Un jour d’adieux sur le quai encombré de la gare. Avec un regard
mélancolique sur les légionnaires affairés qui passaient et repassaient
devant nous, un vieil officier de la légion me disait:
--Tas de repris de justice, d’évadés du bague, de sans-patrie... que
sais-je, moi! voilà comment on juge généralement la légion. Certes, nous
avons là pas mal d’épaves, de naufragés de la vie, quoi! et c’est vrai
que les légionnaires boivent sec et que leur ivresse est souvent
terrible. Mais, que diable! il n’y a pas que cela, et les hommes n’ont
pas que des défauts. Ah! si à côté de tout ça on connaissait leur dure
vie, toujours dans des bleds où on manque de tout et où on meurt, et où
il n’y a surtout pas de galerie pour vous encourager et vous admirer!
Voilà, tenez, nous remontons de Ben-Zireg, où nous avons bâti et défendu
le poste et où, pendant des mois, nous n’avons pas été tranquilles un
seul jour, où nous avons laissé du monde... Eh bien, savez-vous bien que
c’était pour nous reposer qu’on nous y avait envoyés. Et maintenant, à
peine relevés, nous allons au Tonkin... Voilà!...
Et le vieil officier esquissa un geste vague, un geste arabe qui
semblait dire: Mektoub!... Qu’il en soit ce qui est écrit...
* * * * *
... Quelques jours auparavant je les avais vus rentrer, ces
légionnaires, du détachement de Ben-Zireg. C’était sur la dune basse,
derrière Beni-Ounif, d’où on domine la route de l’Ouest, par une
après-midi claire d’hiver saharien, dans une pâleur, une langueur
attristée des choses.
D’abord, quelques chameaux disséminés, quelques bach-hammar, quelques
spahis, surgirent de la vallée de pierre.
Puis les légionnaires vinrent, desséchés et tannés, l’œil cave,
fiévreux, leurs capotes déteintes et usées, avec leurs vieux équipements
fatigués, couverts de poussière.
Leurs officiers se penchaient sur les selles pour serrer la main aux
camarades venus au-devant d’eux.
Et ils avaient, eux aussi, dans les yeux, la joie intense de revoir ce
coin de Beni-Ounif, comme s’ils étaient rentrés dans une capitale de
rêve, après des mois d’exil.
... Ils étaient beaux ainsi, avec leurs hardes de peine, dans la gloire
du jour calme, les légionnaires devenus farouches au fond des hamada
lugubres... Très peu semblables surtout aux soldats de parade caracolant
ou évoluant inutilement sur le pavé des villes amies...
Dans la menace et la splendeur morne des horizons, sur cette terre
berceuse et mortelle où leur vie est âpre et sans joie, les soldats
prennent une autre allure.
Dans l’oasis.
La vallée de Figuig s’ouvrait sous le soleil comme un grand calice pâle.
J’étais assise sur le parapet en terre dorée d’une haute tour branlante,
si vieille et si fragile qu’elle semblait prête à tomber en poussière.
La tour se mirait dans l’eau sombre d’un étang, à l’orée des jardins
d’Oudaghir. Elle était située très haut et dominait toute la vallée.
J’étais seule dans la splendeur du jour naissant, et je rêvais en
regardant Figuig, l’oasis reine, qui ne m’était jamais apparue si belle,
peut-être parce que j’allais partir le lendemain.
Au loin, vers le Sud, par-dessus les monts de Taghla et de Melias, le
désert rouge remontait très haut dans le ciel, bordant l’horizon d’un
trait net et obscur comme la haute mer.
La déchirure puissante du col de Zenaga s’ouvrait comme le lit d’une
rivière où roulait le flot noir des dattiers, entre le Djebel-Taarla
d’une teinte d’indigo intense et le Djebel-Zenaga éclairé obliquement,
tout rose.
A droite, le col de la Juive, aride et pierreux, entre des coteaux nus
et le col des Moudjabedine, où se jouent les mirages aux midis
accablants d’été.
L’entrée plate et stérile de la vallée scintillait au soleil. Plus près,
sous mes pieds, la palmeraie de Zenaga roulait sa houle immense,
ondulait, venait battre le Djorf, la haute falaise grise qui sépare les
deux terrasses de Figuig.
Les têtes compactes des dattiers prenaient des teintes de velours bleu
pâle où glissaient des reflets argentés. Vers la droite, le vieux ksar
de Zenaga faisait une tache d’or fauve plus ardente dans toutes ces
pâleurs délicates. Sur la montagne et sur la vallée, le soleil du matin
répandait des flots de clarté azurée, une clarté vivante, d’une
limpidité infinie. Au pied de la tour, debout, le dos contre le mur
fruste, un vieillard aveugle tendait en silence la main vers le chemin
où passaient les croyants.
Il était très grand et très beau, le visage émacié aux yeux vides, d’une
impassibilité de bronze obscur. Son corps osseux se drapait
magnifiquement dans ses haillons couleur de terre.
Plus loin, sur la route ensoleillée, deux femmes berbères s’arrêtèrent,
et la lumière se joua dans les plis lourds de leurs draperies de laine
pourpre qui balayaient la poussière.
... Au-dessus d’un mur, la petite tête douce d’un jeune dromadaire se
balança avec un rauquement plaintif et une grimace étrange à longues
dents jaunes.
... Un fragment de toub desséchée se détacha du sommet de la tour et
tomba dans l’eau morte de l’étang, où de grands cercles d’argent
s’élargirent, venant mourir aux bords humides.
Je redescendis vers Zenaga par le sentier du Djorf où les chevaux
glissent et frémissent de côtoyer l’abîme. A mesure que je m’abaissais,
la muraille des dattiers murmurants montait, cachant peu à peu la clarté
des lointains.
En bas, sous l’ombre bleue de la palmeraie, une séguia coulait sur de la
mousse. Des jardins ksouriens étalaient le luxe de leurs verts glauques,
de leurs verts mordorés. Le soleil, filtrant à travers les palmes aiguës
que le vent agitait à peine, semait des paillettes d’or sur le sable
rouge et sur les cailloux blancs. Tout près s’ouvraient des sentiers
délicieux, pleins d’ombre et de fraîcheur, entre les murs en toub claire
des jardins.
Sous les palmes recourbées en arceaux, des figuiers se penchaient vers
la lumière, avec leurs feuilles dorées par l’automne où se mêlaient les
feuilles roussies de la vigne, à côté de celles, rouges encore comme des
fleurs épanouies, des grenadiers et des pêchers.
Une pénombre charmante atténuait les lignes et les couleurs dans ce
dédale de ruelles sans habitations, si tranquilles qu’on entendait les
tourterelles sauvages roucouler doucement dans les arbres tout près.
Parfois, à un tournant brusque, c’était un grand étang bleuâtre, miroir
immobile où se reflétaient les dattiers penchés aux troncs envahis
d’herbes parasites.
Et partout le murmure continu, le chant profus des seguia d’eau
courante, jaillissant d’un mur, disparaissant tout à coup sous terre
avec un bruit frais de cascade, pour reparaître à deux pas plus loin,
sous les dentelles légères des fougères vertes.
... Le soleil montait lentement, comme en triomphe, sur la paix et la
joie de l’oasis délicieuse.
* * * * *
Au delà de la palmeraie, j’entrai dans l’ombre éternelle des rues
couvertes de Zenaga, où des formes blanches passaient en silence et
comme furtivement, rasant les murs.
Des portes farouches s’entrouvraient à peine, et les petites places
irrégulières creusaient des regards de lumière bleue.
Dans toute cette méfiance, dans tout ce silence, on entendait seulement
parfois, à travers l’épaisseur des murailles aveugles, le bourdonnement
sourd du vieux moulin à bras africain, et la mélopée monotone, en idiome
berbère, de quelque femme ksourienne invisible.
Je passai lente en songeant avec tristesse que, sans doute, dans
quelques années, le lucre féroce, la bêtise et l’alcool qui ont pollué
Biskra viendraient détruire le charme encore intact de ce vieux repaire
saharien.
Telle qu’elle s’est conservée jalousement à travers les siècles, dans
son lointain, l’oasis de Figuig me semblait une perle d’une beauté
parfaite.
* * * * *
... Sur la piste poudreuse, dans la nudité brûlante de la vallée, des
Figuiguiens à cheval s’en vinrent escortant des ânes chargés de sacs
d’orge et de blé, que poussaient des esclaves kharatine noirs.
Les Berbères, très blancs et très calmes sous leurs voiles de laine,
avançaient lentement, les rênes lâchées sur le cou de leurs montures
tranquilles.
Le regard vague de leurs grands yeux noirs errait au loin, sur les
montagnes de leur pays, où achevait de s’éteindre la féerie rose du
matin.
Ils passèrent devant mon compagnon en burnous bleu et moi et nous
jetèrent distraitement le salut de paix qui est comme le mot d’ordre de
l’Islam, le signe de solidarité et de fraternité entre tous les
musulmans, des confins de la Chine aux bords de l’Atlantique, des
rivages du Bosphore aux barres du Sénégal.
En regardant ces hommes marcher dans la vallée, je compris plus
intimement que jamais l’âme de l’Islam, et je la sentis vibrer en moi.
Je goûtai dans l’âpreté splendide du décor, la résignation, le rêve très
vague, l’insouciance profonde des choses de la vie et de la mort.
... Et je compris aussi pourquoi le mendiant aveugle était si noble et
si calme, la main tendue vers les passants qu’il ne voyait pas dans la
nuit éternelle de sa cécité, et pourquoi, au lieu de s’agiter et de
peiner à la sueur de leur front, les Arabes sommeillent, au cours
monotone des jours calmes, étendus dans l’ombre des vieux murs qui
s’effritent et que personne ne relève, sur la terre nue qui leur est
douce...