PROLOGUE

Je voudrais dire à mon tour, et, s’il se peut, plus synthétiquement

qu’il n’a été fait jusqu’ici, une poëtesse admirable, ensemble

merveilleuse et sublime, la Sapphô chrétienne, Marceline

Desbordes-Valmore.

Pas un de nous en qui ces musicales syllabes, cristallines comme le

son d’un harmonica, ne résonnent familièrement. A tous, notre mémoire

d’enfant signe de ce nom

Un tout petit enfant s’en allait à l’école...

et tels autres menus poëmes appropriés, dont se désennuyait notre

étude, car

Le maître est tout noir...

Le doux nom estampille encore pour tous quelques romances où notre

adolescence s’égaya, et qui font sourire. Puis c’est tout. Peu se

doutent que le gentil nom est celui de la poëtesse admirable, ensemble

merveilleuse et sublime, la Sapphô chrétienne. Et c’est vraiment pour

quelques-uns seulement qu’il commence de se nimber du halo d’une

auréole qui est une aurore non qui se _révèle_, mais qui se _relève_.

Sur la pierre des morts croît l’arbre de grandeur.

Le sublime vers de Vigny, prélude pour celle dont la renommée, entre

toutes, a ceci d’étrange, qu’appréciée à sa vraie valeur par les plus

illustres de ses contemporains, Lamartine, Hugo, Vigny, Michelet,

Dumas, Sainte-Beuve qui se faisaient honneur de son amitié, traitée à

peu près dignement par la postérité banale qui consacre d’un nom de

rue, sa vraie gloire est, jusqu’à ce jour, fermée ainsi que fut son

âme, et pourtant, comme elle, toute pleine de ferveurs en puissance, de

clartés latentes, et de virtuelles vertus.

Appliqué depuis déjà des ans à tenter d’en fomenter l’éclat, il m’eût

été douloureux de n’être pas des premiers de cette seconde période à

divulguer nettement la bonne nouvelle dont se sont déjà plus ou moins

brièvement et secrètement réjouis, après les maîtres dont je parlais

tout à l’heure, Gautier, Baudelaire, Banville, Barbey d’Aurevilly et

M. Verlaine.

Pour cela, je suis venu à vous aujourd’hui, et vous demande de me

suivre à travers cet exquis calvaire, ce douloureux et délicieux

dédale, où les propres vers de Marceline, délicatement parfilés, nous

serviront de fil conducteur en même temps que de sympathique lien.

I

*

On remet un jour à Hugo,--selon une anecdote plus ou moins

véridique--une lettre adressée _Au plus grand Poëte de France_. Il la

fait porter chez Lamartine, qui la retourne au premier.--«Nul ne saura

jamais, aurait ajouté Vigny, lequel des deux s’est décidé à l’ouvrir.»

Que la suscription ait revêtu: _Au plus mystique_, c’était lui-même; au

plus _plastique_, Gautier; au plus _précordial_, VALMORE.

Il y a dans une des pièces du poëte qui nous occupe, un vers, surtout

un verbe, très simple, dont je ne retrouve nulle part ailleurs

l’émouvante affixe et le significatif figuré:

Beaux innocents morts à minuit

_Desserrez_ mon cœur qui me nuit.

Le cœur serré n’est que trop connu: cette étrange étreinte intérieure

d’anxiété angoisseuse et froissante. Il s’agissait de _desserrer_

cela, dénouer, délacer ce vêtement invisible et subcostal ✻ immatériel

et pourtant si réel, qui appuie et qui nuit.

C’est la propre action des poësies de madame Valmore; de cette main

mystérieuse et incorporelle qui s’immisce à travers l’âme qu’elle

surprend et apaise, pour aller plus avant, _descendit ad inferos_,

desserrer le cœur qui nuit.

Le seul mythe de Parsifal, la seule minute où le regard de la Sainte

Lance, miraculeusement assainit, retire de leur cauchemar d’angoisse

et palpitation d’arrachement la tête et le cœur d’Amfortas, le noble

prêtre qui a péché (et que Madame Valmore paraît avoir prévu dans ces

deux vers:

Alors posant ma main où la douleur s’élance

Je ressentis au cœur comme un grand coup de lance!)

peuvent équivaloir au réveil désenfiévré qui suit une pleine lecture

tardive de cette poësie. On passe la main sur son front, d’un geste

d’habitude, pour en chasser un nuage qui n’y est plus. On la porte à

son flanc pour assagir sa plaie, et, comme Sainte-Élisabeth, on ne

rencontre plus, sous son manteau, qu’un bouquet de roses...

Quel doux ravissement se glisse entre mes larmes;

Quelle main me caresse et s’arrête à mon cœur?

Alors, ainsi que le Pur-Simple, cœur desserré sous l’onde baptismale, on

murmure: «D’où vient que tout me semble si bel aujourd’hui?...»--C’est

qu’en ce jour quelqu’un a pâti pour toi. Car, seule, la passion peut

racheter la souffrance; et l’hostie blanche, la pure colombe a rougi,

pleuré, saigné. Car il y a vraiment d’un christ féminin dans cette

sainte femme

Dont nul ange ici bas n’a vengé la douceur.

✻

J’ai dit lecture tardive. Oui. Les éditions éparpillées et incomplètes

sinon interdirent, du moins entravèrent longtemps le _vol d’oiseau_ sur

cette œuvre. Les trois volumes de M. Lemerre permettent aujourd’hui[2]

de diviser tour à tour et recomposer une grande partie du faisceau

lumineux pour se délecter du détail ou se réjouir de l’ensemble.

Il y avait encore cet inéluctable silence qui succède aux oraisons

funèbres, où se restreint presqu’intégralement encore le formulaire

de la poëtesse. Baudelaire, pourtant son plus subtil bien que bref

panégyriste, apparaît visiblement gêné par ce manque de cohésion dans

la gerbe des recueils. Nul doute que son bel article n’eût étendu ses

accents, élargi ses accords sous la révélation plus tard totalement

proférée; à l’effluve surtout de ce recueil posthume qui résume

l’essence du flacon, la quintessence de l’essence.

Enfin, et de par la loi du _suranné_ qui n’est déjà plus le _démodé_,

et cependant pas l’ancien encore, mais bien la chrysalide à travers

laquelle l’un devient l’autre,--entre notre génération et celle

qui tenait encore à la contemporaine par le _de visu_, voltigeait

ce prestige fané d’époque, ce brin un peu risible de coiffure en

_couette_, par-dessus l’attitude _troubadouresque_ et _dessus de

pendule_, l’écho de «_ce petit côté secret qui rend populaire, ce

presque rien qui fait tache_[3]» et grâce auquel notre mémoire d’enfant

nous donnait la dame pour à peu près connue. Une résonnance de tous ces

pianos mentionnés par Sainte-Beuve, et sur lesquels s’est transposé et

_tapoté_ le plus chantant de la _lyre_ du poëte, tandis que le silence

en retient encore les traits les plus fulgurants et les plus suaves

soupirs. Une odeur de _Quel est ce gant rose--qui n’est pas le mien_,

invétérée en une récurrence, et longtemps empêchant de croire que s’y

pût loger la main dont s’étancheraient nos douleurs.

Oui, ces _romances_ où des beautés sont souvent recélées, et dont,

ailleurs, l’inconscient comique aboutit à quelque chose de touchant

comme la demi-lyre de la gravure de Monziès, cet élément _Pauline

Duchambge_, ce bout d’écharpe envolée dont les biographes entortillent

le sujet trop complaisamment, n’ont plus qu’un intérêt parasite et

documentaire; et la prétentieuse brume en fond au feu de ce qu’elle

abrite et qui les habite; et le ruban de Desbordes-Valmore s’en ira

rejoindre le turban de Staël, les cornettes de Sévigné, les bandeaux de

Sand et les bandelettes de Sapphô, dans ce ✻ vestiaire des siècles où

les atours s’évanouissent, pour laisser s’épanouir, hors du temps, la

beauté nue.

[2] Depuis 1886.

[3] Baudelaire.

✻ ✻

Elle «_résout la sécheresse du cœur_», Michelet l’a dit, qui, seul, a

légué les formules vraiment caractéristiques de ce doux-amer génie.

Elles flottent par-dessus toutes autres paraphrases et surnagent ainsi

qu’une arche par un déluge, ou tout au moins comme le manuscrit de

Camoëns pouvait reluire au-dessus du flot.

Les voici. C’est avec celle sur «_le don des larmes, ce don qui

perce la pierre_», trois autres encore: «_Le sublime est votre

nature._»--«_Mon cœur est plein d’elle. L’autre jour en voyant Orphée,

elle m’est revenue avec une force extraordinaire, et toute cette

puissance d’orage qu’elle seule a jamais eue sur moi._»--Enfin: «_Je

ne l’ai connue qu’âgée, mais plus émue que jamais; troublée de sa fin

prochaine, et, on aurait pu le dire, ivre de mort et d’amour!_»

Ces quatre paroles constituent l’évangile de Madame Valmore. Quoi qu’on

puisse écrire d’elle désormais, ne saurait que graviter autour de cette

quadruple épigraphe succincte, synthétique, suggestive.

Tous ceux qui abordent cette mémoire et en tirent du relief sans

lui pouvoir ajouter de lustre (car la seule donnée en illumine

l’interlocuteur de son approche d’arche sainte), brassent la légende en

quatre versets, sans paraître se douter du dessous qu’ils infligent, de

ce fait même, à leurs variations et à leurs trilles.

Au reste, du contingent biographique où se recrutent à peu près

ordinairement ces appendices, devrait-on même user? La grille du

tombeau n’a-t-elle pas droit de suture immédiate au mur de la vie

privée? L’amalgame de la personne double de l’artiste et de l’être

représente un des plus déplorables postulats et l’une des plus

fâcheuses exigences du public sur le mage. Les parterres insuffisamment

renseignés et attentifs qui ne sauraient l’aller chercher là qu’il

réside uniquement, à savoir dans l’_Œuvre_, exigent néanmoins (et

d’autant plus!) de le toucher, sans l’atteindre, par la frange de son

manteau, et, mieux encore, par l’ouverture de ses plaies, où quelque

secret espoir de faire expier le mérite de l’_esprit prompt_, met en

quête d’une tare de _la chair faible_...

Mais, pour nous autres, à vrai dire, qui avons démêlé, ressenti, goûté

tout le parfum dans l’extrait, toute la griserie dans la liqueur, peu

nous chalent des pétales froissés ou des baies flétries; plutôt nous

craindrions volontiers d’amoindrir notre extase par d’inopportuns

contrôles, de rétrospectifs examens sur une grappe tarie ou une fleur

séchée.

Bien mieux, nous tiendrions de celui qu’importunent ces bravos adressés

au gosier de l’interprète plutôt qu’à la sonorité éparse de son chant,

et qui se recule et recueille au fond de la loge, craintif de voir

attribuer le charme qui l’enchaîne encore à quelque vieux visage de

ténor teint ou de cantatrice déteinte.

Les métiers, d’où vers nous chatoient les joyeuses aunes des tissus

fleuris, ne sauraient se démonter qu’en bois et cordes. N’est-il pas

plus sage d’oublier canuts et tisserands pour voir courir des rinceaux

sur des fonds, revoir rêver des oiseaux entre leurs branchages brochés,

suivre revivre et s’iriser des iris sur de la soie?

✻ ✻ ✻

C’est elle seule la douloureuse Félicité qu’il sied interroger sur

elle-même. A cette confession surtout, à cette autoconfrontation

vraiment nous aident les biographies. Sachons-en gré, rendons grâces.

Le plus clair de l’éloge de Sainte-Beuve ne consiste et réside-t-il pas

en ces extraits de lettres où reluisent tant de familières splendeurs?

Le meilleur et le pire de ces aveux, le plus _sui generis_ du type,

le plus ✻ _artésiennement_ explicatif et révélateur de ce moi, c’est

bien cette profession de foi de son arcane poëtique: «_A vingt ans, des

peines profondes m’obligèrent de renoncer au chant_ PARCE QUE MA VOIX

ME FAISAIT PLEURER; mais la musique roulait dans ma tête malade, et une

mesure toujours égale arrangeait mes idées à l’insu de ma réflexion».

Hélas! nul ne s’est encore trouvé, parmi les indiscrets, pour nous

révéler l’«homme d’un talent immense», le «fauteur de ces peines

profondes...»

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

La vraie Valmore à édifier et déifier est une Valmore de vers, de

ses vers groupés à l’entour de son nom en la délicate élite et la

délicieuse prédilection d’une dédicace réversible. La citation est

ardue en ces textes. Nuls autant ne menacent de la rendre envahissante;

puisque le _il faudrait tout citer_ de cliché immémorial est ici la

vérité même. Telles pièces sont plus parfaites, plus délibérément

réussies, mais qu’on n’oserait guère déclarer plus que d’autres

adéquates à leur visée, mieux moulées sur nature. Fût-ce les trop

célèbres _romances_, plusieurs drôlement datées et démodées et pour

lesquelles l’indulgence tourne presque à du goût. «Dans Shakspeare,

j’admire tout comme une brute,» fait un dire célèbre de Victor Hugo.

Dans Valmore, faudrait-il varier, j’aime tout comme une âme; d’amant?

non, d’enfant. Et c’est à noter que toutes les gloses meilleures ou

pires exercées sur cette mémoire, en tirent la même fascination de

mise en présence de leur âme enfantine et juvénile, de leurs «jeunes

annales».

Ah! qui n’a souhaité redevenir enfant?

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Là de la vague enfance un regret qui sommeille

Dans les fleurs du passé vaguement se réveille;

Il reparaît vivant à nos yeux d’aujourd’hui!

On tend les bras, on pleure en passant devant lui.[4]

Quels doigts au velouté de pistils, quelle âme à l’haleine de

calice--non de quelle Fille-Fleur, à la façon de Wagner, mais de quelle

Fleur-Flamme et Fleur-Femme s’approprieraient à ce précieux labeur?

Combien d’heures enchanteressement passées à parfiler brin à brin,

ligne par ligne, l’étoffe de cette poësie, pour en isoler les fils les

mieux aimés, les plus émus. Voilà de ces travaux auxquels il est plus

suave de penser que, risquer, sage. Et quel autre qu’un immatériel

Ariel oserait songer à parfaire un pastel avec du pollen récolté ou de

la poudre d’aile de papillon prélevée?--Et puis la grosse besogne des

heures nous réclame. Puissions-nous, une fois, nous abstraire assez

idéalement pour volatiliser ce sublimé, que, nul autre jour, notre âme

ne saurait se doser à l’état d’exquise transparence qu’exigent ce choix

impondérable, cet impalpable tri.

Le moins massivement possible, une heure, nous tenterons d’offrir

une épreuve de cette mellification artiste. Mais il faudrait pour y

exceller ou même atteindre, toute la courte vie d’une géniale jeune

fille marquée à l’aube comme un fruit touché et dont résorberait

toute la sève immaturée d’un talent condamné, cette filiale tâche

de tendresse, sans rien des odieux _extraits_; plutôt une de ces

versicolores et vétilleuses couronnes que tresse un Breughel des plus

larges et menues flores doctement entremélangées autour d’un médaillon

de madone.

Quelque chose de tendre y languissait; du lierre

Y tenait doucement la vierge prisonnière.

[4] Ailleurs:

Oui partout où je marche une voix me rappelle,

Voix du berceau lointain qui ressaisit le cœur...

Voix qui trouble et se plaint de l’enfant infidèle

Dont le sort se fit triste en cherchant le bonheur.

Félicité: Étude sur la poésie de Marceline Desbordes-Valmore · 第 10 / 79 题