Je monte à l’hôpital, dans la redoute qui domine la ville[4].
[4] Isabelle Eberhardt, souffrante des fièvres du Sud, devait entrer
un an plus tard, en revenant du Maroc, à l’hôpital d’Aïn-Sefra. Elle
y passa un mois et n’en sortit, convalescente que la veille de la
catastrophe du 21 octobre 1904 où elle trouva la mort. L’hôpital
d’Aïn-Sefra, placé sur la hauteur, n’eut aucunement à souffrir de
l’inondation qui ruina le village.
Grands bâtiments en briques rouges, entourés de galeries à arcades. Les
blessés d’El-Moungar errent à l’ombre, avec des pansements de linge très
blanc, dans le désœuvrement de leur convalescence.
Deux ou trois Français, parmi ces étrangers... le reste, Allemands ou
Italiens: rudes figures culottées, sourires avenants.
Un peu fiers d’être «interviewés»--un mot qu’on leur a appris--ils sont
pourtant intimidés. Alors, bien militairement, ils finissent par
m’adresser à leur chef, le caporal Zolli.
Jeune, grand et mince, portant avec aisance la tenue grise de l’hôpital,
il parle un français correct, parfois même élégant. Lui, habitué, ne se
trouble pas.
Clairement, vivement, il me raconte la halte imprudente, sans aucune
précaution, dans la vallée entre El-Moungar et Zafrani, l’insouciance
fatale du malheureux capitaine Vauchez qui disait en riant qu’il irait
en bras de chemise au Tafilalet, et cela quelques jours avant sa mort...
Le caporal atteste pourtant la belle crânerie calme du capitaine qui,
mortellement blessé, trouva la force d’écrire quelques mots au crayon
pour envoyer prévenir le capitaine de Susbielle, à Taghit.
Dans le récit du caporal passe aussi la mélancolique silhouette de cet
officier danois, le lieutenant Selkauhausen, qui était venu servir à la
légion étrangère, avec son grade, pour s’instruire, et qui est allé
mourir là-bas, dans ce coin ignoré du Sud-Oranais.
--Il parait que le lieutenant était fiancé dans son pays, ajoute le
caporal. C’est égal, c’est bien triste, cette mort-là!
Zolli sait faire revivre les affres de cette journée de lutte acharnée,
inégale, loin de tout secours. Il est modeste, n’exagérant pas son
propre rôle, avouant la blessure de sa main droite qui, dès le début,
l’a empêché de tirer.
Ancien soldat du général Menotti Garibaldi, en Macédoine, Zolli aime la
guerre: il s’arrange toujours pour être où on se bat.
Parfois, les hommes, plus frustes, s’enhardissent, risquent un mot,
quelque souvenir simple et poignant ou quelque plaisanterie sur leur
propre infortune.
--On a eu bougrement soif, ce jour-là, dit l’un d’eux qui ne semble pas
se souvenir d’autre chose. Et, comme y avait pas d’eau, on s’est envoyé
pas mal de litres de vin pur, le soir, quand ç’a été fini. Alors, ça
nous a tapé dans le plafond, et ça fait qu’on était un peu soûls.
Très sympathiques, ces pauvres diables qui ont souffert et failli mourir
pour des affaires qui ne sont pas les leurs, et qui les laissent
profondément indifférents.
* * * * *
Au rez-de-chaussée, une petite salle peuplée de tirailleurs malades.
Là, couché parce qu’il s’ennuie, Mouley Idriss, un grand mokhazni
bronzé, musclé, sec, avec une figure régulière et énergique de nomade.
Ce mokhazni fut blessé quelques jours avant El-Moungar, par un djich[5].
Très primitif et d’abord très fermé, Mouley Idriss finit pourtant par se
rassurer et par sourire. Il exprime ce que pensent tous les Arabes du
Sud-Ouest. Pour eux, il n’est question ni de guerre avec le Maroc ni
surtout de guerre sainte. La région a toujours été bled-el-baroud (pays
de la poudre), et les tribus de la vague frontière se sont toujours
razziées les unes les autres. Mouley Idriss désigne l’ennemi d’un nom
significatif; _el khian_, les voleurs, les bandits. Il considère les
opérations militaires actuelles comme des contre-razzias et des
représailles sur les djiouch, tout simplement.
[5] _Djich_, au pluriel _djiouch_, petite bande de pillards armés.
Cela explique bien pourquoi les auxiliaires indigènes si précieux,
mokhazni, goumiers, cavaliers-courriers, sokhar[6], dont la plupart sont
recrutés parmi les nomades du pays, n’éprouvent aucune répugnance à
combattre les pillards, et donnent l’exemple d’une valeur, d’une
endurance et d’un dévouement au-dessus de tout éloge.
[6] _Sokhar_, conducteur de chameau, caravanier.
Mouley Idriss, sans insister sur ce qu’il a eu à souffrir de la part de
l’ennemi, réprouve énergiquement les actes de ceux qu’il appelle des
coupeurs de routes, des chacals.
Au fond, il ne doit pas désirer bien sincèrement que tout cela prenne
fin: il est nomade, donc homme de poudre, et il aime se battre.
Mouley Idriss appartient au makhzen de Sidi Mouley ould Mohammed, agha
des Amour d’Aïn-Sefra, l’une des personnalités indigènes du Sud-Ouest
les plus sympathiques et les plus dévouées a la cause française.
Tandis que je cause avec Mouley Idriss, ses compagnons, tirailleurs,
nous entourent.
A moitié dévêtus, avec leurs défroques d’hôpital qui leur vont mal et
leur tour de tête rasé, ils sont drôles. Ils ont des gamineries et des
éclats de rire qui contrastent avec leurs robustes carrures et leurs
visages mâles.
Tout ce petit monde souffrant attend avec impatience le jour où, même
mal guéris, on voudra bien les laisser sortir: les Arabes considèrent
l’hôpital comme un lieu funeste, comme une prison.