Aïn-Sefra, naguère garnison quelconque plongée dans le sommeil et la
routine de la vie militaire en temps de paix[2].
[2] Des premières notes:
--Aïn-Sefra, double décor de village français aux pâles verdures
telliennes,--peupliers d’argent, platanes débiles, jaunis,--et de
ksour en toube grise, aux rues inégales et désertes. Au pied des
montagnes très hautes et très bleues, les crêtes dentelées des dunes
fauves, les ondulations molles du sable roux et l’envahissement de
l’alfa houleuse.
Aujourd’hui, avec les troubles du Sud et la tourmente qui gronde de
nouveau à travers le Maroc en fermentation, Aïn-Sefra semble se
réveiller, reprendre ses aspects de jadis, aux temps héroïques de
Bou-Amama. Les troupes plus nombreuses, plus bruyantes, les arrivées et
les départs, les attentes, parfois des angoisses, tout un mouvement
insolite emplit les ruelles de sable.
Se mêlant au soleil, goumiers montés sur de petits chevaux maigres, tout
en muscles, mokhazni en longs burnous noirs brodés de rouge sur la
poitrine, la ceinture hérissée de cartouches, tirailleurs bleus, spahi
au manteau rouge, et les légionnaires, ces hommes blonds du Nord,
bronzés, tannés par des soleils lointains, aux colonies.
Dans les cantines et les cafés maures pleins d’un joyeux tapage, les
contrastes les plus inattendus se heurtent. Ici, les couplets grivois
des chansons à deux sous, les scies récentes, se mêlent aux
sentimentalités roucoulantes des romances allemandes ou italiennes. Et à
côté la vieille rhaïta[3] africaine pleure et hurle ses triolets
étranges, accompagnant des mélopées lentes, coupées, en guise de
refrain, de longs cris désolés.
[3] _Rhaïta_, musette arabe.
En une même griserie de mouvement et de bruit, les deux mondes voisins,
le monde européen et le monde arabe, se coudoient, se mêlent sans jamais
se confondre.
A toutes ces dissonances la légion étrangère vient ajouter encore
d’autres notes lointaines. Et avec tout ce tapage et tous ces hommes,
dans le provisoire et l’incertain de l’heure, Aïn-Sefra est belle...