Sous le soleil d’hiver, Aïn-Sefra ferait penser à un triste village du
Nord, avec ses maisons pâles et ses arbres sans feuilles... Mais il y a
la note africaine des dunes rougeâtres, et les bâtiments militaires avec
leurs arcades en briques sanguines, et le grand vide du désert de sable.
L’air est limpide et frais et, dans le ciel clair, des caravanes légères
de nuages laineux passent, promenant leurs ombres bleuâtres sur la
plaine dorée.
Je vais regagner la province d’Alger par la route des Hauts-Plateaux. La
morne tristesse du départ, à Beni-Ounif, s’est dissipée. Mes sensations
d’aujourd’hui sont lentes et apaisées. Sans hâte, je m’en vais vers le
ksar, au pied des dunes. Là, il y a encore quelques aspects sahariens:
les grands dattiers qui ne changent pas à travers les saisons, les
koubba blanches, immuables à travers les siècles, dans la poussière et
la nudité du décor.
Elles entourent le ksar, les koubba saintes, et le veillent comme des
sentinelles de rêve et de silence: Sidi Bou-Thil, patron d’Aïn-Sefra;
Sidi Abdelkader-Djilani, émir des saints de l’Islam; Sidi Sahali,
protecteur des chameliers et des nomades...
C’est aujourd’hui la Fedhila du mois de Ramadhane, la mi-carême arabe
qui ne suspend pas le jeûne et qu’on fête seulement par des chants et
des visites aux lieux maraboutiques.
Dans l’ombre des koubba, des voix pures de jeunes filles invisibles
psalmodient des litanies surannées, avec l’accompagnement sourd des
tambourins. Ces voix claires s’envolent et semblent se dissiper dans le
silence infini qu’elles ne troublent pas.
Au loin, sur la route de Mékalis, des chameaux roux s’en viennent
lentement, broutant le «btom» amer qui pousse au long des pistes
pierreuses. Ils descendent par Aïn-Sefra vers Beni-Ounif, pour l’un des
grands convois de l’extrême Sud. Je les regarde passer et, une fois de
plus, la tentation me vient, au lieu de retourner vers l’ennui de la
captivité à la ville, de redescendre avec les chameliers insouciants
vers les horizons aimés et de ne jamais revenir.
* * * * *
... Tiout, un petit ksar souriant dans la châsse verte d’une oasis, au
bout de la vallée de sable et d’alfa.
Des sentiers étroits, bordés de murs en terre sous l’ombre éternelle des
dattiers, traversent le désordre charmant des jardins qui reverdissent.
Puis, dans l’obscurité d’une ruelle ksourienne, l’entrée d’une demeure
blanche et silencieuse, avec de grandes cours ensoleillées; la maison de
l’agha des Amour, Sidi Mouley, descendant du grand saint Sidi Ahmed ben
Youssef de Miliana.
L’agha est absent, et c’est Si Mohammed, son fils, qui me reçoit. Il
ressemble à une grande fleur étiolée, ce jeune homme, avec son visage
très beau d’une pâleur de cire, et ses grands yeux très noirs et très
lourds qui s’ouvrent à demi, comme fatigués.
Il est gracieux et timide, avec pourtant déjà toute la gravité de son
rang et une réserve un peu hautaine qu’il quitte très vite, pour devenir
souriant et presque gai[26].
[26] Autre note sur Tiout:
--Tiout, avec son ksar coquet et paisible, et ses immenses jardins,
est belle, de cette beauté des oasis inattendues dans la stérilité.
Jadis, les descendants du saint Sidi Ahmed ben Youssef de Miliana,
vinrent s’installer dans ce coin de pays isolé à l’entrée du désert.
Ils devinrent les maîtres tout-puissants de la région. Lors de
l’occupation, ils se dévouèrent à la cause française avec une
franchise et une ardeur dont ils ne se sont jamais plus départis.
On a eu le bon esprit de laisser aux marabouts de Tiout toute leur
autorité et toute leur influence qui ont été bien souvent
précieuses.
Et aujourd’hui, c’est l’agha des Amour, Sidi Mouley Ould-Mohammed,
qui sert d’intermédiaire énergique et intelligent entre l’autorité
militaire et les populations indigènes. Tout passe par ses mains: il
dirige ses tribus avec une fermeté et une adresse rares chez les
chefs indigènes, la plupart du temps plongés dans les intrigues de
«çofs».
Sidi Mouley a su garder une dignité d’allures aussi bien vis-à-vis
des officiers français qu’envers ses nomades et ses ksouriens qui,
en fait, sont ses sujets.
C’est une des grandes figures de l’Algérie du Sud, et il sait se
faire aimer par la simplicité affable de ses manières.
... A Tiout, nous vîmes encore un autre type de grand seigneur
arabe: Mouley Ahmed ben Youssef, frère de l’agha et caïd des Souala.
Sidi Ahmed s’est départi de la gravité un peu mystérieuse des
marabouts, que garde son frère.
C’est le caïd de Souala qui a conduit les Amour au feu toutes les
fois qu’il a fallu se battre. A côté de l’homme de prières, c’est
l’homme de poudre.
... Quand la nuit est tombée, je vais au dar-diaf[27] voir les mokhazni
et les spahis avec lesquels je suis venue et qui s’en vont en patrouille
dans la montagne.
[27] _Dar-diaf_, maison des hôtes.
Pour arriver au dar-diaf, c’est un dédale de rues noires et
enchevêtrées. Çà et là, brusquement, une faible coulée de lumière filtre
par une fente de mur ou de porte close, et ensanglante la toub terne de
la rue. Alors ces voies sans passants prennent des profondeurs et des
reculs de souterrains où vacillent des ombres vagues.
Au dar-diaf, dans la cour, une scène de la vie nomade, la scène que
pendant des jours et des jours je verrai maintenant tous les soirs, en
différents décors.
Les soldats de l’Ouest sont à demi couchés sur des nattes; autour d’un
medjmar, brasero arabe en terre cuite, et d’un plateau à thé.
Derrière eux, dans la pénombre bleue, les chevaux mâchent paresseusement
le drinn et s’ébrouent.
Les mokhazni chantent, comme toujours le soir. Ils doivent penser aux
belles Amouriat bronzées, essaimées au loin sous les tentes, car ils
modulent de langoureuses, chansons d’amour, tristes pourtant, d’une
tristesse d’abîme:
Étourneau bleu qui t’envoles vers mon pays,
Dis à ma gazelle, dis à mon amie
Qu’elle envoie acheter neuf coudées d’étoffe blanche...
Dis-lui qu’elle couse le vêtement de son amant,
Ah! qu’elle le couse en chantant,
Le vêtement blanc de son ami...
Il ne le mettra qu’après que son corps aura été lavé
A grande eau pure,
Quand ses yeux seront fermés...
Dis-lui que son ami la salue et lui dit adieu.
Un jour, la folie et la colère l’ont pris,
Et il a quitté sa tente;
Il a acheté un cheval gris et il est parti.
Il a revêtu le burnous bleu,
Il a sanglé sa gandoura d’une cartouchière en filali rouge,
Il a jeté un fusil sur son épaule...
Et il est parti sur la frontière, au pays de la poudre...
Étourneau bleu, dis à mon amie
Que son amant lui dit adieu,
Et la prie de coudre son linceul,
Car il mourra seul au loin...
Les chacals mangeront sa chair et lécheront ses os...
Et les mokhazni chantent leur complainte désolée, sans tristesse et sans
appréhension... Pourtant l’improvisateur naïf dit peut-être vrai, et
parmi eux il y en aura qui dormiront leur dernier sommeil dans le bled
désert... Mais n’y a-t-il pas le «mektoub?» et à quoi bon s’inquiéter de
ce qui est écrit?...
Je rentre chez l’agha. Dans la grande salle blanche, des hommes bronzés,
en burnous noirs, devisent gaiement. Dans le coin, près de la cheminée
où brûlent les bûches tordues et dures du désert, des fusils sont
appuyés contre le mur, des cartouchières sont pendues.
A terre, des sacs en laine noire et grise et de lourds tapis du
Djebel-Amour s’entassent. Ce sont les chefs du goum des Trafi de
Géryville qui remontent du Sud, après quatre mois de fatigues et de
dangers. Ce sont aussi mes futurs compagnons de route jusqu’à Géryville.
Ils racontent leurs peines, là-bas, dans les hamada désolées; ils
parlent aussi du retour dans leurs tribus, et la joie adoucit leurs
rudes visages encore noircis par le soleil ardent du Sud...
La soirée finit en de longs silences las, et je vais me coucher, rêvant
au lendemain, à ce long voyage à cheval qui me console un peu de devoir
quitter le Sud.
Un grand silence lourd pèse sur le ksar. Quelque part, très loin, au
camp des goumiers, un chalumeau bédouin pleure tout doucement. Je
l’écoute comme en rêve, longtemps, longtemps.
Le chalumeau se tait, et tout tombe au sommeil. Je m’endors en songeant
vaguement à la joie d’être au moins libre et tranquille dans les grandes
steppes vides, pour ce retour à Alger que j’aurais tant voulu retarder
encore indéfiniment.