Eugénie Grandet est la peinture d'un vice, d'un vice froid,
personnel, implacable, qui, sans présenter au dehors ces férocités
dramatiques dont le scélérat passionne ses actes, lui fait commettre
dans son intérieur ces cruautés lentes et silencieuses qui lui
méritent à bon droit le titre de scélérat.
Tel est M. Grandet, le père d'Eugénie Grandet, qui, après sa femme,
fait de sa fille unique sa première victime.
Balzac est avant tout le grand géographe des passions. Je ne sais
quel instinct révélateur et observateur lui a appris que les lieux
et les hommes se tiennent par des rapports secrets; que tel site
est une idée, que telle muraille est un caractère, et que pour
bien saisir un portrait il faut bien peindre un intérieur. Cette
analogie et cette fidélité sont à ses romans ce que le paysage est
aux grandes scènes du drame. Les imbéciles se plaignent de cette
minutie apparente de descriptions, les hommes de haute et profonde
intelligence l'admirent. Tout commence chez lui par ce _milieu_ de
ses personnages, préface de l'homme. C'est même là qu'il déploie le
plus de verve. Voyez le début d'_Eugénie Grandet_.