IV.

Voici maintenant la maison, le lieu du supplice,

«La maison à M. Grandet, cette maison pâle, froide, silencieuse,

située en haut de la ville et abritée par les ruines des remparts.

Les deux piliers et la voûte formant la baie de la porte avaient été,

comme la maison, construits en tuffeau, pierre blanche particulière

au littoral de la Loire, et si molle que sa durée moyenne est à

peine de deux cents ans. Les trous inégaux et nombreux que les

intempéries du climat y avaient bizarrement pratiqués donnaient au

cintre et aux jambages de la baie l'apparence des pierres vermiculées

de l'architecture française, et quelque ressemblance avec le porche

d'une geôle. Au-dessus du cintre régnait un long bas-relief de

pierre dure sculptée représentant les quatre saisons, figures déjà

rongées et toutes noires. Ce bas-relief était surmonté d'une plinthe

saillante, sur laquelle s'élevaient plusieurs de ces végétations dues

au hasard, des pariétaires jaunes, des liserons, des convolvulus,

du plantain et un petit cerisier assez haut déjà. La porte, en

chêne massif, brune, desséchée, fendue de toutes parts, frêle en

apparence, était solidement maintenue par le système de ses boulons,

qui figuraient des dessins symétriques. Une grille carrée, petite,

mais à barreaux serrés et rouges de rouille, occupait le milieu de

la porte bâtarde et servait, pour ainsi dire, de motif à un marteau

qui s'y rattachait par un anneau et frappait sur la tête grimaçante

d'un maître clou. Ce marteau, de forme oblongue et du genre de ceux

que nos ancêtres nommaient jaquemart, ressemblait à un gros point

d'admiration; en l'examinant avec attention, un antiquaire y aurait

retrouvé quelques indices de la figure essentiellement bouffonne

qu'il représentait jadis, et qu'un long usage avait effacée. Par

la petite grille, destinée à reconnaître les amis au temps des

guerres civiles, les curieux pouvaient apercevoir, au fond d'une

voûte obscure et verdâtre, quelques marches dégradées par lesquelles

on montait dans un jardin que bornaient pittoresquement des murs

épais, humides, pleins de suintements et de touffes d'arbustes

malingres. Ces murs étaient ceux du rempart, sur lequel s'élevaient

les jardins de quelques maisons voisines. Au rez-de-chaussée de

la maison, la pièce la plus considérable était une _salle_ dont

l'entrée se trouvait sous la voûte de la porte cochère. Peu de

personnes connaissent l'importance d'une salle dans les petites

villes de l'Anjou, de la Touraine et du Berry. La salle est à la

fois l'antichambre, le salon, le cabinet, le boudoir, la salle à

manger; elle est le théâtre de la vie domestique, le foyer commun;

là le coiffeur du quartier venait couper deux fois l'an les cheveux

de M. Grandet; là entraient les fermiers, le curé, le sous-préfet,

le garçon meunier. Cette pièce, dont les deux croisées donnaient sur

la rue, était planchéiée; des panneaux gris, à moulures antiques,

la boisaient de haut en bas; son plafond se composait de poutres

apparentes, également peintes en gris, dont les entre-deux étaient

remplis de blanc en bourre qui avait jauni. Un vieux cartel de

cuivre, incrusté d'arabesques en écaille, ornait le manteau de

la cheminée en pierre blanche, mal sculpté, sur lequel était une

glace verdâtre, dont les côtés, coupés en biseau pour en montrer

l'épaisseur, reflétaient un filet de lumière le long d'un trumeau

gothique en acier damasquiné. Les deux girandoles de cuivre doré

qui décoraient chacun des coins de la cheminée étaient à deux fins:

en enlevant les roses qui leur servaient de bobèches, et dont la

maîtresse branche s'adaptait au piédestal de marbre bleuâtre agencé

de vieux cuivre, ce piédestal formait un chandelier pour les petits

jours. Les siéges, de forme antique, étaient garnis en tapisseries

représentant les fables de la Fontaine; mais il fallait le savoir

pour en reconnaître les sujets, tant les couleurs passées et les

figures criblées de reprises se voyaient difficilement. Aux quatre

angles de cette salle se trouvaient des encoignures, espèces de

buffets terminés par de crasseuses étagères. Une vieille table à

jouer en marqueterie, dont le dessus faisait échiquier, était placée

dans le tableau qui séparait les deux fenêtres. Au-dessus de cette

table, il y avait un baromètre ovale, à bordure noire, enjolivé par

des rubans de bois doré, où les mouches avaient si licencieusement

folâtré que la dorure en était un problème. Sur la paroi opposée à

la cheminée, deux portraits au pastel étaient censés représenter

l'aïeul de Mme Grandet, le vieux M. de La Bertellière, en lieutenant

des gardes françaises, et défunte Mme Gentillet, en bergère. Aux deux

fenêtres étaient drapés des rideaux en gros de Tours rouge, relevés

par des cordons de soie à glands d'église. Cette luxueuse décoration,

si peu en harmonie avec les habitudes de Grandet, avait été comprise

dans l'achat de la maison, ainsi que le trumeau, le cartel, le meuble

en tapisserie et les encoignures en bois de rose. Dans la croisée la

plus rapprochée de la porte, se trouvait une chaise de paille dont

les pieds étaient montés sur des patins, afin d'élever Mme Grandet à

une hauteur qui lui permît de voir les passants.

Une travailleuse en bois de merisier déteint remplissait l'embrasure,

et le petit fauteuil d'Eugénie Grandet était placé tout auprès.

Depuis quinze ans, toutes les journées de la mère et de la fille

s'étaient paisiblement écoulées à cette place, dans un travail

constant, à compter du mois d'avril jusqu'au mois de novembre. Le

premier de ce dernier mois, elles pouvaient prendre leur station

d'hiver à la cheminée. Ce jour-là seulement Grandet permettait qu'on

allumât le feu dans la salle, et il le faisait éteindre le trente et

un mars, sans avoir égard ni aux premiers froids du printemps ni à

ceux de l'automne.

Une chaufferette, entretenue avec la braise provenant du feu de la

cuisine, que la grande Nanon leur réservait en usant d'adresse,

aidait Mme et Melle Grandet à passer les matinées ou les soirées

les plus fraîches des mois d'avril et d'octobre. La mère et la

fille entretenaient tout le linge de la maison, et employaient si

consciencieusement leurs journées à ce véritable labeur d'ouvrière,

que, si Eugénie voulait broder une collerette à sa mère, elle était

forcée de prendre sur ses heures de sommeil en trompant son père

pour avoir de la lumière. Depuis longtemps l'avare distribuait la

chandelle à sa fille et à la grande Nanon, de même qu'il distribuait

dès le matin le pain et les denrées nécessaires à la consommation

journalière.

La grande Nanon était peut-être la seule créature humaine capable

d'accepter le despotisme de son maître. Toute la ville l'enviait

à M. et à Mme Grandet. La grande Nanon, ainsi nommée à cause de

sa taille haute de cinq pieds huit pouces, appartenait à Grandet

depuis trente-cinq ans. Quoiqu'elle n'eût que soixante livres de

gages, elle passait pour une des plus riches servantes de Saumur.

Ces soixante livres, accumulées depuis trente-cinq ans, lui avaient

permis de placer récemment quatre mille livres en viager chez maître

Cruchot. Ce résultat des longues et persistantes économies de la

grande Nanon parut gigantesque. Chaque servante, voyant à la pauvre

sexagénaire du pain pour ses vieux jours, était jalouse d'elle, sans

penser au dur servage par lequel il avait été acquis. À l'âge de

vingt-deux ans, la pauvre fille n'avait pu se placer chez personne,

tant sa figure semblait repoussante; et certes ce sentiment était

bien injuste: sa figure eût été fort admirée sur les épaules d'un

grenadier de la garde; mais en tout il faut, dit-on, l'à-propos.

Forcée de quitter une ferme incendiée où elle gardait les vaches,

elle vint à Saumur, où elle chercha du service, animée de ce robuste

courage qui ne se refuse à rien. Le père Grandet pensait alors

à se marier, et voulait déjà monter son ménage. Il avisa cette

fille rebutée de porte en porte. Juge de la force corporelle en sa

qualité de tonnelier, il devina le parti qu'on pouvait tirer d'une

créature femelle taillée en Hercule, plantée sur ses pieds comme un

chêne de soixante ans sur ses racines, forte des hanches, carrée

du dos, ayant des mains de charretier et une probité vigoureuse

comme l'était son intacte vertu. Ni les verrues qui ornaient ce

visage martial, ni le teint de brique, ni les bras nerveux, ni les

haillons de la Nanon n'épouvantèrent le tonnelier, qui se trouvait

encore dans l'âge où le coeur tressaille. Il vêtit alors, chaussa,

nourrit la pauvre fille, lui donna des gages, et l'employa sans trop

la rudoyer. En se voyant ainsi accueillie, la grande Nanon pleura

secrètement de joie, et s'attacha sincèrement au tonnelier, qui

d'ailleurs l'exploita féodalement. Nanon faisait tout: elle faisait

la cuisine, elle faisait les buées, elle allait laver le linge à

la Loire, le rapportait sur ses épaules; elle se levait au jour,

se couchait tard; faisait à manger à tous les vendangeurs pendant

les récoltes, surveillait les halleboteurs; défendait, comme un

chien fidèle, le bien de son maître; enfin, pleine d'une confiance

aveugle en lui, elle obéissait sans murmure à ses fantaisies les plus

saugrenues. Lors de la fameuse année 1811, dont la récolte coûta

des peines inouïes, après vingt ans de service, Grandet résolut de

donner sa vieille montre à Nanon, seul présent qu'elle reçut jamais

de lui. Quoiqu'il lui abandonnât ses vieux souliers (elle pouvait

les mettre), il est impossible de considérer le profit trimestriel

des souliers de Grandet comme un cadeau, tant ils étaient usés. La

nécessité rendit cette pauvre fille si avare que Grandet avait fini

par l'aimer comme on aime un chien, et Nanon s'était laissé mettre

au cou un collier garni de pointes dont les piqûres ne la piquaient

plus. Si Grandet coupait le pain avec un peu trop de parcimonie,

elle ne s'en plaignait pas; elle participait gaiement aux profits

hygiéniques que procurait le régime sévère de la maison, où jamais

personne n'était malade. Puis la Nanon faisait partie de la famille:

elle riait quand riait Grandet, s'attristait, gelait, se chauffait,

travaillait avec lui. Combien de douces compensations dans cette

égalité! Jamais le maître n'avait reproché à la servante ni l'alberge

ou la pêche de vigne, ni les prunes ou les brugnons mangés sous

l'arbre. «Allons, régale-toi, Nanon,» lui disait-il dans les années

où les branches pliaient sous les fruits que les fermiers étaient

obligés de donner aux cochons. Pour une fille des champs qui dans

sa jeunesse n'avait récolté que de mauvais traitements, pour une

pauvresse recueillie par charité, le rire équivoque du père Grandet

était un vrai rayon de soleil. D'ailleurs le coeur simple, la tête

étroite de Nanon ne pouvait contenir qu'un sentiment et une idée.

Depuis trente-cinq ans, elle se voyait toujours arrivant devant

le chantier du père Grandet, pieds nus, en haillons, et entendait

toujours le tonnelier lui disant: «Que voulez-vous, ma mignonne?» Et

sa reconnaissance était toujours jeune. Quelquefois Grandet, songeant

que cette pauvre créature n'avait jamais entendu le moindre mot

flatteur, qu'elle ignorait tous les sentiments doux que la femme

inspire, et pouvait comparaître un jour devant Dieu, plus chaste que

ne l'était la vierge Marie elle-même, Grandet, saisi de pitié, disait

en la regardant: «Cette pauvre Nanon!» Son exclamation était toujours

suivie d'un regard indéfinissable que lui jetait la vieille servante.

Ce mot, dit de temps à autre, formait depuis longtemps une chaîne

d'amitié non interrompue, et à laquelle chaque exclamation ajoutait

un chaînon. Cette pitié, placée au coeur de Grandet et prise tout en

gré pour la vieille fille, avait je ne sais quoi d'horrible. Cette

atroce pitié d'avare, qui réveillait mille plaisirs au coeur du vieux

tonnelier, était pour Nanon sa somme de bonheur. Qui ne dira pas

aussi: «Pauvre Nanon!» Dieu reconnaîtra ses anges aux inflexions de

leur voix et de leurs mystérieux regrets. Il y avait dans Saumur une

grande quantité de ménages où les domestiques étaient mieux traités,

mais où les maîtres n'en recevaient néanmoins aucun contentement. De

là cette autre phrase: «Qu'est-ce que les Grandet font donc à leur

grande Nanon pour qu'elle leur soit si attachée? Elle passerait dans

le feu pour eux!» Sa cuisine, dont les fenêtres grillées donnaient

dans la cour, était toujours propre, nette, froide, véritable cuisine

d'avare, où rien ne devait se perdre. Quand Nanon avait lavé sa

vaisselle, serré les restes du dîner, éteint son feu, elle quittait

sa cuisine, séparée de la salle par un couloir, et venait filer du

chanvre auprès de ses maîtres. Une seule chandelle suffisait à la

famille pour la soirée. La servante couchait au fond de ce couloir,

dans un bouge éclairé par un jour de souffrance. Sa robuste santé

lui permettait d'habiter impunément cette espèce de trou, d'où elle

pouvait entendre le moindre bruit par le silence profond qui régnait

nuit et jour dans la maison. Elle devait, comme un dogue chargé de la

police, ne dormir que d'une oreille et se reposer en veillant.»

Cours familier de Littérature - Volume 18 · 第 114 / 145 题