Il quitta Athènes nuitamment, et il se retira dans l'île d'Eubée, à
Chalcis, avec sa femme et sa fille. Mais, trop près d'Athènes pour
échapper à la persécution des Athéniens, trop voisin de la Macédoine
pour éviter la vengeance des ennemis de son neveu Callisthène, il
reçut, selon les uns, la ciguë de Socrate; selon d'autres, il la
devança en la buvant de lui-même, dans la soixante et onzième année
de sa vie. Tous assurent qu'il mourut d'une mort violente, forcée
ou volontaire: triste récompense pour un homme qui avait toujours
cherché à tenir son destin et son âme en équilibre et comme dans un
juste milieu, entre l'espérance et le désespoir.
Quoi qu'il en soit, il ne mourut pas sans avoir laissé à sa femme et
à son fils une fortune dérobée à ses ennemis. Cette fortune, venue
de son père, n'était ni trop modique ni trop considérable. Elle
leur laissa un témoignage de sa vie, qui leur assurait leur propre
existence.
Telle est l'histoire d'Aristote, sans autre événement que sa mort.
Avec lui ne mourut pas un homme, mais une doctrine, qui ne disparut
un moment que pour faire explosion dans le monde, lorsque plus tard
Sylla vint s'emparer d'Athènes, et qu'ayant retrouvé les innombrables
manuscrits d'Aristote, il les remit à des collecteurs de dépouilles
opimes pour les transporter à Rome et en remplir, jusqu'à nos jours,
l'univers.