Enfin il pense à renouer ses oeuvres immortelles par un lien qui
leur donne l'unité. Il conçoit la _Comédie humaine_, sujet que nous
avons tous conçu, le _poëme épique_ universel sous forme de romans
successifs. Il s'y dévoue, il s'y absorbe, il expire sans l'avoir
terminé.
«Je suis si triste aujourd'hui, qu'il doit y avoir quelque sympathie
sous cette tristesse. Quelqu'un de ceux que j'aime serait-il
malheureux? Ma mère est-elle souffrante? Où est mon bon Surville?
est-il bien de corps et d'âme? Avez-vous des nouvelles de Henri?
sont-elles bonnes? Toi ou tes petites, seriez-vous malades?
Rassurez-moi vite sur tous ces chers sujets.
«Mes essais de théâtre vont mal, il faut y renoncer pour le moment.
Le drame historique exige de grands effets de scène que je ne connais
pas et qu'on ne trouve peut-être que sur place, avec des acteurs
intelligents. Quant à la comédie, Molière, que je veux suivre, est
un maître désespérant; il faut des jours sur des jours pour arriver
à quelque chose de bien en ce genre, et c'est toujours le temps qui
me manque. Il y a d'ailleurs d'innombrables difficultés à vaincre
pour aborder n'importe quelle scène, et je n'ai pas le loisir de
jouer des jambes et des coudes; un chef-d'oeuvre seul, et mon nom
m'en ouvriraient les portes; mais je n'en suis pas encore aux
chefs-d'oeuvre. Ne pouvant compromettre ma réputation, il faudrait
trouver des prête-noms; c'est du temps à perdre, et le fâcheux, c'est
que je n'ai pas le moyen d'en perdre! Je le regrette; ces travaux,
plus productifs que mes livres, m'auraient plus promptement tiré
de peine. Mais il y a longtemps que les angoisses et moi nous nous
sommes mesurés, je les ai domptées, je les dompterai encore. Si je
succombe, c'est le ciel qui l'aura voulu, et non pas moi.
«La vivacité d'impression que mes chagrins te causent devrait
m'interdire de t'en parler, mais le moyen de ne pas épancher mon
coeur trop plein près de toi? C'est mal, cependant; il faut une
organisation robuste qui vous manque, à vous autres femmes, pour
supporter les tourments de la vie de l'écrivain.
«Je travaille plus que je ne le voulais, que veux-tu? Quand je
travaille, j'oublie mes peines, c'est ce qui me sauve; mais toi, tu
n'oublies rien! Il y a des gens qui s'offensent de cette faculté, ils
redoublent mes tourments en ne me comprenant pas!
«Je devrais faire assurer ma vie pour laisser, en cas de mort, une
petite fortune à ma mère; toutes dettes payées, pourrais-je supporter
ces frais? je verrai cela à mon retour.
«Le temps que durait jadis l'inspiration produite par le café
diminue; il ne donne plus maintenant que quinze jours d'excitation
à mon cerveau, excitation fatale, car elle me cause d'horribles
douleurs d'estomac. C'est au surplus le temps que Rossini lui assigne
pour son compte.
«Laure, je fatiguerai tout le monde autour de moi et ne m'en
étonnerai pas. Quelle existence d'auteur a été autrement? mais j'ai
aujourd'hui la conscience de ce que je suis et de ce que je serai!
«Quelle énergie ne faut-il pas pour garder sa tête saine quand le
coeur souffre autant! Travailler nuit et jour, se voir sans cesse
attaqué quand il me faudrait la tranquillité du cloître pour mes
travaux! Quand l'aurai-je? l'aurai-je un seul jour! que dans la tombe
peut-être!... on me rendra justice alors, je veux l'espérer!... Mes
meilleures inspirations ont toujours brillé, au surplus, aux heures
d'extrêmes angoisses; elles vont donc luire encore!...
«Je m'arrête, je suis trop triste; le ciel devait un frère plus
heureux à une soeur si affectionnée!...»
Mon frère était alors accablé par un grand chagrin de coeur; je ne
peux publier de sa volumineuse correspondance que ce qui a rapport
à lui ou à ses oeuvres, et le montrer que sous l'aspect de fils
ou de frère; ces restrictions privent le public de quelques pages
intéressantes, notamment de celles qu'il m'adressa après la mort
d'une personne bien chère. C'est ce que j'ai lu de plus éloquent dans
l'expression de la douleur.