C’est le soir, l’heure des chants, des longues mélopées, improvisations
naïves et poignantes sur les choses de la guerre et de l’amour, sur
l’exil et la mort, à la manière des antiques rapsodes.
Les chefs nous annoncent une expédition lointaine;
Mon cœur est mon avertisseur,
Il m’annonce une mort prochaine.
Qui me verra mourir? qui priera pour moi?
Qui fera pour ma mémoire l’aumône sur ma tombe?
Ah! qui sait ce que me réserve la destinée de Dieu!
Ma gazelle blanche m’oubliera.
Un autre montera ma douce cavale...
O cœur, tais-toi! Ne pleure pas, mon œil!
Car les larmes ne servent à rien.
Nul n’obtiendra ce qui n’était pas écrit,
Et ce qui est écrit, nul ne l’évitera...
Calme-toi, mon âme, jusqu’à ce que Dieu ait pitié,
Et si tu ne parviens pas à te calmer, il y a la mort...
Les chanteurs modulent leurs élégies, accompagnées du djouak doux, le
petit chalumeau bédouin, aux mystérieux susurrements, coupés parfois
aussi par les cris sauvages et les stridences de la rhaïta.
... Après un crépuscule de sang trouble, sous la voûte tout de suite
noire des nuages, la nuit est tombée, lourde, opaque.
Les feux s’allument, nombreux, feux de djerid secs aux grandes flammes
joyeuses, montant, toutes droites dans les ténèbres, feux de fiente de
chameaux, petits brasiers aux rougeoiements ternes.
Une brise souffle; les lueurs vacillent, arrachant de l’ombre des formes
vagues, étranges, des groupes et des attitudes de fantômes.
Une silhouette anguleuse et noire de chameau se déforme, presque
effrayante. Une ombre de cheval blanc secoue sa longue crinière.
Autour d’un grand feu clair, un groupe blanc de Bédouins debout, agitant
comme de grandes ailes les pans mous de leurs burnous. D’autres, assis
en rond, s’occupent aux préparatifs du repas. Parmi leurs profils aigus
d’hommes de proie, il est quelques figures très sobres et de lignes
pures, où un sang asiatique moins mêlé a conservé l’antique beauté
arabe.
Attitudes de repos et d’abandon, groupements vagues de corps couchés...
Puis, tout à coup, sans cause apparente, des agitations, des gestes
superbes, sous des draperies violemment éclairées...
Longtemps, les nomades veillent dans la fièvre de l’arrivée.
... Mais, en haut, sur le plateau de la redoute, les clairons égrènent
les notes traînantes de l’extinction des feux... Peu à peu les brasiers
baissent et s’éteignent. La nuit s’épaissit sur les camps, les nomades
se roulent dans leurs loques et s’étendent à terre, pour l’insouciant
sommeil, le fusil ou la matraque sous leur tête, avec leur chaussure en
guise d’oreiller.
Près du dernier feu, un jeune homme qui porte deux petites tresses de
cheveux noirs retombant le long de ses joues aux méplats puissants,
remue les cendres du bout de son bâton, en chantant encore, presque en
sourdine[18].
[18] Variante des premières notes:
Deux mokhazni du cercle de Géryville, tout jeunes enfants de la
steppe d’alfa aux horizons larges, s’assoient l’un en face de
l’autre et se mettent à chanter une cantilène plaintive, dont le
refrain est un long cri triste qui finit en une sorte de râle
désolé.
D’abord ils semblent sommeiller, les yeux clos, et leur voix est
comme un susurrement d’eau qui coule:
«Hier, toute la journée, je me suis plaint et j’ai pleuré:--je
regrettais ma tente; je regrettais ma gazelle.--Aujourd’hui le
soleil m’a regardé--et le chagrin s’est éloigné de mon cœur.»
Insensiblement, les voix montent, s’affermissent, deviennent plus
rapides.
--«Tais-toi, ô mon cœur, et ne pleure pas, ô mon œil!--Les larmes ne
servent de rien.--Nul ne peut obtenir ce qui n’était pas écrit--Et
ce qui est écrit, nul ne saurait l’éviter.--Notre pays est le pays
de la poudre,--et nos tombeaux sont marqués dans le
sable.--Calme-toi, ô mon âme, tais-toi jusqu’à ce que guérisse ta
blessure--et si elle ne guérit pas, console-toi, il y a la mort...»
Alors, du cercle des mokhazni, une autre voix s’élève, plus fruste
et plus rauque, qui pleure une plainte désolée sur le sort du soldat
musulman:
--Dieu m’a abandonné, car je suis un pécheur.--J’ai quitté ma tribu
et ma tente;--j’ai revêtu le burnous bleu;--j’ai pris pour épouse le
fusil.--Les chefs nous annoncent un départ lointain.--Mon cœur est
mon avertisseur, il m’annonce une mort prochaine.--Demain, ce sera
l’heure qui sonnera:--l’ange de la mort s’approchera.--Sera-ce un
Guilil haillonneux ou un Filali sans pitié dont la balle
m’anéantira?--Ceci est parmi les secrets de Dieu.--Et qui priera sur
moi la prière des morts?--Qui pleurera sur ma tombe? Je mourrai, et
nul n’aura pitié de moi.»
Les voix, plus nombreuses, montent dans la nuit tranquille, et les
chalumeaux murmurent d’immatérielles tristesses.
Hier, tout le jour j’ai pleuré:
J’ai regretté ma tente,
J’ai regretté ma gazelle.
Aujourd’hui le soleil s’est levé et j’ai souri...
Il y en a qui sont allés au Tafilalet, à Béchar,
D’autres qui étaient présents, qui ont combattu
Aux jours de Timimoune et d’El-Moungar,
Dieu les a protégés.
D’autres n’ont jamais quitté leurs tentes,
Et ceux-là sont morts...
La vie est entre les mains de Dieu,
Et il n’y a qu’une mort.
Ne pense à rien, ne cèle aucune pensée dans ton cœur.
Notre pays est le pays de la poudre,
Nos tombeaux sont marqués dans le sable,
Et ta tombe est ouverte, ô fils de Mimoun!...