La vue inattendue de ce beau jeune homme, son cousin, contraste avec
la vieille et vulgaire société de son père; elle inspire à la jeune
personne un sentiment qui n'est pas encore de l'amour, mais qui anime
l'indifférence. Elle invente, avec sa mère et Nanon, tous les moyens
de déguiser la parcimonie de son père et la nudité de la maison. Ce
sont là de ces jeux de comédie domestique trouvés par un sentiment
naïf et touchant qui intéressent vivement le lecteur.
Mais, le soir, un événement tragique vint compliquer la situation et
développer admirablement le caractère du père Grandet. Pendant que
ses amis sont là, il reçoit une lettre de son frère de Paris, qui lui
apprend qu'il a fait faillite et qu'il va se tuer; il lui recommande
sa femme et son fils.
Cette lettre arracherait des larmes à un rocher: le père Grandet
la lit tout bas sans donner aucun signe d'émotion. Il replie le
papier sous le même pli et le met dans sa poche, puis il attend
que la société prenne congé. Il conduit son neveu dans sa chambre.
Il revient après cela raconter à sa femme et à sa fille le malheur
du jeune cousin. Le lendemain, il l'informe froidement lui-même
et le laisse dans le désespoir et dans les larmes; puis il va
tranquillement acheter des prairies sur la Loire, et fait le compte
minutieux de ce qu'il gagnera en plantant des peupliers sur le bord
de la rivière et en les faisant croître aux frais du gouvernement; il
rentre, heureux d'un marché qui lui assure un énorme bénéfice.
Pendant ce temps-là, sa fille Eugénie descend au jardin et rêve à la
fois d'amour et de pitié pour le jeune homme enfermé dans sa douleur.
La description de ce sauvage jardin est digne de _Paul et Virginie_.
«Dans la vie chaste et monotone des jeunes filles, il vient une
heure délicieuse où le soleil pur épanche ses rayons dans l'âme,
où la fleur exprime ses pensées, où les palpitations du coeur
communiquent au cerveau leur chaude fécondance, et fondent les
idées en un vague désir; jour d'innocente mélancolie et de suaves
joyeusetés. Quand les enfants commencent à voir, ils sourient;
quand une fille entrevoit le sentiment dans la nature, elle sourit
comme elle souriait enfant. Si la lumière est le premier amour de
la vie, l'amour n'est-il pas la lumière du coeur? Le moment de voir
clair aux choses d'ici-bas était arrivé pour Eugénie. Matinale
comme toutes les filles de province, elle se leva de bonne heure,
fit sa prière, et commença l'oeuvre de sa toilette, occupation qui
désormais allait avoir un sens. Elle lissa d'abord ses cheveux
châtains, tordit leurs grosses nattes au-dessus de sa tête avec le
plus grand soin, en évitant que les cheveux ne s'échappassent de
leurs tresses, et introduisit dans sa coiffure une symétrie qui
rehaussa la timide candeur de son visage, en accordant la simplicité
des accessoires à la naïveté des lignes. En se lavant plusieurs
fois les mains dans de l'eau pure qui lui durcissait et rougissait
la peau, elle regarda ses beaux bras ronds, et se demanda ce que
faisait son cousin pour avoir les mains si mollement blanches,
les ongles si bien façonnés. Elle mit des bas neufs et ses plus
jolis souliers. Elle se laça droit, sans passer d'oeillets. Enfin,
souhaitant, pour la première fois de sa vie, de paraître à son
avantage, elle connut le bonheur d'avoir une robe fraîche, bien
faite, et qui la rendait attrayante. Quand sa toilette fut achevée,
elle entendit sonner l'horloge de la paroisse, et s'étonna de ne
compter que sept heures. Le désir d'avoir tout le temps nécessaire
pour se bien habiller l'avait fait lever trop tôt. Ignorant l'art
de remanier dix fois une boucle de cheveux et d'en étudier l'effet,
Eugénie se croisa tout bonnement les bras, s'assit à sa fenêtre,
contempla la cour, le jardin étroit et les hautes terrasses qui le
dominaient; vue mélancolique, bornée, mais qui n'était pas dépourvue
des mystérieuses beautés particulières aux endroits solitaires
ou à la nature inculte. Auprès de la cuisine se trouvait un puits
entouré d'une margelle, et à poulie maintenue dans une branche de
fer courbée, qu'embrassait une vigne aux pampres flétris, rougis,
brouis par la saison. De là, le tortueux sarment gagnait le mur,
s'y attachait, courait le long de la maison, et finissait sur un
bûcher où le bois était rangé avec autant d'exactitude que peuvent
l'être les livres d'un bibliophile. Le pavé de la cour offrait ces
teintes noirâtres produites avec le temps par les mousses, par les
herbes, par le défaut de mouvement. Les murs épais présentaient leur
chemise verte, ondée de longues traces brunes. Enfin les huit marches
qui régnaient au fond de la cour et menaient à la porte du jardin
étaient disjointes et ensevelies sous de hautes plantes comme le
tombeau d'un chevalier enterré par sa veuve au temps des croisades.
Au-dessus d'une assise de pierres toutes rongées s'élevait une
grille de bois pourri, à moitié tombée de vétusté, mais à laquelle
se mariaient à leur gré des plantes grimpantes. De chaque côté
de la porte à claire-voie s'avançaient les rameaux tortus de deux
pommiers rabougris. Trois allées parallèles, sablées et séparées par
des carrés dont les terres étaient maintenues au moyen d'une bordure
en buis, composait ce jardin que terminait, au bas de la terrasse,
un couvert de tilleuls. À un bout, des framboisiers; à l'autre, un
immense noyer qui inclinait ses branches jusque sur le cabinet du
tonnelier. Un jour pur et le beau soleil des automnes naturels aux
rives de la Loire commençaient à dissiper le glacis imprimé par la
nuit aux pittoresques objets, aux murs, aux plantes qui meublaient
ce jardin et la cour. Eugénie trouva des charmes tout nouveaux dans
l'aspect de ces choses, auparavant si ordinaires pour elle. Mille
pensées confuses naissaient dans son âme et y croissaient à mesure
que croissaient au dehors les rayons du soleil. Elle eut enfin ce
mouvement de plaisir vague, inexplicable, qui enveloppe l'être
moral, comme un nuage envelopperait l'être physique. Ses réflexions
s'accordaient avec les détails de ce singulier paysage, et les
harmonies de son coeur firent alliance avec les harmonies de la
nature. Quand le soleil atteignit un pan de mur, d'où tombaient des
cheveux de Vénus aux feuilles épaisses à couleurs changeantes comme
la gorge des pigeons, de célestes rayons d'espérance illuminèrent
l'avenir pour Eugénie, qui désormais se plut à regarder ce pan de
mur, ses fleurs pâles, ses clochettes bleues et ces herbes fanées,
auxquelles se mêla un souvenir gracieux comme ceux de l'enfance.
Le bruit que chaque feuille produisait dans cette cour sonore,
en se détachant de son rameau, donnait une réponse aux secrètes
interrogations de la jeune fille, qui serait restée là pendant toute
la journée sans s'apercevoir de la fuite des heures. Puis vinrent de
tumultueux mouvements d'âme. Elle se leva fréquemment, se mit devant
son miroir, et s'y regarda comme un auteur de bonne foi contemple son
oeuvre pour se critiquer et se dire des injures à lui-même.
«Je ne suis pas assez belle pour lui.» Telle était la pensée
d'Eugénie, pensée humble et fertile en souffrances. La pauvre fille
ne se rendait pas justice; mais la modestie, ou mieux la crainte,
est une des premières vertus de l'amour. Eugénie appartenait bien à
ce type d'enfants fortement constitués, comme ils le sont dans la
petite bourgeoisie, et dont les beautés paraissent vulgaires; mais,
si elle ressemblait à Vénus de Milo, ses formes étaient ennoblies
par cette suavité du sentiment chrétien, qui purifie la femme et lui
donne une distinction inconnue aux sculpteurs anciens.
Elle avait une tête énorme, le front masculin, mais délicat, du
Jupiter de Phidias, et des yeux gris auxquels sa chaste vie, en s'y
portant tout entière, imprimait une lumière jaillissante. Les traits
de son visage rond, jadis frais et rose, avaient été grossis par une
petite vérole assez clémente pour n'y point laisser de traces, mais
qui avait détruit le velouté de la peau, néanmoins si douce et si
fine encore que le pur baiser de sa mère y traçait passagèrement une
marque rouge. Son nez était un peu trop fort, mais il s'harmoniait
avec une bouche d'un rouge de minium, dont les lèvres à mille raies
étaient pleines d'amour et de bonté. Le col avait une rondeur
parfaite. Le corsage bombé, soigneusement voilé, attirait le regard
et faisait rêver; il manquait sans doute un peu de la grâce due à
la toilette; mais, pour les connaisseurs, la non-flexibilité de
cette haute taille devait être un charme. Eugénie, grande et forte,
n'avait donc rien du joli qui plaît aux masses; mais elle était
belle de cette beauté si facile à reconnaître, et dont s'éprennent
seulement les artistes. Le peintre qui cherche ici-bas un type à
la céleste pureté de Marie, qui demande à toute la nature féminine
ces yeux modestement fiers devinés par Raphaël, ces lignes vierges,
souvent dues aux hasards de la conception, mais qu'une vie chrétienne
et pudique peut seule conserver ou faire acquérir; ce peintre,
amoureux d'un si rare modèle, eût trouvé tout à coup dans le visage
d'Eugénie la noblesse innée qui s'ignore; il eût vu sous un front
calme un monde d'amour, et, dans la coupe des yeux, dans l'habitude
des paupières, le je ne sais quoi divin. Ses traits, les contours de
sa tête, que l'expression du plaisir n'avait jamais ni altérés ni
fatigués, ressemblaient aux lignes d'horizon si doucement tranchées
dans le lointain des lacs tranquilles. Cette physionomie calme,
colorée, bordée de lueur comme une jolie fleur éclose, reposait
l'âme, communiquait le charme de la conscience qui s'y reflétait, et
commandait le regard. Eugénie était encore sur la rive de la vie où
fleurissent les illusions enfantines, où se cueillent les marguerites
avec des délices plus tard inconnues. Aussi se dit-elle en se mirant,
sans savoir encore ce qu'était l'amour: «Je suis trop laide, il ne
fera pas attention à moi.»
Puis elle ouvrit la porte de sa chambre qui donnait sur l'escalier,
et tendit le cou pour écouter les bruits de la maison. «Il ne se lève
pas,» pensa-t-elle en entendant la tousserie matinale de Nanon, et
la bonne fille allant, venant, balayant la salle, allumant son feu,
enchaînant le chien et parlant à ses bêtes dans l'écurie.
Aussitôt Eugénie descendit, et courut à Nanon qui trayait la vache.
«Nanon, ma bonne Nanon, fais donc de la crème pour le café de mon
cousin.
--Mais, mademoiselle, il aurait fallu s'y prendre hier, dit Nanon,
qui partit d'un gros éclat de rire. Je ne peux pas faire de la crème.
Votre cousin est mignon, mignon, mais vraiment mignon. Vous ne l'avez
pas vu dans sa chambrelouque de soie et d'or. Je l'ai vu, moi. Il
porte du linge fin comme celui du surplis de M. le curé.
--Nanon, fais-nous donc de la galette.
--Et qui me donnera du bois pour le four, et de la farine, et du
beurre? dit Nanon, laquelle, en sa qualité de premier ministre de
Grandet, prenait parfois une importance énorme aux yeux d'Eugénie et
de sa mère. Faut-il pas le voler, cet homme, pour fêter votre cousin?
Demandez-lui du beurre, de la farine, du bois; il est votre père,
il peut vous en donner. Tenez, le voilà qui descend pour voir aux
provisions...»
Eugénie se sauva dans le jardin, tout épouvantée en entendant
trembler l'escalier sous le pas de son père. Elle éprouvait déjà les
effets de cette profonde pudeur et de cette conscience particulière
de notre bonheur qui nous fait croire, non sans raison peut-être,
que nos pensées sont gravées sur notre front et sautent aux yeux
d'autrui. En s'apercevant enfin du froid dénûment de la maison
paternelle, la pauvre fille concevait une sorte de dépit de ne
pouvoir la mettre en harmonie avec l'élégance de son cousin. Elle
éprouva un besoin passionné de faire quelque chose pour lui: quoi?
elle n'en savait rien. Naïve et vraie, elle se laissait aller à sa
nature angélique sans se défier ni de ses impressions ni de ses
sentiments. Le seul aspect de son cousin avait éveillé chez elle les
penchants naturels de la femme, et ils durent se déployer d'autant
plus vivement qu'ayant atteint sa vingt-troisième année, elle se
trouvait dans la plénitude de son intelligence et de ses désirs. Pour
la première fois, elle eut dans le coeur de la terreur à l'aspect de
son père, vit en lui le maître de son sort, et se crut coupable d'une
faute en lui taisant quelques pensées. Elle se mit à marcher à pas
précipités, en s'étonnant de respirer un air plus pur, de sentir les
rayons du soleil plus vivifiants, et d'y puiser une chaleur morale,
une vie nouvelle. Pendant qu'elle cherchait un artifice pour obtenir
la galette, il s'élevait entre la grande Nanon et Grandet une de ces
querelles aussi rares entre eux que le sont les hirondelles en hiver.
Muni de ses clefs, le bonhomme était venu pour mesurer les vivres
nécessaires à la consommation de la journée.
«Reste-t-il du pain d'hier?» dit-il à Nanon.
Grandet sort et vend pour 200,000 francs de ses vins en se promenant
sur la place devant le café; et les deux femmes vont par pitié et
les pieds nus écouter à la porte du cousin les gémissements de sa
douleur. Eugénie s'enhardit à entrer à un de ses sanglots; elle le
voit dans son désespoir et se retire plus attendrie que jamais.
«Que fait-il? dit Grandet à la servante Nanon.
--Il dort.
--Tant mieux, il n'a pas besoin de bougie.»
Il veut profiter de l'occasion pour un double coup d'avare. Il fait
venir un de ses confidents de Saumur, le charge d'aller à Paris
négocier un accommodement avec les créanciers de son frère mort. Il
lui donne 500,000 francs pour les désintéresser; mais, pour gagner
plus encore sur cette opération, il rassemble tout son or cerclé en
barils, et va dans la nuit les changer en effets à Nantes, de façon à
bénéficier encore 40,000 francs sur le prix de l'or. Puis, la rente
sur l'État étant à 90 alors, il place un million sur la rente, revenu
net sans impôts, et le confie le matin à son fondé de pouvoirs.
L'amour naissant continuait à éclore; le matin, le neveu et la
cousine causaient ensemble dans le petit jardin, à l'ombre du noyer.
Ils avaient échangé en secret un somptueux nécessaire de voyage
qui lui venait de sa mère contre des pièces d'or rares recueillies
par le père Grandet, et dont il faisait de temps en temps cadeau à
sa fille pour les lui redemander quand il voulait les contempler
ou en jouir. C'était une grande imprudence à Eugénie.--C'est ainsi
que l'amour naissait. «N'y a-t-il pas, dit Balzac, de gracieuses
similitudes entre les commencements de l'amour et ceux de la vie,
et ne berce-t-on pas l'enfant par de doux chants et d'aimables
regards? Ne lui dit-on pas de merveilleuses histoires qui lui dorent
l'avenir? Pour lui, l'espérance ne déploie-t-elle pas incessamment
ses ailes radieuses? Ne verse-t-il pas tour à tour des larmes de
joie et de douleur? Ne se querelle-t-il pas pour des riens, pour
des cailloux avec lesquels il essaye de se bâtir un mobile palais,
pour des bouquets aussitôt oubliés que coupés? N'est-il pas avide de
saisir le temps, d'avancer dans la vie? L'amour est notre seconde
transformation. L'enfance et l'amour furent même chose entre Eugénie
et Charles: ce fut la passion première avec tous ses enfantillages,
d'autant plus caressants pour leurs coeurs qu'ils étaient enveloppés
de mélancolie. En se débattant, à sa naissance, sous les crêpes du
deuil, cet amour n'en était d'ailleurs que mieux en harmonie avec
la simplicité provinciale de cette maison en ruine. En échangeant
quelques mots avec sa cousine au bord du puits, dans cette cour
muette; en restant dans ce jardinet, assis sur un banc moussu jusqu'à
l'heure où le soleil se couchait, occupés à se dire de grands
riens ou recueillis dans le calme qui régnait entre le rempart et
la maison, comme on l'est sous les arcades d'une église, Charles
comprit la sainteté de l'amour.»