Un grand convoi de chameaux et des goums de cavaliers, arrivés un jour
gris d’automne, campent dans la vallée, près des palmeraies.
Quelques tentes blanches d’officiers ou de caïds au milieu d’un
entassement chaotique de choses, parmi les chevaux entravés et
hennissants, et les chameaux qui s’agenouillent avec des plaintes
sourdes.
Des amas de haraïr[17], des lambeaux de tapis, des couvertures, des
marmites enfumées, des outres velues suspendues entre trois matraques en
faisceau, l’éclair d’une gamelle neuve dans le fouillis des loques
bédouines, aux couleurs chaudes et sombres où dominent le rouge et le
noir roussi... Tout cela s’accumule et se mêle en un sauvage et
magnifique désordre.
[17] _Haraïr_, pluriel de _harara_, longs sacs en laine noire et grise
qu’on accouple sur le bât des chameaux.
Des hommes circulent, se reconnaissent, s’installent.
Goumiers en burnous blanc, la ceinture hérissée de cartouches; sokhar
(convoyeurs), vrais hommes du désert, maigres et tannés, robustes sous
la chemise de colon effilochée et terreuse, serrée à la ceinture par une
courroie de cuir brut ou une corde, avec la naala (sandale) aux pieds,
tout couturés de cicatrices anciennes, la tête simplement voilée d’un
linge, avec parfois de petites nattes de cheveux retombant le long des
joues... Hommes restés tels qu’ils devaient être au temps des
patriarches et des prophètes, à l’aube du monde...
Les bach-hammar, chefs de groupes de seize sokhar, galopent sur leurs
chevaux maigres et crient des ordres.
En quelques heures, ces arrivées de goums et de convois changent
l’aspect de la vallée grise qui semble servir d’assises provisoires à
tout un peuple en migration.
Très archaïques et très impressionnants, ces déballages de vieilles
choses qui ne changent pas à travers les siècles, ces arrivages de gens
aux costumes et aux gestes de jadis, venus là pour quelques jours, et
qui, un matin prochain, s’ébranleront de nouveau, reficelant, remportant
au loin leurs beaux et pauvres bagages nomades.
* * * * *
... Le jour d’hiver se lève sur la hamada de pierre noire. A l’horizon,
au-dessus des dunes de la Zousfana, une lueur sulfureuse pâlit les
lourdes nuées grises. Les montagnes, les collines embuées, se profilent
en vagues silhouettes d’une teinte neutre sur le ciel opaque. La
palmeraie, transie, aux têtes échevelées des dattiers, s’emplit de
poussière blafarde, et les vieilles maisons en toub, debout au milieu
des ruines, émergent, jaunâtres, comme salies de l’ombre trouble de la
vallée, au delà des grands cimetières isolés.
Le désert a dépouillé sa parure de lumière et un voile de deuil immense
plane sur lui.
Aux camps, autour des chevaux couverts de soie en loques, autour des
chameaux, goumiers et sokhar s’éveillent. Un murmure monte des tas de
burnous humides roulés sur le sol dur.
Au réveil, maussades, les chameaux bousculés commencent à se plaindre.
En silence, sans entrain, les nomades se lèvent et allument des feux.
Dans l’humidité froide, les djerid fument, sans gaîté.
... Le vent glacé balaye brusquement les camps; il soulève des
tourbillons de poussière et de fumée, faisant claquer la toile tendue de
la tente du chef de goum, ornée d’un fanion tricolore.
La silhouette du lieutenant français passe. Placide, l’œil triste, les
mains fourrées dans les poches de son pantalon de toile bleue, il fume
sa pipe en inspectant distraitement hommes et bêtes.
Lui aussi sent peser sur lui le malaise de ce matin de recommencement,
après des mois et des mois de ce dur métier de «meneur de chameaux»
comme il dit, toujours en route, toujours seul, avec, pour unique
consolation, cette pipe mélancolique où se consument en fumées légères
les heures monotones de sa vie...
Les nomades préparent le café dans leurs gamelles d’étain, puis, sous le
vent qui glapit, ils se lèvent lentement, paresseusement, secouant la
terre qui alourdit leurs burnous.
Ils vaquent aux menus soins du camp.
Les goumiers et les sokhar jettent des brassées d’alfa devant leurs
bêtes. On fait un pansage sommaire au cheval gris de l’officier.
Quelques-uns, assis dans la fumée des feux, commencent des reprises aux
harnachements ou à leurs burnous. D’autres montent au village, pour
d’interminables marchandages chez les juifs et de longues beuveries de
thé marocain, dans les salles frustes des cafés maures.
Des chameaux grognent et mordent leurs haraïr. Un cheval se détache et
galope furieusement à travers les camps. Deux hommes se disputent pour
une brassée d’alfa... Et c’est tout, comme tous les jours, dans l’ennui
des heures longues, des heures d’attente.
* * * * *
Depuis longtemps les nomades ont oublié la solitude de leur existence
traditionnelle, sur les Hauts-Plateaux, sans autre souci que leurs
troupeaux et les éternelles querelles de groupes à fractions, que vident
parfois quelques coups de fusil sans échos.
Depuis longtemps, ils marchent ainsi à travers le désert, avec les
colonnes et les convois, dans la continuelle insécurité du pays sillonné
de bandes affamées, tenues comme des troupeaux de chacals guetteurs dans
les défilés inaccessibles de la montagne.
Maintenant l’hiver va venir, le sombre hiver glacial, les nuits sans
abri, près des brasiers sans chaleur. Et, avec la grande résignation de
leur race, ils se sont habitués à cette vie, parce que, comme tout
ici-bas, elle vient de Dieu.
* * * * *
Dans ces voisinages de hasard, des amitiés de plat et de couchage sont
nées parmi les nomades, de ces rapides fraternités de soldats qui se
déclarent un jour, à première vue, et qui ne durent pas.
Ce sont de petits groupes d’hommes qui attachent ensemble leurs chevaux,
ou qui poussent leurs chameaux vers le même coin du camp, qui mangent
dans la même grande écuelle de bois, qui mettent en commun les intérêts
peu compliqués de leur vie: achats de denrées, soins des bêtes--leur
seule fortune--et parfois aussi, les incursions clandestines chez les
belles convoitées, au douar du Makhzen, voire même chez les Amouriat de
Figuig, les maigres dissidentes prostituées de Zenaga et d’Oudarhir.