C’était l’hiver. De grands vents glapissants soulevaient des tourbillons
de poussière rousse. De lourds nuages noirs traînaient à la face des
montagnes et habitaient les défilés escarpés. Le désert avait pris un
aspect hostile et menaçant.
Bien à contre-cœur, il fallait partir, retourner vers l’écœurante
banalité et le morne ennui de la vie captive à Alger. Finies les
chevauchées tranquilles, dans le soleil, au milieu des paysages apaisés
et lumineux de l’automne, vers Djenan-ed-Dar et vers Figuig...
Finis les rêves lents, au cours des heures d’assoupissement voluptueux
et mélancolique, couchée sur le sable roux, à suivre d’un regard vague
les palmes bleuâtres agitées par la brise, passant et repassant, comme
des agrès de navires, sur l’azur attirant de ciels sans nuages!
... Les choses prenaient des aspects familiers dans l’accoutumance de
mes yeux. La vallée de pierre, le village fébrile, la petite chambre nue
où je campais et où il y avait toujours des bagages, burnous, fusils,
loques vagues, entreposés là par mes amis de hasard, les spahis et les
mokhazni,--toutes ces choses, qui étaient le cadre de mon existence
depuis trois mois, commençaient à me devenir chères.
* * * * *
... Dans l’attente quotidienne, en Ramadhane, du soir libérateur,
j’étais accoudée au petit mur d’enceinte du vieux bureau arabe. Je
regardais le disque rouge du soleil s’enfoncer, terne et sans rayons,
dans un océan de vapeurs violacées, au-dessus de la terre déjà
assombrie.
Et, pour la première fois peut-être, je sentis que ce coin de pays si
déshérité avait pris à la longue un peu de mon cœur, et que plus tard je
le regretterais, celui-là après tant d’autres où je ne retournerai
jamais[25].
[25] Variante des premières notes:
Là encore, comme en tant d’autres coins de la terre musulmane
africaine, j’allais laisser un peu de moi-même; j’allais emporter
des regrets vivaces et une longue nostalgie.
Je me mettais presque à accuser la vie nomade, en songeant à la
tristesse des brusques départs, des destructions des petites choses
éphémères, des petits décors de vie auxquels on commence à
s’habituer, qu’on aime déjà sans s’en apercevoir jusqu’à
l’inévitable fin.
Apre et splendide terre du Sud-Oranais, terre farouche, sans douceur
et presque sans sourire, vieille terre de rapine et de poudre, où
les hommes sont aussi frustes et aussi durs que le sol aride!
Ce dernier soir, au fond de mon âme s’agitait l’éternelle question:
Reverrai-je jamais tout cela?
... Lentement, les spahis et les mokhazni rentraient, par petits
groupes, pour le premier repas de la journée de jeûne.
Moi, je me contentai d’allumer une cigarette, et je restai là, à
regarder passer les braves camarades simples des jours écoulés, les
compagnons de mes promenades et de mes veillées.
Tout à coup, ma vague tristesse devint plus sombre, et plus
poignante: lesquels d’entre ceux qui défilaient ainsi devant moi
étaient destinés à tomber bientôt sous les balles marocaines, et à
dormir leur dernier sommeil dans cette terre brûlée, loin de leurs
steppes natales? La plupart étaient jeunes et rieurs, plein de vie,
d’insouciance simple et superbe. Ils passaient en chantant, et
quelques-uns s’approchaient:
--Si Mahmoud, disaient-ils, reste parmi nous. Nous nous sommes
habitués à toi; nous sommes tes frères à présent, et nous te
regretterons si tu pars, parce que tu es un brave garçon, parce que
tu as mangé le pain et le sel et que tu es monté à cheval avec nous.
«Ils savaient bien, par tant d’indiscrétions européennes, que Si
Mahmoud était une femme. Mais, avec la belle discrétion arabe, ils
se disaient que cela ne les regardait pas, qu’il eût été malséant
d’y faire allusion, et ils continuaient à me traiter comme aux
premiers jours, en camarade lettré et un peu supérieur.
Les spahis et les mokhazni passèrent.
Je partis.
Eux aussi, comme le beau ksar en toub dorée, comme le triste village
gris, comme la vallée aride, comme Figuig et comme Djenan, je
sentais que je les aimais maintenant, et je les regrettais.
La nuit tomba, noire, profonde et sonore comme un abîme.
Un grand silence pesa sur le village où les lanternes des cantines,
luisaient seules, toutes rouges, comme des yeux ternes de fauves
tapis dans l’ombre.
Parfois une rafale de vent passait dans les ténèbres, avec un
hurlement long, une plainte infiniment triste.
J’étais couchée dans un réduit près duquel, dans une grande salle
vaguement éclairée par une seule chandelle, cinq ou six «assas»
marocains étaient assis en rond sur une natte, leurs fusils sur
leurs genoux. Ils fumaient le kif et chantaient, la tête renversée
en arrière, les yeux clos, comme en extase. Dans la cour, des
chevaux inquiets s’ébrouaient et s’agitaient. Je ne pouvais dormir.
Des visions troubles me hantaient...
Vers le matin, la chandelle s’éteignit dans la salle de garde. Les
Marocains las se turent. Les chevaux s’assoupirent. Une pluie fine
et régulière tomba avec un murmure immense sur le sommeil triste des
choses.
Le jour se leva, gris, terne, noyé de buées opaques et de lourds
nuages verdâtres semblables à des lambeaux de chairs en
putréfaction.
Le ksar semblait en boue sale et délavée, et la palmeraie houlait
comme une mer démontée, sous les secousses furieuses du vent.
Dans cet assombrissement des choses, le village sans un arbre, sans
une tache de verdure, était d’une laideur sinistre de lieu de
détention. Je quittai Beni Ounif noyé d’eau noire, changé, presque
effrayant.
Lentement, comme à regret, le train remonta les plaines embrumées et
le chaos de roches noires de Hadjerath-M’guil et de Mograr.
Et moi, triste à pleurer, je me roulai dans mon burnous marocain et
je me couchai, fermant les yeux, pour ne rien voir, pour essayer de
n’emporter de là-bas qu’une vision ensoleillée.
* * * * *
Aïn-Sefra, par un grand clair de lune glacial. Les hautes montagnes
se dressaient, couvertes de neige jusqu’en bas. Elles prenaient des
mollesses, des rondeurs de lignes laineuses, dans la lueur glauque
de la nuit.
Et comme des vagues monstrueuses, les grandes dunes fauves montaient
à l’assaut de la montagne, figées dans leur colère éternelle.
C’était une étrange vision, ces dunes désertiques que j’avais vues
au commencement de l’automne, flamboyantes sous le soleil, et qui,
maintenant, se profilaient sur les montagnes toutes blanches, très
septentrionales...
Aïn-Sefra, avec ses jardins aux arbres dénudés et les grêles
squelettes de ses jeunes peupliers, sommeillait frileusement dans la
nuit calme.
... Aujourd’hui, tout sombre dans la pluie noire, dans l’épouvantement
d’un pays connu et brutalement changé, tout à coup plongé dans les
ténèbres. Sous les violentes rafales du vent, le train part.
Et moi, subitement, je sens toute l’amertume des brusques départs, la
destruction des petites choses éphémères. Après le charme et la griserie
de la vie errante, les regrets, les déchirements. Là encore, comme en
tant d’autres coins de la terre musulmane africaine, je laisse un peu de
moi-même... j’emporte des regrets vivaces et une longue nostalgie.
... Lentement, comme à regret, le train remonte vers le Nord; sous le
ciel gris le pays m’apparaît menaçant, transformé, comme dans un
cauchemar. Les horizons de sable embrumés remontent très haut dans le
ciel trouble, et la lumière terne du jour finissant fausse les
lointains.
Hadjerath-M’guil, Mograr, tout le superbe chaos de pierre noire et
luisante est aujourd’hui d’une teinte indéfinissable de cendre. Les
gorges sauvages, les défilés encombrés de roches foudroyées, tout est
envahi par une brume couleur de suie. Par les portières disjointes du
vieux wagon, un froid glacial souffle en tempête, agitant les rideaux
poussiéreux. Une tristesse d’abîme, presque de la désolation, descend
dans mon âme. Je m’enroule dans mon burnous; j’essaye de m’endormir,
pour ne rien voir, pour ne plus penser.
* * * * *
... Réveil lugubre, sur le quai de la gare, à Aïn-Sefra que des souffles
de glace balayent, venus du Mektar couvert de neige jusqu’aux dunes, en
un étrange contraste. Des lanternes maussades se balancent dans la nuit,
des voix enrouées jurent, des silhouettes fuient, hâtives, courbées.
C’était une étrange vision, ces dunes désertiques que j’avais vues, au
commencement de l’automne, flamboyantes sous le soleil, et qui,
maintenant, se profilaient sur les montagnes toutes blanches, très
septentrionales...