VIII.

En sortant de cet entretien, Rastignac va à son cours; il rencontre,

dans le jardin du Luxembourg, son camarade de pension Bianchon, élève

en médecine. Bianchon est commun, mais il est honnête et modéré.

«--Ma foi! répond-il à Rastignac, que de succès et d'avenir! Tu poses

la question qui se trouve à l'entrée de la vie pour tout le monde,

et tu veux couper le noeud gordien avec l'épée. Pour agir ainsi, mon

cher, il faut être Alexandre, sinon on va au bagne. Moi, je suis

heureux de la petite existence que je me créerai en province, où

je succéderai tout bêtement à mon père. Les affections de l'homme

se satisfont dans le plus petit cercle aussi pleinement que dans

une immense circonférence. Napoléon ne dînait pas deux fois, et ne

pouvait pas avoir plus de maîtresses qu'en prend un étudiant en

médecine quand il est interne aux Capucins. Notre bonheur, mon cher,

tiendra toujours entre la plante de nos pieds et notre occiput;

et qu'il coûte un million par an ou cent louis, la perception

intrinsèque en est la même au-dedans de nous. Je conclus à la vie du

Chinois.

--Merci, tu m'as fait du bien, Bianchon! Nous serons toujours amis.»

Rastignac est tenté, mais non corrompu encore. La noblesse du sang

lutte en lui contre l'influence de Vautrin. Mme de Nucingen, gênée

dans ses dépenses par son mari, lui fait d'amères confidences et

lui persuade d'aller jouer pour elle _ses derniers cent francs_ à

la roulette. Il gagne trente-six fois sa mise et rapporte 7,000

francs à Mme de Nucingen. Vautrin le ressaisit et lui conseille de

déclarer son amour à Mlle Taillefer. Rastignac s'en laisse aimer.

Quand Vautrin voit Rastignac engagé, il cherche une querelle au frère

unique de la jeune fille et le tue d'un coup d'épée au front, sous

le nom du colonel Franceschini. La nouvelle se répand. Rastignac

soupçonne Lucile du meurtre. Il jure qu'il n'épousera jamais Mlle

Taillefer. Vautrin invite toute la pension au spectacle. Au retour

il est arrêté comme forçat libéré. Goriot vend jusqu'à ses derniers

couverts d'argent pour complaire à ses filles, et il expire pendant

qu'elles vont au bal. La scène est horrible, mais invraisemblable,

comme toute la fin du roman. On voit que l'auteur se trouble et se

corrompt lui-même. Ce livre, qui commence avec un inimitable talent,

finit comme un mauvais mélodrame.

Voilà le _Père Goriot_.

L'impression est funèbre, on ne s'en sauve que par l'incrédulité.

Cours familier de Littérature - Volume 18 · 第 133 / 145 题