XIX.

Enfin il pense à renouer ses oeuvres immortelles par un lien qui

leur donne l'unité. Il conçoit la _Comédie humaine_, sujet que nous

avons tous conçu, le _poëme épique_ universel sous forme de romans

successifs. Il s'y dévoue, il s'y absorbe, il expire sans l'avoir

terminé.

«Je suis si triste aujourd'hui, qu'il doit y avoir quelque sympathie

sous cette tristesse. Quelqu'un de ceux que j'aime serait-il

malheureux? Ma mère est-elle souffrante? Où est mon bon Surville?

est-il bien de corps et d'âme? Avez-vous des nouvelles de Henri?

sont-elles bonnes? Toi ou tes petites, seriez-vous malades?

Rassurez-moi vite sur tous ces chers sujets.

«Mes essais de théâtre vont mal, il faut y renoncer pour le moment.

Le drame historique exige de grands effets de scène que je ne connais

pas et qu'on ne trouve peut-être que sur place, avec des acteurs

intelligents. Quant à la comédie, Molière, que je veux suivre, est

un maître désespérant; il faut des jours sur des jours pour arriver

à quelque chose de bien en ce genre, et c'est toujours le temps qui

me manque. Il y a d'ailleurs d'innombrables difficultés à vaincre

pour aborder n'importe quelle scène, et je n'ai pas le loisir de

jouer des jambes et des coudes; un chef-d'oeuvre seul, et mon nom

m'en ouvriraient les portes; mais je n'en suis pas encore aux

chefs-d'oeuvre. Ne pouvant compromettre ma réputation, il faudrait

trouver des prête-noms; c'est du temps à perdre, et le fâcheux, c'est

que je n'ai pas le moyen d'en perdre! Je le regrette; ces travaux,

plus productifs que mes livres, m'auraient plus promptement tiré

de peine. Mais il y a longtemps que les angoisses et moi nous nous

sommes mesurés, je les ai domptées, je les dompterai encore. Si je

succombe, c'est le ciel qui l'aura voulu, et non pas moi.

«La vivacité d'impression que mes chagrins te causent devrait

m'interdire de t'en parler, mais le moyen de ne pas épancher mon

coeur trop plein près de toi? C'est mal, cependant; il faut une

organisation robuste qui vous manque, à vous autres femmes, pour

supporter les tourments de la vie de l'écrivain.

«Je travaille plus que je ne le voulais, que veux-tu? Quand je

travaille, j'oublie mes peines, c'est ce qui me sauve; mais toi, tu

n'oublies rien! Il y a des gens qui s'offensent de cette faculté, ils

redoublent mes tourments en ne me comprenant pas!

«Je devrais faire assurer ma vie pour laisser, en cas de mort, une

petite fortune à ma mère; toutes dettes payées, pourrais-je supporter

ces frais? je verrai cela à mon retour.

«Le temps que durait jadis l'inspiration produite par le café

diminue; il ne donne plus maintenant que quinze jours d'excitation

à mon cerveau, excitation fatale, car elle me cause d'horribles

douleurs d'estomac. C'est au surplus le temps que Rossini lui assigne

pour son compte.

«Laure, je fatiguerai tout le monde autour de moi et ne m'en

étonnerai pas. Quelle existence d'auteur a été autrement? mais j'ai

aujourd'hui la conscience de ce que je suis et de ce que je serai!

«Quelle énergie ne faut-il pas pour garder sa tête saine quand le

coeur souffre autant! Travailler nuit et jour, se voir sans cesse

attaqué quand il me faudrait la tranquillité du cloître pour mes

travaux! Quand l'aurai-je? l'aurai-je un seul jour! que dans la tombe

peut-être!... on me rendra justice alors, je veux l'espérer!... Mes

meilleures inspirations ont toujours brillé, au surplus, aux heures

d'extrêmes angoisses; elles vont donc luire encore!...

«Je m'arrête, je suis trop triste; le ciel devait un frère plus

heureux à une soeur si affectionnée!...»

Mon frère était alors accablé par un grand chagrin de coeur; je ne

peux publier de sa volumineuse correspondance que ce qui a rapport

à lui ou à ses oeuvres, et le montrer que sous l'aspect de fils

ou de frère; ces restrictions privent le public de quelques pages

intéressantes, notamment de celles qu'il m'adressa après la mort

d'une personne bien chère. C'est ce que j'ai lu de plus éloquent dans

l'expression de la douleur.

Cours familier de Littérature - Volume 18 · 第 101 / 145 题