III.

«Il se trouve dans certaines villes de province des maisons dont

la vue inspire une mélancolie égale à celle que provoquent les

cloîtres les plus sombres, les landes les plus ternes ou les ruines

les plus tristes. Peut-être y a-t-il à la fois dans ces maisons et

le silence du cloître, et l'aridité des landes, et les ossements

des ruines: la vie et le mouvement y sont si tranquilles qu'un

étranger les croirait inhabitées, s'il ne rencontrait tout à coup le

regard pâle et froid d'une personne immobile, dont la figure à demi

monastique dépasse l'appui de la croisée au bruit d'un pas inconnu.

Ces principes de mélancolie existent dans la physionomie d'un logis

situé à Saumur, au bout de la rue montueuse qui mène au château,

par le haut de la ville. Cette rue, maintenant peu fréquentée,

chaude en été, froide en hiver, obscure en quelques endroits, est

remarquable par la sonorité de son petit pavé caillouteux, toujours

propre et sec, par l'étroitesse de sa voie tortueuse, par la paix de

ses maisons, qui appartiennent à la vieille ville et que dominent

les remparts. Des habitations trois fois séculaires y sont encore

solides, quoique construites en bois, et leurs divers aspects

contribuent à l'originalité qui recommande cette partie de Saumur

à l'attention des antiquaires et des artistes. Il est difficile de

passer devant ces maisons sans admirer les énormes madriers dont

les bouts sont taillés en figures bizarres, et qui couronnent d'un

bas-relief noir le rez-de-chaussée de la plupart d'entre elles.

Ici, des pièces de bois transversales sont couvertes en ardoises,

et dessinent des lignes bleues sur les frêles murailles d'un logis

terminé par un toit en colombage que les ans ont fait plier, dont

les bardeaux pourris ont été tordus par l'action alternative de la

pluie et du soleil. Là se présentent des appuis de fenêtre usés,

noircis, dont les délicates sculptures se voient à peine, et qui

semblent trop légers pour le pot d'argile brune d'où s'élancent les

oeillets ou les rosiers d'une pauvre ouvrière. Plus loin, ce sont

des portes garnies de clous énormes, où le génie de nos ancêtres a

tracé des hiéroglyphes domestiques dont le sens ne se retrouvera

jamais. Tantôt un protestant y a signé sa foi, tantôt un ligueur y

a maudit Henri IV. Quelque bourgeois y a gravé les insignes de sa

_noblesse de cloches_, la gloire de son échevinage oublié. L'histoire

de France est là tout entière. À côté de la tremblante maison à

pans hourdés où l'artisan a déifié son rabot, s'élève l'hôtel d'un

gentilhomme, où sur le plein-cintre de la porte en pierre se voient

encore quelques vestiges de ses armes, brisées par les diverses

révolutions qui depuis 1789 ont agité le pays. Dans cette rue,

les rez-de-chaussée commerçants ne sont ni des boutiques ni des

magasins; les amis du moyen âge y retrouveraient l'_ouvrouère_ de

nos pères en toute sa naïve simplicité. Ces salles basses, qui n'ont

ni devanture, ni montre, ni vitrages, sont profondes, obscures et

sans ornements extérieurs ou intérieurs. Leur porte est ouverte en

deux parties pleines, grossièrement ferrées, dont la supérieure se

replie intérieurement, et dont l'inférieure, armée d'une sonnette à

ressort, va et vient constamment. L'air et le jour arrivent à cette

espèce d'antre humide, ou par le haut de la porte, ou par l'espace

qui se trouve entre la voûte, le plancher et le petit mur à hauteur

d'appui dans lequel s'encastrent de solides volets, ôtés le matin,

remis et maintenus le soir avec des bandes de fer boulonnées. Ce mur

sert à étaler les marchandises du négociant. Là, nul charlatanisme.

Suivant la nature du commerce, les échantillons consistent en deux ou

trois baquets pleins de sel et de morue, en quelques paquets de toile

à voile, des cordages, du laiton pendu aux solives du plancher, des

cercles le long des murs, ou quelques pièces de drap sur des rayons.

Entrez. Une fille propre, pimpante de jeunesse, au blanc fichu,

aux bras rouges, quitte son tricot, appelle son père ou sa mère qui

vient et vous vend à vos souhaits, flegmatiquement, complaisamment,

arrogamment, selon son caractère, soit pour deux sous, soit pour

vingt mille francs de marchandise. Vous verrez un marchand de merrain

assis à sa porte, et qui tourne ses pouces en causant avec un voisin:

il ne possède en apparence que de mauvaises planches à bouteilles

et deux ou trois paquets de lattes; mais sur le port son chantier

plein fournit tous les tonneliers de l'Anjou; il sait, à une planche

près, combien il _peut_ de tonneaux si la récolte est bonne; un

coup de soleil l'enrichit, un temps de pluie le ruine: en une seule

matinée, les poinçons valent onze francs ou tombent à six livres.

Dans ce pays, comme en Touraine, les vicissitudes de l'atmosphère

dominent la vie commerciale. Vignerons, propriétaires, marchands de

bois, tonneliers, aubergistes, mariniers, sont tous à l'affût d'un

rayon de soleil; ils tremblent en se couchant le soir d'apprendre le

lendemain matin qu'il a gelé pendant la nuit; ils redoutent la pluie,

le vent, la sécheresse, et veulent de l'eau, du chaud, des nuages, à

leur fantaisie. Il y a un duel constant entre le ciel et les intérêts

terrestres. Le baromètre attriste, déride, égaye tour à tour les

physionomies. D'un bout à l'autre de cette rue, l'ancienne grand'rue

de Saumur, ces mots: «Voilà un temps d'or!» se chiffrent de porte en

porte. Aussi chacun répond-il au voisin: «Il pleut des louis,» en

sachant ce qu'un rayon de soleil, ce qu'une pluie opportune lui en

apporte.

Le samedi, vers midi, dans la belle saison, vous n'obtiendrez pas

pour un sou de marchandise chez ces braves industriels. Chacun a

sa vigne, sa closerie, et va passer deux jours à la campagne. Là,

tout étant prévu, l'achat, la vente, le profit, les commerçants se

trouvent avoir dix heures sur douze à employer en joyeuses parties,

en observations, commentaires, espionnages continuels. Une ménagère

n'achète pas une perdrix sans que les voisins demandent au mari si

elle était cuite à point. Une jeune fille ne met pas la tête à sa

fenêtre sans y être vue par tous les groupes inoccupés. Là donc

les consciences sont à jour, de même que ces maisons impénétrables,

noires et silencieuses, n'ont point de mystères. La vie est presque

toujours en plein air: chaque ménage s'assied à sa porte, y déjeune,

y dîne, s'y dispute. Il ne passe personne dans la rue qui ne soit

étudié. Aussi, jadis, quand un étranger arrivait dans une ville de

province, était-il gaussé de porte en porte. De là les bons contes,

de là le surnom de _copieux_ donné aux habitants d'Angers, qui

excellaient à ces railleries urbaines. Les anciens hôtels de la

vieille ville sont situés en haut de cette rue jadis habitée par

les gentilshommes du pays. La maison pleine de mélancolie où se

sont accomplis les événements de cette histoire était précisément

un de ces logis, restes vénérables d'un siècle où les choses et les

hommes avaient ce caractère de simplicité que les moeurs françaises

perdent de jour en jour. Après avoir suivi les détours de ce chemin

pittoresque dont les moindres accidents réveillent des souvenirs

et dont l'effet général tend à plonger dans une sorte de rêverie

machinale, vous apercevez un renfoncement assez sombre, au centre

duquel est cachée la porte de la maison à M. Grandet. Il est

impossible de comprendre la valeur de cette expression provinciale

sans donner la biographie de M. Grandet.

M. Grandet jouissait à Saumur d'une réputation dont les causes et

les effets ne seront pas entièrement compris par les personnes

qui n'ont point vécu en province. M. Grandet, encore nommé par

certaines gens le père Grandet, mais le nombre de ces vieillards

diminuait sensiblement, était en 1789 un maître tonnelier fort à

son aise, sachant lire, écrire et compter. Dès que la République

française mit en vente, dans l'arrondissement de Saumur, les biens

du clergé, le tonnelier, alors âgé de quarante ans, venait d'épouser

la fille d'un riche marchand de planches. Grandet alla, muni de

sa fortune liquide et de la dot, muni de deux mille louis d'or,

au district, où, moyennant deux cents doubles louis offerts par

son beau-père au farouche républicain qui surveillait la vente des

domaines nationaux, il eut pour un morceau de pain, légalement,

sinon légitimement, les plus beaux vignobles de l'arrondissement,

une vieille abbaye et quelques métairies. Les habitants de Saumur

étant peu révolutionnaires, le père Grandet passa pour un homme

hardi, un républicain, un patriote, pour un esprit qui donnait dans

les nouvelles idées, tandis que le tonnelier donnait tout bonnement

dans les vignes. Il fut nommé membre de l'administration du district

de Saumur, et son influence pacifique s'y fit sentir politiquement et

commercialement. Politiquement, il protégea les ci-devant et empêcha

de tout son pouvoir la vente des biens des émigrés; commercialement,

il fournit aux armées républicaines un ou deux milliers de pièces

de vin blanc, et se fit payer en superbes prairies dépendant d'une

communauté de femmes, que l'on avait réservées pour un dernier lot.

Sous le Consulat, le bonhomme Grandet devint maire, administra

sagement, vendangea mieux encore; sous l'Empire, il fut M. Grandet.

Napoléon n'aimait pas les républicains: il remplaça M. Grandet, qui

passait pour avoir porté le bonnet rouge, par un grand propriétaire,

un homme à particule, un futur baron de l'Empire. M. Grandet quitta

les honneurs municipaux sans aucun regret. Il avait fait faire,

dans l'intérêt de la ville, d'excellents chemins qui menaient à ses

propriétés. Sa maison et ses biens, très-avantageusement cadastrés,

payaient des impôts modérés. Depuis le classement de ses différents

clos, ses vignes, grâce à des soins constants, étaient devenues la

tête du pays, mot technique en usage pour indiquer les vignobles qui

produisent la première qualité de vin. Il aurait pu demander la croix

de la Légion d'honneur. Cet événement eut lieu en 1806. M. Grandet

avait alors cinquante-sept ans, et sa femme environ trente-six. Une

fille unique, fruit de leurs légitimes amours, était âgée de dix

ans. M. Grandet, que la Providence voulut sans doute consoler de sa

disgrâce administrative, hérita successivement, pendant cette année,

de Mme de La Gaudinière, née de La Bertellière, mère de Mme Grandet;

puis du vieux M. La Bertellière, père de la défunte; et encore de

Mme Gentillet, grand'mère du côté maternel: trois successions dont

l'importance ne fut connue de personne. L'avarice de ces trois

vieillards était si passionnée, que depuis longtemps ils entassaient

leur argent pour pouvoir le contempler secrètement. Le vieux M. La

Bertellière appelait un placement une prodigalité, trouvant de

plus gros intérêts dans l'aspect de l'or que dans les bénéfices de

l'usure. La ville de Saumur présuma donc la valeur des économies

d'après les revenus des biens au soleil. M. Grandet obtint alors

le nouveau titre de noblesse que notre manie d'égalité n'effacera

jamais: il devint _le plus imposé_ de l'arrondissement. Il exploitait

cent arpents de vignes, qui, dans les années plantureuses, lui

donnaient sept à huit cents poinçons de vin. Il possédait treize

métairies, une vieille abbaye, où, par économie, il avait muré les

croisées, les ogives, les vitraux, ce qui les conserva; et cent

vingt-sept arpents de prairies, où croissaient et grossissaient trois

mille peupliers plantés en 1793. Enfin, la maison dans laquelle il

demeurait était la sienne. Ainsi établissait-on sa fortune visible.

Quant à ses capitaux, deux seules personnes pouvaient vaguement en

présumer l'importance: l'une était M. Cruchot, notaire chargé des

placements usuraires de M. Grandet; l'autre, M. des Grassins, le

plus riche banquier de Saumur, aux bénéfices duquel le vigneron

participait à sa convenance et secrètement. Quoique le vieux Cruchot

et M. des Grassins possédassent cette profonde discrétion qui

engendre en province la confiance et la fortune, ils témoignaient

publiquement à M. Grandet un si grand respect, que les observateurs

pouvaient mesurer l'étendue des capitaux de l'ancien maire d'après

la portée de l'obséquieuse considération dont il était l'objet. Il

n'y avait dans Saumur personne qui ne fût persuadé que M. Grandet

n'eût un trésor particulier, une cachette pleine de louis, et ne se

donnât nuitamment les ineffables jouissances que procure la vue d'une

grande masse d'or. Les avaricieux en avaient une sorte de certitude

en voyant les yeux du bonhomme, auxquels le métal jaune semblait

avoir communiqué ses teintes. Le regard d'un homme accoutumé à tirer

de ses capitaux un intérêt énorme contracte nécessairement, comme

celui du voluptueux, du joueur ou du courtisan, certaines habitudes

indéfinissables, des mouvements furtifs, avides, mystérieux, qui

n'échappent point à ses coreligionnaires. Ce langage secret forme en

quelque sorte la franc-maçonnerie des passions. M. Grandet inspirait

donc l'estime respectueuse à laquelle avait droit un homme qui ne

devait jamais rien à personne, qui, vieux tonnelier, vieux vigneron,

devinait avec la précision d'un astronome quand il fallait fabriquer

pour sa récolte mille poinçons ou seulement cinq cents; qui ne

manquait pas une seule spéculation, avait toujours des tonneaux

à vendre alors que le tonneau valait plus cher que la denrée à

recueillir, pouvait mettre sa vendange dans ses celliers et attendre

le moment de livrer son poinçon à deux cents francs, quand les petits

propriétaires donnaient le leur à cinq louis. Sa fameuse récolte de

1811, sagement serrée, lentement vendue, lui avait rapporté plus de

deux cent quarante mille livres.

Financièrement parlant, M. Grandet tenait du tigre et du boa: il

savait se coucher, se blottir, envisager longtemps sa proie, sauter

dessus; puis il ouvrait la gueule de sa bourse, y engloutissait une

charge d'écus, et se couchait tranquillement, comme le serpent qui

digère, impassible, froid, méthodique. Personne ne le voyait passer

sans éprouver un sentiment d'admiration mélangé de respect et de

terreur. Chacun dans Saumur n'avait-il pas senti le déchirement

poli de ses griffes d'acier? À celui-ci, maître Cruchot avait

procuré l'argent nécessaire à l'achat d'un domaine, mais à onze pour

cent; à celui-là, M. des Grassins avait escompté des traites, mais

avec un effroyable prélèvement d'intérêts. Il s'écoulait peu de

jours sans que le nom de M. Grandet fût prononcé, soit au marché,

soit pendant les soirées dans les conversations de la ville. Pour

quelques personnes, la fortune du vieux vigneron était l'objet d'un

orgueil patriotique. Aussi plus d'un négociant, plus d'un aubergiste,

disait-il aux étrangers avec un certain contentement: «Monsieur,

nous avons ici deux ou trois maisons millionnaires; mais, quant à M.

Grandet, il ne connaît pas lui-même sa fortune!» En 1816, les plus

habiles calculateurs de Saumur estimaient les biens territoriaux du

bonhomme à près de quatre millions; mais comme, terme moyen, il avait

dû tirer par an, depuis 1793 jusqu'en 1817, cent mille francs de ses

propriétés, il était présumable qu'il possédait en argent une somme

presque égale à celle de ses biens-fonds. Aussi, lorsqu'après une

partie de boston, ou quelque entretien sur les vignes, on venait

à parler de M. Grandet, les gens capables disaient-ils: «Le père

Grandet? le père Grandet doit avoir cinq ou six millions.--Vous

êtes plus habile que je ne le suis, je n'ai jamais pu savoir le

total,» répondaient M. Cruchot ou M. des Grassins, s'ils entendaient

le propos. Quelque Parisien parlait-il des Rothschild ou de M.

Laffitte, les gens de Saumur demandaient s'ils étaient aussi

riches que M. Grandet. Si le Parisien leur jetait en souriant une

dédaigneuse affirmation, ils se regardaient en hochant la tête d'un

air d'incrédulité. Une si grande fortune couvrait d'un manteau d'or

toutes les actions de cet homme. Si d'abord quelques particularités

de sa vie donnèrent prise au ridicule et à la moquerie, la moquerie

et le ridicule s'étaient usés. En ses moindres actes, M. Grandet

avait pour lui l'autorité de la chose jugée. Sa parole, son vêtement,

ses gestes, le clignement de ses yeux, faisaient loi dans le pays, où

chacun, après l'avoir étudié comme un naturaliste étudie les effets

de l'instinct chez les animaux, avait pu reconnaître la profonde

et muette sagesse de ses plus légers mouvements. «L'hiver sera

rude, disait-on, le père Grandet a mis ses gants fourrés: il faut

vendanger.--Le père Grandet prend beaucoup de merrain, il y aura du

vin cette année.» M. Grandet n'achetait jamais ni viande ni pain.

Ses fermiers lui apportaient par semaine une provision suffisante

de chapons, de poulets, d'oeufs, de beurre et de blé de rente. Il

possédait un moulin dont le locataire devait, en sus du bail, venir

chercher une certaine quantité de grains et lui en rapporter le son

et la farine. La grande Nanon, son unique servante, quoiqu'elle

ne fût plus jeune, boulangeait elle-même tous les samedis le pain

de la maison. M. Grandet s'était arrangé avec les maraîchers, ses

locataires, pour qu'ils le fournissent de légumes. Quant aux fruits,

il en récoltait une telle quantité qu'il en faisait vendre une

grande partie au marché. Son bois de chauffage était coupé dans ses

haies ou pris dans les vieilles _truisses_ à moitié pourries qu'il

enlevait au bord de ses champs, et ses fermiers le lui charroyaient

en ville tout débité, le rangeaient par complaisance dans son

bûcher, et recevaient ses remercîments. Ses seules dépenses connues

étaient le pain bénit, la toilette de sa femme, celle de sa fille,

et le payement de leurs chaises à l'église, la lumière, les gages

de la grande Nanon, l'étamage de ses casseroles, l'acquittement

des impositions, les réparations de ses bâtiments et les frais de

ses exploitations. Il avait six cents arpents de bois récemment

achetés qu'il faisait surveiller par le garde d'un voisin, auquel

il promettait une indemnité. Depuis cette acquisition seulement, il

mangeait du gibier. Les manières de cet homme étaient fort simples.

Il parlait peu. Généralement il exprimait ses idées par de petites

phrases sentencieuses et dites d'une voix douce.

Depuis la Révolution, époque à laquelle il attira les regards, le

bonhomme bégayait d'une manière fatigante aussitôt qu'il avait à

discourir longuement ou à soutenir une discussion. Ce bredouillement,

l'incohérence de ses paroles, le flux de mots où il noyait sa pensée,

son manque apparent de logique, attribués à un défaut d'éducation,

étaient affectés, et seront suffisamment expliqués par quelques

événements de cette histoire. D'ailleurs, quatre phrases, exactes

autant que des formules algébriques, lui servaient habituellement

à embrasser, à résoudre toutes les difficultés de la vie et du

commerce: «Je ne sais pas, je ne puis pas, je ne veux pas, nous

verrons cela.» Il ne disait jamais ni oui ni non, et n'écrivait

point. Lui parlait-on? il écoutait froidement, se tenait le menton

dans la main droite en appuyant son coude droit sur le revers

de la main gauche, et se formait en toute affaire des opinions

desquelles il ne revenait point. Il méditait longuement les moindres

marchés. Quand, après une savante conversation, son adversaire lui

avait livré le secret de ses prétentions en croyant le tenir, il

lui répondait: «Je ne puis rien conclure sans avoir consulté ma

femme.» Sa femme, qu'il avait réduite à un ilotisme complet, était

en affaires son paravent le plus commode. Il n'allait jamais chez

personne, ne voulait ni recevoir ni donner à dîner; il ne faisait

jamais de bruit, et semblait économiser tout, même le mouvement. Il

ne dérangeait rien chez les autres, par un respect constant de la

propriété. Néanmoins, malgré la douceur de sa voix, malgré sa tenue

circonspecte, le langage et les habitudes du tonnelier perçaient,

surtout quand il était au logis, où il se contraignait moins que

partout ailleurs. Au physique, Grandet était un homme de cinq pieds,

trapu, carré, ayant des mollets de douze pouces de circonférence,

des rotules noueuses et de larges épaules; son visage était rond,

tanné, marqué de petite vérole; son menton était droit, ses lèvres

n'offraient aucune sinuosité, et ses dents étaient blanches; ses

yeux avaient l'expression calme et dévoratrice que le peuple accorde

au basilic; son front, plein de rides transversales, ne manquait

pas de protubérances significatives; ses cheveux jaunâtres et

grisonnants étaient blanc et or, disaient quelques jeunes gens qui

ne connaissaient pas la gravité d'une plaisanterie faite sur M.

Grandet. Son nez, gros par le bout, supportait une loupe veinée, que

le vulgaire disait, non sans raison, pleine de malice. Cette figure

annonçait une finesse dangereuse, une probité sans chaleur, l'égoïsme

d'un homme habitué à concentrer ses sentiments dans la jouissance

de l'avarice et sur le seul être qui lui fût réellement de quelque

chose, sa fille Eugénie, sa seule héritière. Attitude, manières,

démarche, tout en lui, d'ailleurs, attestait cette croyance en soi

que donne l'habitude d'avoir toujours réussi dans ses entreprises.

Aussi, quoique de moeurs faciles et molles en apparence, M. Grandet

avait-il un caractère de bronze. Toujours vêtu de la même manière,

qui le voyait aujourd'hui le voyait tel qu'il était depuis 1791.

Ses forts souliers se nouaient avec des cordons de cuir; il portait

en tout temps des bas de laine drapés, une culotte courte de

gros drap marron à boucles d'argent, un gilet de velours à raies

alternativement jaunes et puce, boutonné carrément, un large habit

marron à grands pans, une cravate noire et un chapeau de quaker. Ses

gants, aussi solides que ceux des gendarmes, lui duraient vingt mois,

et, pour les conserver propres, il les posait sur le bord de son

chapeau à la même place, par un geste méthodique. Saumur ne savait

rien de plus sur ce personnage.»

Cours familier de Littérature - Volume 18 · 第 113 / 145 题