A la zaouïya

Nous nous rapprochons de nouveau de l’oued, dont les deux rives sont

plantées de jardins, toujours du même vert, presque invraisemblable tant

il est frais et savoureux.

Sur une sorte d’aire très unie, quelques maisons en toub: c’est encore

une retraite des tolba, dépendant, comme leurs jardins, de la zaouïya

d’El-Hamel.

El-Hamel, nom poétique qui signifie «l’Égaré», et qui sied très bien à

ce lieu sauvage et grandiose, perdu, en effet, dans une vallée resserrée

d’un côté et ouverte de l’autre, vers l’oued, sur un horizon vaste et

azuré.

Et la zaouïya nous apparaît sur la hauteur: deux grands corps de

bâtiment, l’un très blanc, d’aspect européen, et l’autre en toub très

claire, avec de rares ouvertures étroites.

Au-dessous, une agglomération de maisons en terre, puis le village de la

tribu des Chorfa, pittoresque amas de maisons d’aspect caduc, comme

toutes ces constructions en toub.

Plus bas encore, une mer de verdure que surmontent, comme un dais

splendide, les dattiers.

Tout cela se profile très nettement, très délicatement sur les teintes

indéfinissables de la colline, dans l’air pur de la montagne. Ce lieu a

un aspect particulier, bien à lui et qui ne tient ni du Sahara, ni du

paysage ordinaire des Hauts-Plateaux.

... Je m’endors tout de suite, sur un tapis, dans une petite chambre en

toub, très pauvre et très simple, qui est la demeure de Si Abou Bekr,

tandis qu’un va-et-vient joyeux nous souhaite la bienvenue.

Au réveil, je retrouve là ces conversations calmes, secrètes et polies

qui font passer les heures longues des jours sans cesse semblables,

partout où, intacte, la grande insouciance islamique n’a pas été touchée

par la dissolvante agitation européenne.

Ici, dans ce lieu égaré où le cadre est grandiose et simple, les bruits

de nos luttes acharnées et inutiles viennent mourir dans le grand

silence immuable, et les affaires courantes, sensiblement toujours les

mêmes, ne sont que des incidents.

Pour vivre avec ces hommes renfermés et susceptibles, il faut avoir

pénétré leurs idées, les avoir faites siennes, les avoir purifiées en

les faisant remonter à leur source antique... Alors la vie est facile et

très doucement berceuse dans ce monde des burnous et des turbans, fermé

à jamais à l’observation du touriste, quelque attentive et intelligente

qu’elle soit.

Peu parler, écouter beaucoup, ne pas se livrer: telles sont les règles à

suivre pour plaire dans les milieux arabes du Sud, et pour y être à son

aise...

* * * * *

Après avoir traversé plusieurs vestibules et des cours vastes et

sombres, nous entrons dans une grande cour intérieure, enclose de très

hauts et très vieux murs en toub brunâtre. Au milieu, pousse un jeune

figuier, qui, dans peu d’années, ombragera ce lieu où règne un grand

silence. Dans cette cour nous vîmes une sorte de lit, une grande dalle

polie, posée sur quatre supports de pierre: c’est là que se tenait le

marabout défunt, Sidi Mohammed Belkassem.

Notes de route · 第 57 / 68 题