus de maîtresses qu'en prend un étudiant en
médecine quand il est interne aux Capucins. Notre bonheur, mon cher,
tiendra toujours entre la plante de nos pieds et notre occiput;
et qu'il coûte un million par an ou cent louis, la perception
intrinsèque en est la même au-dedans de nous. Je conclus à la vie du
Chinois.
--Merci, tu m'as fait du bien, Bianchon! Nous serons toujours amis.»
Rastignac est tenté, mais non corrompu encore. La noblesse du sang
lutte en lui contre l'influence de Vautrin. Mme de Nucingen, gênée
dans ses dépenses par son mari, lui fait d'amères confidences et
lui persuade d'aller jouer pour elle _ses derniers cent francs_ à
la roulette. Il gagne trente-six fois sa mise et rapporte 7,000
francs à Mme de Nucingen. Vautrin le ressaisit et lui conseille de
déclarer son amour à Mlle Taillefer. Rastignac s'en laisse aimer.
Quand Vautrin voit Rastignac engagé, il cherche une querelle au frère
unique de la jeune fille et le tue d'un coup d'épée au front, sous
le nom du colonel Franceschini. La nouvelle se répand. Rastignac
soupçonne Lucile du meurtre. Il jure qu'il n'épousera jamais Mlle
Taillefer. Vautrin invite toute la pension au spectacle. Au retour
il est arrêté comme forçat libéré. Goriot vend jusqu'à ses derniers
couverts d'argent pour complaire à ses filles, et il expire pendant
qu'elles vont au bal. La scène est horrible, mais invraisemblable,
comme toute la fin du roman. On voit que l'auteur se trouble et se
corrompt lui-même. Ce livre, qui commence avec un inimitable talent,
finit comme un mauvais mélodrame.
Voilà le _Père Goriot_.
L'impression est funèbre, on ne s'en sauve que par l'incrédulité.