Une ruelle obscure aboutissant à un carrefour à ciel ouvert où coulent
des reflets d’or, le long des murailles pâles: la djemaâ d’Elmaïz.
Quelques boutiques, exiguës, où on pénètre par des portes étroites comme
des gueules de silos. Et là des générations de ksouriens pâlissent sur
des travaux menus, sur de petits trafics monotones.
Enveloppés de laine blanche, quelques-uns penchent des fronts blancs et
de grands yeux noirs sur des grimoires arabes: ce sont les scribes,
hommes de loi ou écrivains publics.
D’autres promènent des doigts agiles sur le souple filali rouge. Ils
tirent des soies aux couleurs vives, amortissant l’éclat saignant du
cuir par des sertissures de bleu pâle, celui des jaunes d’or par des
verts ardents ou des violets chauds.
Leur labeur ressemble à un jeu, tellement leurs mouvements sont rapides
et aisés, limités aux seuls poignets dans l’immobilité du corps penché
et des jambes croisées.
Quelquefois, suspendue à un clou, une djebira, (sacoche de selle des
cavaliers) met une tache gaie sur le clair d’une muraille nue...
* * * * *
... Sous un portique très ancien, aux lourds piliers carrés, un
vieillard est assis sur une natte. Il est calme et souriant, le vieux
Berbère, et vêtu de voiles blancs. Tous les jours, dès l’aube, il vient
s’asseoir là pour de longues heures. Devant lui, plusieurs jarres en
terre pleines d’eau sont posées. Dans chacune nage un entonnoir en
cuivre, percé par le bas, qui se remplit lentement.
Jadis les ksouriens ingénieux ont calculé le temps qu’il fallait pour
irriguer chaque fraction de la palmeraie, et ils ont inventé ce curieux
système d’entonnoirs dont chacun correspond à une fraction donnée: il
faut autant de temps à l’entonnoir pour se remplir qu’à la fraction pour
recevoir l’eau nécessaire à sa fécondité.
Pour éviter les incessantes querelles, souvent sanglantes, la djemaâ a
préposé à la direction des eaux un vieillard sage et calme, qui passe sa
vie à surveiller ses engins archaïques sous le vieux portique caduc...
En face de lui, il y a un mur en toub, avec des arabesques faites à
l’outremer, et au pied de ce mur, sur des bancs de terre, les membres de
la djemaâ viennent discuter les affaires du ksar.
Autrefois, ils y décidaient de la paix et de la guerre; ils y jugeaient
les fautes des hommes qu’ils condamnaient parfois à mort.
Depuis des années et des années le cheikh-el-ma[23] assiste, immobile,
aux plus tumultueuses palabres. Il regarde en souriant vaguement ses
jarres, et, sur le mur d’en face, par-dessus les têtes encore jeunes qui
s’échauffent et s’agitent, le jeu du soleil et les reflets du ciel...
[23] _Cheikh-el-ma_, le vieillard des eaux.