VII.

La vue inattendue de ce beau jeune homme, son cousin, contraste avec

la vieille et vulgaire société de son père; elle inspire à la jeune

personne un sentiment qui n'est pas encore de l'amour, mais qui anime

l'indifférence. Elle invente, avec sa mère et Nanon, tous les moyens

de déguiser la parcimonie de son père et la nudité de la maison. Ce

sont là de ces jeux de comédie domestique trouvés par un sentiment

naïf et touchant qui intéressent vivement le lecteur.

Mais, le soir, un événement tragique vint compliquer la situation et

développer admirablement le caractère du père Grandet. Pendant que

ses amis sont là, il reçoit une lettre de son frère de Paris, qui lui

apprend qu'il a fait faillite et qu'il va se tuer; il lui recommande

sa femme et son fils.

Cette lettre arracherait des larmes à un rocher: le père Grandet

la lit tout bas sans donner aucun signe d'émotion. Il replie le

papier sous le même pli et le met dans sa poche, puis il attend

que la société prenne congé. Il conduit son neveu dans sa chambre.

Il revient après cela raconter à sa femme et à sa fille le malheur

du jeune cousin. Le lendemain, il l'informe froidement lui-même

et le laisse dans le désespoir et dans les larmes; puis il va

tranquillement acheter des prairies sur la Loire, et fait le compte

minutieux de ce qu'il gagnera en plantant des peupliers sur le bord

de la rivière et en les faisant croître aux frais du gouvernement; il

rentre, heureux d'un marché qui lui assure un énorme bénéfice.

Pendant ce temps-là, sa fille Eugénie descend au jardin et rêve à la

fois d'amour et de pitié pour le jeune homme enfermé dans sa douleur.

La description de ce sauvage jardin est digne de _Paul et Virginie_.

«Dans la vie chaste et monotone des jeunes filles, il vient une

heure délicieuse où le soleil pur épanche ses rayons dans l'âme,

où la fleur exprime ses pensées, où les palpitations du coeur

communiquent au cerveau leur chaude fécondance, et fondent les

idées en un vague désir; jour d'innocente mélancolie et de suaves

joyeusetés. Quand les enfants commencent à voir, ils sourient;

quand une fille entrevoit le sentiment dans la nature, elle sourit

comme elle souriait enfant. Si la lumière est le premier amour de

la vie, l'amour n'est-il pas la lumière du coeur? Le moment de voir

clair aux choses d'ici-bas était arrivé pour Eugénie. Matinale

comme toutes les filles de province, elle se leva de bonne heure,

fit sa prière, et commença l'oeuvre de sa toilette, occupation qui

désormais allait avoir un sens. Elle lissa d'abord ses cheveux

châtains, tordit leurs grosses nattes au-dessus de sa tête avec le

plus grand soin, en évitant que les cheveux ne s'échappassent de

leurs tresses, et introduisit dans sa coiffure une symétrie qui

rehaussa la timide candeur de son visage, en accordant la simplicité

des accessoires à la naïveté des lignes. En se lavant plusieurs

fois les mains dans de l'eau pure qui lui durcissait et rougissait

la peau, elle regarda ses beaux bras ronds, et se demanda ce que

faisait son cousin pour avoir les mains si mollement blanches,

les ongles si bien façonnés. Elle mit des bas neufs et ses plus

jolis souliers. Elle se laça droit, sans passer d'oeillets. Enfin,

souhaitant, pour la première fois de sa vie, de paraître à son

avantage, elle connut le bonheur d'avoir une robe fraîche, bien

faite, et qui la rendait attrayante. Quand sa toilette fut achevée,

elle entendit sonner l'horloge de la paroisse, et s'étonna de ne

compter que sept heures. Le désir d'avoir tout le temps nécessaire

pour se bien habiller l'avait fait lever trop tôt. Ignorant l'art

de remanier dix fois une boucle de cheveux et d'en étudier l'effet,

Eugénie se croisa tout bonnement les bras, s'assit à sa fenêtre,

contempla la cour, le jardin étroit et les hautes terrasses qui le

dominaient; vue mélancolique, bornée, mais qui n'était pas dépourvue

des mystérieuses beautés particulières aux endroits solitaires

ou à la nature inculte. Auprès de la cuisine se trouvait un puits

entouré d'une margelle, et à poulie maintenue dans une branche de

fer courbée, qu'embrassait une vigne aux pampres flétris, rougis,

brouis par la saison. De là, le tortueux sarment gagnait le mur,

s'y attachait, courait le long de la maison, et finissait sur un

bûcher où le bois était rangé avec autant d'exactitude que peuvent

l'être les livres d'un bibliophile. Le pavé de la cour offrait ces

teintes noirâtres produites avec le temps par les mousses, par les

herbes, par le défaut de mouvement. Les murs épais présentaient leur

chemise verte, ondée de longues traces brunes. Enfin les huit marches

qui régnaient au fond de la cour et menaient à la porte du jardin

étaient disjointes et ensevelies sous de hautes plantes comme le

tombeau d'un chevalier enterré par sa veuve au temps des croisades.

Au-dessus d'une assise de pierres toutes rongées s'élevait une

grille de bois pourri, à moitié tombée de vétusté, mais à laquelle

se mariaient à leur gré des plantes grimpantes. De chaque côté

de la porte à claire-voie s'avançaient les rameaux tortus de deux

pommiers rabougris. Trois allées parallèles, sablées et séparées par

des carrés dont les terres étaient maintenues au moyen d'une bordure

en buis, composait ce jardin que terminait, au bas de la terrasse,

un couvert de tilleuls. À un bout, des framboisiers; à l'autre, un

immense noyer qui inclinait ses branches jusque sur le cabinet du

tonnelier. Un jour pur et le beau soleil des automnes naturels aux

rives de la Loire commençaient à dissiper le glacis imprimé par la

nuit aux pittoresques objets, aux murs, aux plantes qui meublaient

ce jardin et la cour. Eugénie trouva des charmes tout nouveaux dans

l'aspect de ces choses, auparavant si ordinaires pour elle. Mille

pensées confuses naissaient dans son âme et y croissaient à mesure

que croissaient au dehors les rayons du soleil. Elle eut enfin ce

mouvement de plaisir vague, inexplicable, qui enveloppe l'être

moral, comme un nuage envelopperait l'être physique. Ses réflexions

s'accordaient avec les détails de ce singulier paysage, et les

harmonies de son coeur firent alliance avec les harmonies de la

nature. Quand le soleil atteignit un pan de mur, d'où tombaient des

cheveux de Vénus aux feuilles épaisses à couleurs changeantes comme

la gorge des pigeons, de célestes rayons d'espérance illuminèrent

l'avenir pour Eugénie, qui désormais se plut à regarder ce pan de

mur, ses fleurs pâles, ses clochettes bleues et ces herbes fanées,

auxquelles se mêla un souvenir gracieux comme ceux de l'enfance.

Le bruit que chaque feuille produisait dans cette cour sonore,

en se détachant de son rameau, donnait une réponse aux secrètes

interrogations de la jeune fille, qui serait restée là pendant toute

la journée sans s'apercevoir de la fuite des heures. Puis vinrent de

tumultueux mouvements d'âme. Elle se leva fréquemment, se mit devant

son miroir, et s'y regarda comme un auteur de bonne foi contemple son

oeuvre pour se critiquer et se dire des injures à lui-même.

«Je ne suis pas assez belle pour lui.» Telle était la pensée

d'Eugénie, pensée humble et fertile en souffrances. La pauvre fille

ne se rendait pas justice; mais la modestie, ou mieux la crainte,

est une des premières vertus de l'amour. Eugénie appartenait bien à

ce type d'enfants fortement constitués, comme ils le sont dans la

petite bourgeoisie, et dont les beautés paraissent vulgaires; mais,

si elle ressemblait à Vénus de Milo, ses formes étaient ennoblies

par cette suavité du sentiment chrétien, qui purifie la femme et lui

donne une distinction inconnue aux sculpteurs anciens.

Elle avait une tête énorme, le front masculin, mais délicat, du

Jupiter de Phidias, et des yeux gris auxquels sa chaste vie, en s'y

portant tout entière, imprimait une lumière jaillissante. Les traits

de son visage rond, jadis frais et rose, avaient été grossis par une

petite vérole assez clémente pour n'y point laisser de traces, mais

qui avait détruit le velouté de la peau, néanmoins si douce et si

fine encore que le pur baiser de sa mère y traçait passagèrement une

marque rouge. Son nez était un peu trop fort, mais il s'harmoniait

avec une bouche d'un rouge de minium, dont les lèvres à mille raies

étaient pleines d'amour et de bonté. Le col avait une rondeur

parfaite. Le corsage bombé, soigneusement voilé, attirait le regard

et faisait rêver; il manquait sans doute un peu de la grâce due à

la toilette; mais, pour les connaisseurs, la non-flexibilité de

cette haute taille devait être un charme. Eugénie, grande et forte,

n'avait donc rien du joli qui plaît aux masses; mais elle était

belle de cette beauté si facile à reconnaître, et dont s'éprennent

seulement les artistes. Le peintre qui cherche ici-bas un type à

la céleste pureté de Marie, qui demande à toute la nature féminine

ces yeux modestement fiers devinés par Raphaël, ces lignes vierges,

souvent dues aux hasards de la conception, mais qu'une vie chrétienne

et pudique peut seule conserver ou faire acquérir; ce peintre,

amoureux d'un si rare modèle, eût trouvé tout à coup dans le visage

d'Eugénie la noblesse innée qui s'ignore; il eût vu sous un front

calme un monde d'amour, et, dans la coupe des yeux, dans l'habitude

des paupières, le je ne sais quoi divin. Ses traits, les contours de

sa tête, que l'expression du plaisir n'avait jamais ni altérés ni

fatigués, ressemblaient aux lignes d'horizon si doucement tranchées

dans le lointain des lacs tranquilles. Cette physionomie calme,

colorée, bordée de lueur comme une jolie fleur éclose, reposait

l'âme, communiquait le charme de la conscience qui s'y reflétait, et

commandait le regard. Eugénie était encore sur la rive de la vie où

fleurissent les illusions enfantines, où se cueillent les marguerites

avec des délices plus tard inconnues. Aussi se dit-elle en se mirant,

sans savoir encore ce qu'était l'amour: «Je suis trop laide, il ne

fera pas attention à moi.»

Puis elle ouvrit la porte de sa chambre qui donnait sur l'escalier,

et tendit le cou pour écouter les bruits de la maison. «Il ne se lève

pas,» pensa-t-elle en entendant la tousserie matinale de Nanon, et

la bonne fille allant, venant, balayant la salle, allumant son feu,

enchaînant le chien et parlant à ses bêtes dans l'écurie.

Aussitôt Eugénie descendit, et courut à Nanon qui trayait la vache.

«Nanon, ma bonne Nanon, fais donc de la crème pour le café de mon

cousin.

--Mais, mademoiselle, il aurait fallu s'y prendre hier, dit Nanon,

qui partit d'un gros éclat de rire. Je ne peux pas faire de la crème.

Votre cousin est mignon, mignon, mais vraiment mignon. Vous ne l'avez

pas vu dans sa chambrelouque de soie et d'or. Je l'ai vu, moi. Il

porte du linge fin comme celui du surplis de M. le curé.

--Nanon, fais-nous donc de la galette.

--Et qui me donnera du bois pour le four, et de la farine, et du

beurre? dit Nanon, laquelle, en sa qualité de premier ministre de

Grandet, prenait parfois une importance énorme aux yeux d'Eugénie et

de sa mère. Faut-il pas le voler, cet homme, pour fêter votre cousin?

Demandez-lui du beurre, de la farine, du bois; il est votre père,

il peut vous en donner. Tenez, le voilà qui descend pour voir aux

provisions...»

Eugénie se sauva dans le jardin, tout épouvantée en entendant

trembler l'escalier sous le pas de son père. Elle éprouvait déjà les

effets de cette profonde pudeur et de cette conscience particulière

de notre bonheur qui nous fait croire, non sans raison peut-être,

que nos pensées sont gravées sur notre front et sautent aux yeux

d'autrui. En s'apercevant enfin du froid dénûment de la maison

paternelle, la pauvre fille concevait une sorte de dépit de ne

pouvoir la mettre en harmonie avec l'élégance de son cousin. Elle

éprouva un besoin passionné de faire quelque chose pour lui: quoi?

elle n'en savait rien. Naïve et vraie, elle se laissait aller à sa

nature angélique sans se défier ni de ses impressions ni de ses

sentiments. Le seul aspect de son cousin avait éveillé chez elle les

penchants naturels de la femme, et ils durent se déployer d'autant

plus vivement qu'ayant atteint sa vingt-troisième année, elle se

trouvait dans la plénitude de son intelligence et de ses désirs. Pour

la première fois, elle eut dans le coeur de la terreur à l'aspect de

son père, vit en lui le maître de son sort, et se crut coupable d'une

faute en lui taisant quelques pensées. Elle se mit à marcher à pas

précipités, en s'étonnant de respirer un air plus pur, de sentir les

rayons du soleil plus vivifiants, et d'y puiser une chaleur morale,

une vie nouvelle. Pendant qu'elle cherchait un artifice pour obtenir

la galette, il s'élevait entre la grande Nanon et Grandet une de ces

querelles aussi rares entre eux que le sont les hirondelles en hiver.

Muni de ses clefs, le bonhomme était venu pour mesurer les vivres

nécessaires à la consommation de la journée.

«Reste-t-il du pain d'hier?» dit-il à Nanon.

Grandet sort et vend pour 200,000 francs de ses vins en se promenant

sur la place devant le café; et les deux femmes vont par pitié et

les pieds nus écouter à la porte du cousin les gémissements de sa

douleur. Eugénie s'enhardit à entrer à un de ses sanglots; elle le

voit dans son désespoir et se retire plus attendrie que jamais.

«Que fait-il? dit Grandet à la servante Nanon.

--Il dort.

--Tant mieux, il n'a pas besoin de bougie.»

Il veut profiter de l'occasion pour un double coup d'avare. Il fait

venir un de ses confidents de Saumur, le charge d'aller à Paris

négocier un accommodement avec les créanciers de son frère mort. Il

lui donne 500,000 francs pour les désintéresser; mais, pour gagner

plus encore sur cette opération, il rassemble tout son or cerclé en

barils, et va dans la nuit les changer en effets à Nantes, de façon à

bénéficier encore 40,000 francs sur le prix de l'or. Puis, la rente

sur l'État étant à 90 alors, il place un million sur la rente, revenu

net sans impôts, et le confie le matin à son fondé de pouvoirs.

L'amour naissant continuait à éclore; le matin, le neveu et la

cousine causaient ensemble dans le petit jardin, à l'ombre du noyer.

Ils avaient échangé en secret un somptueux nécessaire de voyage

qui lui venait de sa mère contre des pièces d'or rares recueillies

par le père Grandet, et dont il faisait de temps en temps cadeau à

sa fille pour les lui redemander quand il voulait les contempler

ou en jouir. C'était une grande imprudence à Eugénie.--C'est ainsi

que l'amour naissait. «N'y a-t-il pas, dit Balzac, de gracieuses

similitudes entre les commencements de l'amour et ceux de la vie,

et ne berce-t-on pas l'enfant par de doux chants et d'aimables

regards? Ne lui dit-on pas de merveilleuses histoires qui lui dorent

l'avenir? Pour lui, l'espérance ne déploie-t-elle pas incessamment

ses ailes radieuses? Ne verse-t-il pas tour à tour des larmes de

joie et de douleur? Ne se querelle-t-il pas pour des riens, pour

des cailloux avec lesquels il essaye de se bâtir un mobile palais,

pour des bouquets aussitôt oubliés que coupés? N'est-il pas avide de

saisir le temps, d'avancer dans la vie? L'amour est notre seconde

transformation. L'enfance et l'amour furent même chose entre Eugénie

et Charles: ce fut la passion première avec tous ses enfantillages,

d'autant plus caressants pour leurs coeurs qu'ils étaient enveloppés

de mélancolie. En se débattant, à sa naissance, sous les crêpes du

deuil, cet amour n'en était d'ailleurs que mieux en harmonie avec

la simplicité provinciale de cette maison en ruine. En échangeant

quelques mots avec sa cousine au bord du puits, dans cette cour

muette; en restant dans ce jardinet, assis sur un banc moussu jusqu'à

l'heure où le soleil se couchait, occupés à se dire de grands

riens ou recueillis dans le calme qui régnait entre le rempart et

la maison, comme on l'est sous les arcades d'une église, Charles

comprit la sainteté de l'amour.»

Cours familier de Littérature - Volume 18 · 第 117 / 145 题