De toutes les sciences qu'il a touchées, la plus universelle est la
politique. C'est à cause de cette universalité même que nous allons
l'étudier avec vous la première.
La politique est la science du présent.
À ce titre elle intéresse tout le monde.
Mais, avant d'examiner celle d'Aristote, et en fermant le livre
dans lequel je viens de l'étudier, une réflexion me frappe et me
confond: c'est l'antiquité prodigieuse, ou plutôt c'est la presque
éternité de cette science. Aristote écrivait, pensait, parlait
quatre cents ans avant la naissance de Jésus-Christ. Nous aimons
à nous figurer qu'à des époques aussi reculées et dans des pays
aussi barbares, la politique n'était qu'un vague instinct de la
société humaine, sans morale, sans règle, sans définition, sans
dénomination, sans tendance, agitant confusément l'humanité au gré
de la force et de la ruse, tel, par exemple, que Machiavel dans _le
Prince_ l'entendait deux mille ans après. J'avoue, quant à moi, qu'en
lisant la _Politique_ d'Aristote, je croyais lire les publicistes
les plus raffinés du temps présent. Montesquieu, J.-J. Rousseau, M.
de Bonald, Royer-Collard, n'emploient ni d'autres idées ni d'autres
termes. La monarchie à mille formes, l'aristocratie, l'oligarchie,
la démocratie, la démagogie, l'anarchie, la république dérivée de
la représentation ou des décrets directs du peuple, l'État, la
souveraineté de l'État, les changements violents ou les révolutions
lentes, les passions du peuple ou les factions des grands, les
combinaisons variées de ces divers principes de gouvernement, les
décadences ou les renaissances qui les précipitent ou qui les
relèvent, tout cela est écrit dans la Politique d'Aristote aussi
nettement que dans les cent mille brochures des doctrinaires de nos
jours; à l'exception du principe de l'esclavage, passé en loi et en
morale par l'habitude, et considéré par le publiciste d'Athènes comme
l'oeuvre de la nature et non comme une erreur des lois, il n'y a rien
dans Aristote qui ne soit dans les mêmes termes aujourd'hui dans nos
philosophes politiques. Où est donc le progrès de ces deux mille
quatre cents ans? Encore une fois, à l'exception de l'esclavage,
Mirabeau, à la tribune de l'Assemblée constituante, raisonne-t-il
autrement qu'Aristote? Et, si l'on remonte par la pensée à deux
ou trois mille ans plus loin que sa _Politique_, ne sera-t-on pas
tenté de croire que le monde est né vieux et que les mêmes mots ont
exprimé les mêmes choses depuis l'origine inconnue des mots et des
choses? Antiquité et éternité ne sont-ils pas synonymes, et les
mêmes phénomènes que nous pose aujourd'hui le point d'interrogation
n'étaient-ils pas résolus dans les jours infiniment plus reculés
d'Homère? Rien de nouveau sous le soleil, pas même les raffinements
et les proverbes de la politique. Cela doit nous rendre modestes, car
on devait l'être déjà du temps d'Aristote. La terre tourne, mais les
vérités ne changent pas de place. Il y a dans les faits une réalité
occulte qui est aux choses politiques ce que la gravitation est aux
choses physiques, et qui leur assigne leur poids et détermine leur
équilibre divin. Platon le rêveur dans le temps d'Aristote, Rousseau
et les utopistes de nos jours, ont prétendu s'inscrire en faux contre
ce _fatum_ des choses, et, quand nous voulons revenir à Dieu, nous
revenons à Aristote.
Voici l'analyse raisonnée de sa Politique: trouvez mieux, et
étonnez-vous que ce livre, bien supérieur à Rousseau et à
Montesquieu, ait été recueilli il y a tant de milliers d'années comme
l'évangile infaillible de la politique.