Bou-Saâda, vision gracieuse qui m’est apparue, auréolée de soleil, dorée
et sertie dans l’émeraude vivante de ses jardins!
L’oued Bou-Saâda, par un grand circuit, coule au pied de la ville, sur
des galets blancs. A gauche, débordant par-dessus les murs en toub
jaune, les jardins touffus comme une forêt vierge et couronnés par
l’empanachement royal des dattiers. A droite, émergeant d’une ceinture
de figuiers, de lauriers-roses et de grenadiers, les hautes maisons de
terre, disposées en un désordre agréable et très saharien.
Marchant dans l’eau, vers laquelle se penchent nos bêtes altérées, nous
suivons le lit de l’oued, jusqu’à une fontaine très fraîche, qui jaillit
d’un rocher, au pied de la ville: «Aïn-Bessem»--la fontaine souriante.
Là, nous buvons encore.
* * * * *
... Bou-Saâda, elle aussi, est divisée en deux villes, séparées par un
ravin profond et réunies par un pont.
Dans l’une, il y a des bâtiments européens, le bureau arabe, la justice
de paix. Dans l’autre, le vieil amas de terre pétrie qui est la vraie
Bou-Saâda!
La ville double est enserrée entre de hautes collines rougeâtres,
dominées par les montagnes, les étranges montagnes de cette chaîne du
Sud, stratifiées et surmontées de terrasses inclinées, dont
quelques-unes surplombantes.
* * * * *
Le peuple de Bou-Saâda ressemble à ce peuple du Sahara, attaché
profondément aux anciennes coutumes, aux usages d’autrefois... ce peuple
qui, plus on s’éloigne des grandes villes cosmopolites et corrompues,
semble remonter plus loin l’échelle des vieux siècles abolis.
Visages bronzés sous le turban blanc ou le voile attaché avec la
cordelette en poil de chameau beige, visages mâles ou ascétiques, yeux
fauves et caves, brillant d’une flamme sombre sous l’auvent de la
guelmouna (capuchon du burnous), chapelets au cou, attitudes d’un autre
âge, d’un autre monde presque.
Le costume féminin est plus difficile à porter: les mousselines drapées
en tunique grecque, ceinturées très bas, la coiffure volumineuse,
s’étendant en largeur, tout cela ne sied qu’aux femmes grandes et
sveltes, très souples surtout. Et ce ne sont pas celles-là que l’on voit
dans la rue, mais de pauvres vieilles momies usées, lamentables.
... Nous faisons préparer nos lits--des nattes et des tapis--sous les
arcades d’une grande maison dépendant de la zaouïya, et située dans un
coin retiré de la nouvelle ville, près de la justice de paix, dont elle
est séparée par une fondrière profonde où il y a un très beau jardin,
chaos de verdure puissante.
En face de nous, comme contraste, un jardin européen, plantation
famélique de mimosas et de mûriers mal venus et grêles, le tout
tristement enclos d’une ronce artificielle.--Comme ces jardins à
alignements symétriques, sans imprévu et sans charme, semblent piteux à
côté des splendides jardins arabes, plantés au hasard d’une fantaisie
toute proche de la nature et riche comme elle!
Les disciplinaires moroses, les pauvres prisonniers loqueteux et leurs
gardiens ne savent pas, comme le fellah ignorant et poète, marier la
vigne claire au sombre feuillage des figuiers, jeter le rose clair des
lauriers au milieu des palmiers puissants, et le rouge incarnadin des
grenadiers dans l’ombre opaque des pommiers.
* * * * *
... Le temps passe, et, dès l’aube, nous repartons pour la zaouïya qui
est là-bas, sur la route attirante de Djelfa et du désert.
Le chemin, après avoir longé l’oued Bou-Saâda, s’engage entre les
montagnes bleuissantes, dans la lumière claire de l’aube.
L’été a desséché les prés et le maquis. Tout reprend les teintes
neutres, mais infiniment variées, de la terre. Rouge brique, terre de
Sienne, ocre jaune, ocre verdâtre, teintes cendrées sans noms, à peine
perceptibles, les nuances du mauve, la gamme prodigieuse des gris, des
roses pâles, des blancs livides. Cette neutralité des teintes, leur
manque de précision, donnent un grand charme à des jeux de lumière
introuvables partout ailleurs, et qui sont le miracle de ces régions
ardentes.