Chez les Mokhazni

Nous partons, montant tour à tour la mule boiteuse de Tidjani.

Le brave homme nous fait un long discours pour nous prouver que sa bête

est bonne quand même.

Sans l’écouter, l’insouciant Taïeb chante les belles Amouriat tatouées,

et les longues chevauchées sur les pistes arides, la guerre

d’escarmouches, et la toute-puissance du Destin.

Et moi, je regarde les lignes du paysage s’élargir, devenir plus calmes

et plus harmonieuses, au sortir du dédale de pierres que traverse le

chemin de fer presque depuis Aïn-Sefra.

* * * * *

La muraille des Beni-Smir s’éloigne vers l’Ouest et la vallée s’ouvre.

Sable roux, à peine ondulé, avec des chevelures grises de «drinn»,

l’herbe du Sud, plus coriace et plus triste encore que l’alfa des

Hauts-Plateaux.

A la surface du sable, un vent récent a laissé de menues plissures,

vagues légères qui donnent à ce site désert un aspect un peu marin.

Au pied du pic arrondi du Djebel-Tefchtelt, nous trouvons le douar du

makhzen d’Oued-Dermel: une vingtaine de tentes nomades basses à rayures

noires et grises, aplaties sur le sol, comme tapies peureusement.

Les mokhazni, recrutés un peu partout dans les fractions des Amour, sont

campés là, avec femmes et enfants, pour surveiller la voie ferrée et les

montagnes alentour, où se terrent les pillards.

Les petits chevaux entravés entre les tentes mangent mélancoliquement

des brassées de drinn.

Quelques chèvres noires jouent avec les petits enfants et les chiens

qui, à notre approche, bondissent, hérissés, féroces, l’œil sanglant.

Un grand air de solitude et de tristesse règne autour de ce campement de

soldats musulmans.

Le cheikh du douar, Abdelkader-Ould-Ramdane, encore jeune, figure

intelligente et fermée, nous reçoit gravement.

Les braves mokhaznis nous offrent l’hospitalité sous une grande tente

tapissée de haïk de laine rouge. Ils nous servent du thé marocain à la

menthe, des galettes et du beurre. Ils me content, comme des choses très

ordinaires, très naturelles, les alertes continuelles, les attaques et

les poursuites dans la montagne, les ruses des rôdeurs.

Ici encore, aucune idée de guerre, dans le vrai sens du mot, de lutte de

race à race, de religion à religion.

Les mokhazni ne parlent que de brigands, de pillards. Ce sont, avec les

grandes allures lentes de tous les nomades, des gens très simples et

très primitifs, des bergers et des chameliers qui continuent leur

existence accoutumée, sans presque rien y changer, sous le burnous noir

du makhzen d’Aïn-Sefra.

Taïeb les caractérise d’un mot français un peu dédaigneux, et bien

spahi: «Ils ne sont pas dégourdis.»

Notes de route · 第 14 / 68 题