VII.

La jeune personne vertueuse, Sylvie, va voir son père qui la congédie

comme une étrangère.--M. de Rastignac est mal accueilli par Mme de

Restaud.--Il va chez Mme de Beauséant, sa cousine, il est ébloui; il

commet une gaucherie en lui faisant connaître le prochain mariage de

M. d'Ajuda Pinto, jeune et beau Portugais qu'elle adore. Il jette la

discorde dans le coeur de Mme de Nucingen et de Mme de Restaud, en

disant qu'il connaît leur père, un vieillard nommé Goriot. Il rentre

confondu à la pension, raconte ses désastres à Vautrin, qui le raille

et qui tâche de le pervertir. Il écrit à sa mère et à ses soeurs

pour leur demander une somme nécessaire pour son avancement dans le

monde.--Il apprend en détail la Vie du père Goriot.

«Jean-Joachim Goriot était, avant la révolution, un simple ouvrier

vermicellier, habile, économe, et assez entreprenant pour avoir

acheté le fonds de son maître, que le hasard rendit victime du

premier soulèvement de 1789. Il s'était établi rue de la Jussienne,

près de la Halle-aux-Blés, et avait eu le gros bon sens d'accepter

la présidence de sa section, afin de faire protéger son commerce

par les personnages les plus influents de cette dangereuse époque.

Cette sagesse avait été l'origine de sa fortune qui commença dans

la disette, fausse ou vraie, par suite de laquelle les grains

acquirent un prix énorme à Paris. Le peuple se tuait à la porte des

boulangers, tandis que certaines personnes allaient chercher sans

émeute des pâtes d'Italie chez les épiciers. Pendant cette année,

le citoyen Goriot amassa les capitaux qui plus tard lui servirent à

faire son commerce avec toute la supériorité que donne une grande

masse d'argent à celui qui la possède. Il lui arriva ce qui arrive

à tous les hommes qui n'ont qu'une capacité relative. Sa médiocrité

le sauva. D'ailleurs, sa fortune n'étant connue qu'au moment où

il n'y avait plus de danger à être riche, il n'excita l'envie de

personne. Le commerce de grains semblait avoir absorbé toute son

intelligence. S'agissait-il de blés, de farines, de grenailles, de

reconnaître leurs qualités, leurs provenances, de veiller à leur

conservation, de prévoir les cours, de prophétiser l'abondance ou

la pénurie des récoltes, de se procurer les céréales à bon marché,

de s'en approvisionner en Sicile, en Ukraine, Goriot n'avait pas

son second. À lui voir conduire ses affaires, expliquer les lois

sur l'exportation, sur l'importation des grains, étudier leur

esprit, saisir leurs défauts, un homme l'eût jugé capable d'être

ministre d'État. Patient, actif, énergique, constant, rapide dans

ses expéditions, il avait un coup d'oeil d'aigle, il devançait tout,

prévoyait tout, savait tout, cachait tout; diplomate pour concevoir,

soldat pour marcher. Sorti de sa spécialité, de sa simple et obscure

boutique sur le pas de laquelle il demeurait pendant ses heures

d'oisiveté, l'épaule appuyée au montant de la porte, il redevenait

l'ouvrier stupide et grossier, l'homme incapable de comprendre un

raisonnement, insensible à tous les plaisirs de l'esprit, l'homme

qui s'endormait au spectacle, un de ces Dolibans parisiens, forts

seulement en bêtise. Ces natures se ressemblent presque toutes. À

presque toutes, vous trouveriez un sentiment sublime au coeur. Deux

sentiments exclusifs avaient rempli le coeur du vermicellier, en

avaient absorbé l'humide, comme le commerce des grains employait

toute l'intelligence de sa cervelle. Sa femme, fille unique d'un

riche fermier de la Brie, fut pour lui l'objet d'une admiration

religieuse, d'un amour sans bornes. Goriot avait admiré en elle

une nature frêle et forte, sensible et jolie, qui contrastait

singulièrement avec la sienne. S'il est un sentiment inné dans le

coeur de l'homme, n'est-ce pas l'orgueil de la protection exercée

à tout moment en faveur d'un être faible? Joignez-y l'amour, cette

reconnaissance vive de toutes les âmes franches pour le principe de

leurs plaisirs, et vous comprendrez une foule de bizarreries morales.

Après sept ans de bonheur sans nuages, Goriot, malheureusement pour

lui, perdit sa femme: elle commençait à prendre de l'empire sur lui,

en dehors de la sphère des sentiments. Peut-être eût-elle cultivé

cette nature inerte, peut-être y eût-elle jeté l'intelligence des

choses du monde et de la vie. Dans cette situation, le sentiment

de la paternité se développa chez Goriot jusqu'à la déraison; il

reporta ses affections trompées par la mort sur ses deux filles,

qui, d'abord, satisfirent pleinement tous ses sentiments. Quelque

brillantes que fussent les propositions qui lui furent faites par

des négociants ou des fermiers jaloux de lui donner leurs filles,

il voulut rester veuf. Son beau-père, le seul homme pour lequel il

avait eu du penchant, prétendait savoir pertinemment que Goriot

avait juré de ne pas faire d'infidélité à sa femme, quoique morte.

Les gens de la halle, incapables de comprendre cette sublime

folie, en plaisantèrent, et donnèrent à Goriot quelque grotesque

sobriquet. Le premier d'entre eux qui, en buvant le vin d'un marché,

s'avisa de le prononcer, reçut du vermicellier un coup de poing sur

l'épaule qui l'envoya, la tête la première, sur une borne de la

rue Oblin. Le dévouement irréfléchi, l'amour ombrageux et délicat

que portait Goriot à ses filles était si connu, qu'un jour un de

ses concurrents, voulant le faire partir du marché pour rester

maître du cours, lui dit que Delphine venait d'être renversée par un

cabriolet. Le vermicellier, pâle et blême, quitta aussitôt la halle.

Il fut malade pendant plusieurs jours par suite de la réaction des

sentiments contraires auxquels le livra cette fausse alarme. S'il

n'appliqua pas sa tape meurtrière sur l'épaule de cet homme, il le

chassa de la halle en le forçant, dans une circonstance critique,

à faire faillite. L'éducation de ses deux filles fut naturellement

déraisonnable. Riche de plus de soixante mille livres de rente,

et ne dépensant pas douze cents francs pour lui, le bonheur de

Goriot était de satisfaire les fantaisies de ses filles: les plus

excellents maîtres furent chargés de les douer des talents qui

signalent une bonne éducation; elles eurent une demoiselle de

compagnie; heureusement pour elles, ce fut une femme d'esprit et de

goût; elles allaient à cheval, elles avaient voiture, elles vivaient

comme auraient vécu les maîtresses d'un vieux seigneur riche; il

leur suffisait d'exprimer les plus coûteux désirs pour voir leur

père s'empressant de les combler; il ne demandait qu'une caresse

en retour de ses offrandes. Goriot mettait ses filles au rang des

anges, et nécessairement au-dessus de lui, le pauvre homme! il aimait

jusqu'au mal qu'elles lui faisaient. Quand ses filles furent en

âge d'être mariées, elles purent choisir leurs maris suivant leurs

goûts: chacune d'elles devait avoir en dot la moitié de la fortune

de son père. Courtisée pour sa beauté par le comte de Restaud,

Anastasie avait des penchants aristocratiques qui la portèrent à

quitter la maison paternelle pour s'élancer dans les hautes sphères

sociales. Delphine aimait l'argent: elle épousa Nucingen, banquier

d'origine allemande qui devint baron du Saint-Empire. Goriot resta

vermicellier. Ses filles et ses gendres se choquèrent bientôt de lui

voir continuer ce commerce, quoique ce fût toute sa vie. Après avoir

subi pendant cinq ans leurs instances, il consentit à se retirer avec

le produit de son fonds, et les bénéfices de ces dernières années;

capital que Mme Vauquer, chez laquelle il était venu s'établir, avait

estimé rapporter de huit à dix mille livres de rente. Il se jeta dans

cette pension par suite du désespoir qui l'avait saisi en voyant ses

deux filles obligées par leurs maris de refuser non-seulement de le

prendre chez elles, mais encore de l'y recevoir ostensiblement.

«Ces renseignements étaient tout ce que savait un monsieur Muret

sur le compte du père Goriot, dont il avait acheté le fonds. Les

suppositions que Rastignac avait entendu faire par la duchesse de

Langeais se trouvaient ainsi confirmées.»

Ici se termine l'exposition de cette obscure, mais effroyable

tragédie parisienne.

«Vers la fin de cette première semaine du mois de décembre, Rastignac

reçut deux lettres, l'une de sa mère, l'autre de sa soeur aînée. Ces

écritures si connues le firent à la fois palpiter d'aise et trembler

de terreur. Ces deux frêles papiers contenaient un arrêt de vie ou

de mort sur ses espérances. S'il concevait quelque terreur en se

rappelant la détresse de ses parents, il avait trop bien éprouvé leur

prédilection pour ne pas craindre d'avoir aspiré leurs dernières

gouttes de sang.»

Vautrin lui conseille d'épouser Mlle Taillefer et lui promet que son

frère sera tué en duel, et qu'elle héritera des trois millions de la

fortune de son père. Rastignac rougit et s'indigne. Le père Goriot

apprend que Rastignac, enrichi par la tendresse de sa mère, doit

aller au bal chez Mme de Restaud, sa fille Anastasie. Il lui confie

ses faiblesses paternelles.

«--Mon cher monsieur, lui avait-il dit le lendemain, comment

avez-vous pu croire que Mme de Restaud vous en ait voulu d'avoir

prononcé mon nom? Mes deux filles m'aiment bien. Je suis un heureux

père. Seulement, mes deux gendres se sont mal conduits envers moi. Je

n'ai pas voulu faire souffrir ces chères créatures de mes dissensions

avec leurs maris, et j'ai préféré les voir en secret. Ce mystère

me donne mille jouissances que ne comprennent pas les autres pères

qui peuvent voir leurs filles quand ils veulent. Moi, je ne le peux

pas, comprenez-vous? Alors je vais, quand il fait beau, dans les

Champs-Élysées, après avoir demandé aux femmes de chambre si mes

filles sortent. Je les attends au passage, le coeur me bat quand les

voitures arrivent, je les admire dans leur toilette, elles me jettent

en passant un petit rire qui me dore la nature comme s'il y tombait

un rayon de quelque beau soleil. Et je reste, elles doivent revenir.

Je les vois encore! l'air leur a fait du bien, elles sont roses.

J'entends dire autour de moi: Voilà une belle femme! Ça me réjouit le

coeur. N'est-ce pas mon sang! J'aime les chevaux qui les traînent,

et je voudrais être le petit chien qu'elles ont sur leurs genoux. Je

vis de leurs plaisirs. Chacun a sa façon d'aimer, la mienne ne fait

pourtant de mal à personne, pourquoi le monde s'occupe-t-il de moi?

Je suis heureux à ma manière. Est-ce contre les lois que j'aille voir

mes filles, le soir, au moment où elles sortent de leurs maisons

pour se rendre au bal? Quel chagrin pour moi si j'arrive trop tard,

et qu'on me dise: Madame est sortie! Un soir j'ai attendu jusqu'à

trois heures du matin pour voir Nasie, que je n'avais pas vue depuis

deux jours. J'ai manqué crever d'aise! Je vous en prie, ne parlez

de moi que pour dire combien mes filles sont bonnes. Elles veulent

me combler de toutes sortes de cadeaux; je les en empêche, je leur

dis: Gardez donc votre argent! Que voulez-vous que j'en fasse? Il ne

me faut rien. En effet, mon cher monsieur, que suis-je? un méchant

cadavre dont l'âme est partout où sont mes filles. Quand vous aurez

vu Mme de Nucingen, vous me direz celle des deux que vous préférez,

dit le bonhomme après un moment de silence en voyant Eugène qui se

disposait à partir pour aller aux Tuileries en attendant l'heure de

se présenter chez Mme de Beauséant.»

Mme de Restaud l'invite à dîner pour le lendemain.

Le lendemain il y dîne en effet, tête à tête avec Mme de Restaud. Ils

vont ensuite aux Italiens. Il aperçoit dans une loge en face l'autre

fille du père Goriot, la baronne de Nucingen, éclatante de luxe

et de beauté. M. d'Ajuda Pinto le présente à elle. Ils s'amorcent

mutuellement par des galanteries de paroles qui sont des trahisons

pour la plus jeune des deux soeurs, des serments pour la plus âgée. À

son retour à la pension, le père Goriot l'attend et s'enivre de ses

confidences.

«--Ma foi! dit-il d'un air en apparence insouciant, à quoi cela

me servirait-il d'être mieux? Je ne puis guère vous expliquer ces

choses-là; je ne sais pas dire deux paroles de suite comme il faut.

Tout est là, ajouta-t-il en se frappant le coeur. Ma vie, à moi, est

dans mes deux filles. Si elles s'amusent, si elles sont heureuses,

bravement mises, si elles marchent sur des tapis, qu'importe de

quel drap je sois vêtu et comment est l'endroit où je me couche? Je

n'ai point froid si elles ont chaud, je ne m'ennuie jamais si elles

rient. Je n'ai de chagrins que les leurs. Quand vous serez père,

quand vous direz, en oyant gazouiller vos enfants: C'est sorti de

moi! que vous sentirez ces petites créatures tenir à chaque goutte

de votre sang, dont elles ont été la fine fleur, car c'est ça! vous

vous croirez attaché à leur peau, vous croirez être agité vous-même

par leur marche. Leur voix me répond partout. Un regard d'elles,

quand il est triste, me fige le sang. Un jour vous saurez que l'on

est bien plus heureux de leur bonheur que du sien propre. Je ne peux

pas vous expliquer ça: c'est des mouvements intérieurs qui répandent

l'aise partout. Enfin, je vis trois fois. Voulez-vous que je vous

dise une drôle de chose? Eh bien, quand j'ai été père, j'ai compris

Dieu. Il est tout entier partout, puisque la création est sortie de

lui. Monsieur, je suis ainsi avec mes filles. Seulement j'aime mieux

mes filles que Dieu n'aime le monde, parce que le monde n'est pas

si beau que Dieu, et que mes filles sont plus belles que moi. Elles

me tiennent si bien à l'âme, que j'avais idée que vous les verriez

ce soir. Mon Dieu! un homme qui rendrait ma petite Delphine aussi

heureuse qu'une femme l'est quand elle est bien aimée, mais je lui

cirerais ses bottes, je lui ferais ses commissions. J'ai su par

sa femme de chambre que ce petit monsieur de Marsay est un mauvais

chien. Il m'a pris des envies de lui tordre le cou. Ne pas aimer un

bijou de femme, une voix de rossignol, et faite comme un modèle! Où

a-t-elle eu les yeux, d'épouser cette grosse souche d'Alsacien? Il

leur fallait à toutes deux de jolis jeunes gens bien aimables. Enfin,

elles ont fait à leur fantaisie.»

Cours familier de Littérature - Volume 18 · 第 132 / 145 题