XVI.

De toutes les sciences qu'il a touchées, la plus universelle est la

politique. C'est à cause de cette universalité même que nous allons

l'étudier avec vous la première.

La politique est la science du présent.

À ce titre elle intéresse tout le monde.

Mais, avant d'examiner celle d'Aristote, et en fermant le livre

dans lequel je viens de l'étudier, une réflexion me frappe et me

confond: c'est l'antiquité prodigieuse, ou plutôt c'est la presque

éternité de cette science. Aristote écrivait, pensait, parlait

quatre cents ans avant la naissance de Jésus-Christ. Nous aimons

à nous figurer qu'à des époques aussi reculées et dans des pays

aussi barbares, la politique n'était qu'un vague instinct de la

société humaine, sans morale, sans règle, sans définition, sans

dénomination, sans tendance, agitant confusément l'humanité au gré

de la force et de la ruse, tel, par exemple, que Machiavel dans _le

Prince_ l'entendait deux mille ans après. J'avoue, quant à moi, qu'en

lisant la _Politique_ d'Aristote, je croyais lire les publicistes

les plus raffinés du temps présent. Montesquieu, J.-J. Rousseau, M.

de Bonald, Royer-Collard, n'emploient ni d'autres idées ni d'autres

termes. La monarchie à mille formes, l'aristocratie, l'oligarchie,

la démocratie, la démagogie, l'anarchie, la république dérivée de

la représentation ou des décrets directs du peuple, l'État, la

souveraineté de l'État, les changements violents ou les révolutions

lentes, les passions du peuple ou les factions des grands, les

combinaisons variées de ces divers principes de gouvernement, les

décadences ou les renaissances qui les précipitent ou qui les

relèvent, tout cela est écrit dans la Politique d'Aristote aussi

nettement que dans les cent mille brochures des doctrinaires de nos

jours; à l'exception du principe de l'esclavage, passé en loi et en

morale par l'habitude, et considéré par le publiciste d'Athènes comme

l'oeuvre de la nature et non comme une erreur des lois, il n'y a rien

dans Aristote qui ne soit dans les mêmes termes aujourd'hui dans nos

philosophes politiques. Où est donc le progrès de ces deux mille

quatre cents ans? Encore une fois, à l'exception de l'esclavage,

Mirabeau, à la tribune de l'Assemblée constituante, raisonne-t-il

autrement qu'Aristote? Et, si l'on remonte par la pensée à deux

ou trois mille ans plus loin que sa _Politique_, ne sera-t-on pas

tenté de croire que le monde est né vieux et que les mêmes mots ont

exprimé les mêmes choses depuis l'origine inconnue des mots et des

choses? Antiquité et éternité ne sont-ils pas synonymes, et les

mêmes phénomènes que nous pose aujourd'hui le point d'interrogation

n'étaient-ils pas résolus dans les jours infiniment plus reculés

d'Homère? Rien de nouveau sous le soleil, pas même les raffinements

et les proverbes de la politique. Cela doit nous rendre modestes, car

on devait l'être déjà du temps d'Aristote. La terre tourne, mais les

vérités ne changent pas de place. Il y a dans les faits une réalité

occulte qui est aux choses politiques ce que la gravitation est aux

choses physiques, et qui leur assigne leur poids et détermine leur

équilibre divin. Platon le rêveur dans le temps d'Aristote, Rousseau

et les utopistes de nos jours, ont prétendu s'inscrire en faux contre

ce _fatum_ des choses, et, quand nous voulons revenir à Dieu, nous

revenons à Aristote.

Voici l'analyse raisonnée de sa Politique: trouvez mieux, et

étonnez-vous que ce livre, bien supérieur à Rousseau et à

Montesquieu, ait été recueilli il y a tant de milliers d'années comme

l'évangile infaillible de la politique.

Cours familier de Littérature - Volume 18 · 第 23 / 145 题