VI.

À ce moment on sonne à la porte, c'est un de ses neveux, beau jeune

homme de Paris, son neveu, fils de son frère Victor Grandet, qui

vient, sur le conseil de son père, passer quelques jours avec lui.

«M. Charles Grandet, beau jeune homme de vingt-deux ans, produisait

en ce moment un singulier contraste avec les bons provinciaux

que déjà ses manières aristocratiques révoltaient passablement,

et que tous étudiaient pour se moquer de lui. Ceci veut une

explication. À vingt-deux ans, les jeunes gens sont encore assez

voisins de l'enfance pour se laisser aller à des enfantillages.

Aussi, peut-être, sur cent d'entre eux, s'en rencontrerait-il bien

quatre-vingt-dix-neuf qui se seraient conduits comme se conduisait

Charles Grandet. Quelques jours avant cette soirée, son père lui

avait dit d'aller pour quelques mois chez son frère de Saumur.

Peut-être M. Grandet de Paris pensait-il à Eugénie. Charles, qui

tombait en province pour la première fois, eut la pensée d'y paraître

avec supériorité. Une cargaison de futilités parisiennes aussi

complète qu'il était possible de la faire, et où, depuis la cravache

qui sert à commencer un duel jusqu'aux beaux pistolets ciselés qui

le terminent, se trouvaient tous les instruments aratoires dont se

sert un jeune oisif pour labourer la vie. Son père lui ayant dit

de voyager seul et modestement, il était venu dans le coupé de la

diligence retenu pour lui seul, assez content de ne pas gâter une

délicieuse voiture de voyage commandée pour aller au-devant de son

Annette, la grande dame que.... etc., et qu'il devait rejoindre en

juin prochain aux eaux de Baden. Charles comptait rencontrer cent

personnes chez son oncle, chasser à courre dans les forêts de son

oncle, y vivre enfin de la vie de château; il ne savait pas le

trouver à Saumur, où il ne s'était informé de lui que pour demander

le chemin de Froidfond; mais, en le sachant en ville, il crut l'y

voir dans un grand hôtel.

Afin de débuter convenablement chez son oncle, soit à Saumur, soit à

Froidfond, il avait fait la toilette de voyage la plus coquette, la

plus simplement recherchée, la plus adorable, pour employer le mot

qui, dans ce temps, résumait les perfections spéciales d'une chose

ou d'un homme. À Tours, un coiffeur venait de lui refriser ses beaux

cheveux châtains; il y avait changé de linge et mis une cravate

de satin noir combinée avec un col rond, de manière à encadrer

agréablement sa blanche et rieuse figure. Une redingote de voyage à

demi boutonnée lui pinçait la taille et laissait voir un gilet de

cachemire à châle sous lequel était un second gilet blanc. Sa montre,

négligemment abandonnée au hasard dans une poche, se rattachait par

une courte chaîne d'or à l'une des boutonnières. Son pantalon gris

se boutonnait sur les côtés, où des dessins brodés en soie noire

enjolivaient les coutures. Il maniait agréablement une canne dont

la pomme d'or sculptée n'altérait point la fraîcheur de ses gants

gris. Enfin, sa casquette était d'un goût excellent. Un Parisien, un

Parisien de la sphère la plus élevée, pouvait seul s'agencer ainsi

sans paraître ridicule, et donner une harmonie de fatuité à toutes

ces niaiseries, que soutenait d'ailleurs un air brave, l'air d'un

jeune homme qui a de beaux pistolets, le coup sûr et Annette.»

Cours familier de Littérature - Volume 18 · 第 116 / 145 题