Le coup fut rude, et la pauvre abandonnée eut un éblouissement à la
lecture de cette lettre funèbre; heureusement que son âme était forte et
que toutes ces gâteries maternelles n'avaient pu en affaiblir la trempe.
Aussi, bientôt calmée, elle considéra de sang-froid sa situation et
la contempla, sinon avec courage, au moins sans désespoir. Ce qu'elle
comprit tout de suite, même dans les regards de Mlle de Silly, c'est
qu'en ce grand naufrage elle ne pouvait compter que sur sa prudence et
sa résignation. La route était longue et difficile, en ce temps-là, de
la province de Normandie à la grande ville, et le premier soin de la
jeune fille, après avoir cherché mais en vain une compagne, fut de
prendre un habit qui lui permit d'être inconnue. Elle partit vêtue
en paysanne, et Mlle de Silly lui dit adieu sans trop d'émotion. Le
carrosse de voiture (on parlait ainsi en ce temps-là) était un vieux
coche attelé de vieux chevaux qui marchaient une demi-journée, et chaque
soir les voyageurs couchaient à l'auberge. Ils ne firent pas grande
attention à la jeune Normande, et même, au second jour de ce long
voyage, elle fut pour ainsi dire adoptée par une vieille dame qui lui
servit de chaperon.
En ce moment la France entière était occupée de la maladie à laquelle
le vieux roi Louis XIV devait succomber. Les voyageurs demandaient, à
chaque relais, quelles étaient les nouvelles de Sa Majesté, non pas que
le roi fût encore populaire, il y avait déjà longtemps que l'amour du
peuple s'était retiré de sa personne; mais si grande était la majesté
royale, elle tenait tant de place en ce bas monde, qu'un si grand prince
ne pouvait pas disparaître après un si long règne, sans que le royaume
entier s'inquiétât d'un pareil changement dans ses destinées.
Dans les auberges les plus infimes, les charretiers eux-mêmes
s'informaient de la santé du monarque. Un soir, à la couchée, il y avait
dans un cabaret des hommes d'assez piètre mine, et plus semblables à des
brigands qu'à des philosophes, qui, après avoir parlé du roi, se mirent
à disputer sur la pluralité des mondes, aux grands étonnement et
contentement des voyageurs. Au bout de huit jours de cette course à
travers monts et vallées, le carrosse arriva au _Plat d'Étain_, qui
était, comme on sait, le but suprême et le rendez-vous de tous les
nouveaux venus dans Paris. Aussitôt arrivée, la vieille dame qui
semblait avoir adopté la jeune orpheline, lui fit à peine un signe de
tête et disparut dans le détour de ces carrefours pleins de tumulte.
Elle avait si grand'peur, cette dame prévoyante, de se charger d'une
infortunée qui lui avait raconté naïvement qu'elle ignorait ce qu'elle
allait devenir! Déjà la nuit tombait, le temps était à la pluie, et
la maison des Miramiones se trouvait à l'autre bout de Paris. Mlle de
Launay, portant sous son bras le peu de hardes qu'elle avait sauvées, se
mit à marcher d'un bon pas vers les hauteurs du quartier Saint-Jacques;
arrivée à la porte hospitalière de cette maison où se cachait sa
dernière espérance:
--Ah! ma pauvre soeur, s'écria la soeur tourière, n'allez pas plus loin;
vous venez dans un lieu habité par la famine et par la peste.
En effet, le pain manquait dans cette enceinte autrefois opulente, et la
petite vérole y causait les plus grands ravages. Toute autre eût reculé
devant ce double danger du pain qui manque et de la contagion.
--A la grâce de Dieu, ma bonne soeur, répondit la jeune voyageuse;
j'arrive ici pour trouver et pour donner de bons exemples. Je suis
chrétienne et j'ai du courage; ouvrez-moi, je suis des vôtres.
La bonne soeur, déjà frappée, ouvrit la porte à cette aventurière de
la charité, et mourut dans ses bras trois jours après. Voilà ce qui
s'appelle entrer dans le monde sous de bons auspices. «Ou dessus ou
avec,» disait une mère spartiate à son fils en lui remettant son
bouclier. On eût dit que Mlle de Launay obéissait à cette voix sévère;
morte ou vivante, elle devait sortir de cette abbaye entourée d'honneurs
et de respects.
Cependant, sous les voûtes de ce palais de Versailles bâti de ses mains
pour l'éternité, le roi se mourait, fièrement et royalement, comme il
avait fait toutes choses. Il savait que son mal était incurable, et
pourtant, dans son attitude et dans son regard, le plus habile homme
n'aurait pu voir que le calme et la majesté. Dans son antichambre
attendait, mêlé à la foule des courtisans de l'Oeil-de-Boeuf,
l'ambassadeur de Perse, et le roi, monté sur son trône, le reçut comme
autrefois dans les meilleurs jours de sa vigoureuse santé. Il y eut
grand appartement le soir et grand couvert, et la présentation de deux
nouvelles duchesses; les vingt-quatre violons jouèrent des sarabandes,
au grand étonnement du premier médecin Fagon et du premier chirurgien
Maréchal. Le coucher du roi ne fut pas avancé d'une heure. Le lendemain
de cette réception d'ambassadeur, le roi tint conseil d'État et soupa
dans sa chambre, après avoir joué avec les dames.
Ainsi, chacun de ses derniers jours, Sa Majesté fut à l'oeuvre,
présidant tantôt le conseil d'État, tantôt le conseil des finances,
recevant l'un après l'autre chacun de ses ministres, et tenant de
grandes conférences avec Mme de Maintenon, le duc de Noailles, M. le
chancelier, avec le duc du Maine et parfois M. le duc d'Orléans. Tel
était _ce Jupiter mourant_, calme et résigné, et, comme il vit pleurer
un de ses valets de chambre: «Avez-vous pensé, lui disait-il, que
j'étais immortel?» Il mourut. Peu de gens le pleurèrent parmi tous
ces hommes qui toute leur vie étaient restés agenouillés devant sa
toute-puissance. Alors une voix se fit entendre en toute l'Europe: Le
roi est mort! Le monde entier l'appelait le _roi_, sans jamais dire: le
roi de France. A sa mort cependant, il y eut dans tout son royaume un
grand soupir d'allégeance; on était las de cette grandeur; la France
soupirait après la chose inconnue, et ne regretta point cette vieillesse
austère et silencieuse, abîmée en toutes sortes de contemplations,
d'inquiétudes et de repentirs.
Pendant que l'on portait en grande pompe aux caveaux de Saint-Denis
ce vieux roi chrétien; pendant que Massillon, le prêtre éloquent de
l'Oratoire, écrivait cette oraison funèbre du roi Louis le Grand, dont
la première ligne est sublime et digne de Bossuet: _Dieu seul est grand,
mes frères!_ le couvent des Miramiones revenait peu à peu à la douce
lumière du jour. Un peu d'espérance et d'abondance était rentré dans ces
pieuses demeures, et sitôt qu'il fut permis à ces infortunées de rendre
grâces au ciel de leur délivrance, prosternées aux pieds des autels, le
nom de Mlle de Launay se trouva sur leurs lèvres reconnaissantes. Tant
que la fièvre avait sévi, la nouvelle recluse n'avait pas quitté le lit
des malades; elle était l'espérance et la consolation; elle fermait les
yeux éteints; elle relevait par ses douces paroles les âmes abattues;
les jeunes filles disaient: Ma soeur! les révérendes mères lui disaient:
Ma fille! et lorsqu'enfin elle parla de quitter cet asile dont elle
avait été la providence, hélas! que de gémissements et de larmes: «Vous
partez! vous nous quittez! nous ne vous verrons plus!» On eût dit que la
ruine et la misère allaient revenir dans ces murailles désolées.
Mais quand elle eut déclaré sa volonté formelle, alors toutes ces dames
tinrent conseil pour savoir à qui donc elles adresseraient cette
fille adoptive. A la fin, il y en eut une, entre autres, qui proposa
d'adresser l'orpheline à une dame qui avait appartenu jadis à la belle
duchesse de Longueville, une des reines de Paris. Elle s'appelait Mme
de La Croisette; elle était bien vieille, et vivait bien loin du monde,
après avoir été la grâce et l'ornement des meilleures compagnies. Que
de belles histoires cette vieille dame avait entrevues! que de mystères
elle avait gardés dans sa mémoire! Avec quel zèle et quelle ardeur elle
parlait de son ancienne maîtresse, une digne fille des Condé, l'amie
et la complice du cardinal de Retz, héroïne de la Fronde, avec tant
d'esprit que son père, le grand Condé, n'en avait pas davantage, et que
M. le duc de La Rochefoucauld s'inclinait quand il fallait répondre à
Mme la duchesse de Longueville. De ces bonnes gens, pleins de souvenirs,
on tire assez volontiers tous les services qu'ils peuvent rendre; il
ne s'agit que d'être attentif à leurs discours et d'écouter patiemment
leurs plus belles histoires. Ainsi l'on fit pour Mme de La Croisette,
et quand la dame eut parlé tout à l'aise du temps passé; quand elle eut
célébré les victorieuses et les conquérants d'autrefois: M. de Turenne
et Mme de La Fayette, elle finit par comprendre enfin qu'on la priait
de venir en aide à une honnête et vaillante personne, courageuse et
bienséante, qui cherchait quelque bonne maison où elle voulait entrer
comme demoiselle de compagnie ou gouvernante de quelque jeune enfant.
La bonne Mme de La Croisette, qui naturellement était tournée du côté de
l'esprit (une habitude qu'elle avait prise dans les salons de l'hôtel de
Soissons), après avoir bien cherché à qui donc elle pouvait adresser
sa protégée inconnue, imagina de la recommander au plus rare et plus
charmant esprit parmi les survivants du dix-septième siècle, à M. de
Fontenelle.
Il était, certes, de bonne race, et bien fait pour accorder une
protection honorable, étant le propre neveu du grand Corneille, et, par
la modération de sa vie et la grâce de son discours, l'écrivain le plus
accompli de cet âge intermédiaire entre les chefs-d'oeuvre anciens et
les efforts tout nouveaux de l'esprit. Il était la prudence en personne
et la sagesse même; un peu trop sage, il disait que si sa main droite
était remplie de vérités, il n'ouvrirait pas sa main droite. Ajoutez
qu'il était affable et bienveillant, estimant les hommes, et cependant
les connaissant et les voyant tels qu'ils sont. Il n'aimait que la bonne
compagnie; il lui appartenait tout entier: il en savait la langue, il
en connaissait les usages. De toutes les grandes maisons, il savait les
alliances, les parentés, les amitiés même les plus lointaines; ainsi,
quand il parlait dans un salon, au milieu de l'attention universelle, il
était sûr de ne blesser personne.
Il marchait, à pas lents et prudents, sur le chemin de la vieillesse et
ne semblait pas la redouter. Cet homme est un des grands exemples de
la force et de l'autorité du bel esprit. Il ne heurtait personne; au
contraire, il se dérangeait volontiers pour faire place aux plus pressés
d'arriver, et l'on ne comprenait guère comment il faisait pour arriver
toujours le premier. Il avait un doux rire, une voix claire où vibrait
une douce ironie. Il était très savant, très intelligent, très caché. Ne
l'abordait pas qui voulait. Les ambitieux lui faisaient peine, et les
avares lui faisaient peur; les malhonnêtes gens lui faisaient pitié.
Avec cela, un grand soin de sa personne, un grand respect de soi-même,
et le plus profond mépris pour l'injure et le mensonge. Il mourut
presque centenaire.
Après sa mort, on trouva dans les greniers du Palais-Royal, qu'il
habitait, quatre ou cinq caisses énormes toutes remplies de brochures,
pamphlets, journaux, _nouvelles à la main_, et des milliers de feuilles
que l'on avait écrites pour le chagriner et dont il n'avait pas ouvert
une seule. Il régnait sur deux académies; il avait écrit des idylles
charmantes, où l'on ne voyait que bergères enrubannées et bergers en bas
de soie, en talons rouges.
Dans les bergeries de M. de Fontenelle rien ne manque... «Il y manque
un loup,» répondait Mme Deshoulières. Tel était l'homme ingénieux et le
protecteur charmant qui devenait l'arbitre de Mme Élisa de Launay.
M. de Fontenelle avait obtenu de Mgr le duc d'Orléans, qui l'honorait
d'une amitié sincère, un appartement dans le Palais-Royal, que le prince
habitait de préférence à toutes ses maisons. C'était au Palais-Royal,
dans cette vaste et splendide habitation, tout empreinte encore de la
grandeur de M. le cardinal de Richelieu, que le prince aimait à trouver
un asile, à chercher un refuge loin des regards jaloux du vieux roi et
de Mme de Maintenon; et maintenant que le duc d'Orléans était régent de
France, l'unique arbitre de la fortune et des honneurs, c'était encore
le Palais-Royal qu'il préférait même au château de Versailles.
A Versailles, il était un étranger; chaque appartement lui rappelait une
disgrâce, une humiliation, un éloignement des courtisans, race abjecte,
habituée à composer son visage sur le visage du maître. Au contraire,
ici, chez lui, dans ce Paris qui l'aimait pour sa bonne grâce et pour
son bel esprit, M. le régent se trouvait à l'aise. Il s'était entouré
des artistes, des écrivains, des philosophes, car déjà la philosophie
était à la mode, et si trop souvent ses petits soupers eussent déplu aux
hommes graves, rien n'égalait sa bonhomie et son charme aussitôt qu'il
se sentait en belle et bonne compagnie. Il avait véritablement plusieurs
des grandes vertus et plus d'un vice du roi Henri IV, son aïeul;
seulement sa main était plus ouverte; il donnait volontiers; il
secourait les vieillards, il encourageait les jeunes gens; il faisait
peu de cas de l'étiquette. En même temps que Fontenelle, il logeait dans
sa maison Coypel, un grand artiste; Audran le graveur; le poète La Fare,
le musicien Campra, et le joueur de flûte Decoteaux. Il aimait à
les entendre, à les voir; poète avec le poète et musicien avec les
musiciens, il faisait les dessins pour le graveur, et de la chimie
avec Homberg le chimiste. C'était un esprit inventif, curieux, habile,
ingénieux, osant tout et ne doutant de rien.
Tel il était; son charme était partout, dans ces murs où il entassait
les merveilles sur les merveilles: marbre, airain, tableaux, médailles,
et les plus beaux livres qu'il pouvait trouver à son usage. En même
temps il lui semblait qu'en se rapprochant du peuple de Paris, il en
comprenait plus vite et beaucoup mieux les passions, les besoins, les
espérances. Il aimait le peuple, il tenait à sa faveur; il disait que
Versailles était déjà bien loin des grands faubourgs. Pas un politique
en ce moment, dans l'Europe entière, n'était plus actif et plus occupé
que M. le régent. De cette grandeur inattendue et pour lui si nouvelle,
qui lui était échue en partage aussitôt que le Parlement de Paris eut
cassé le testament de Louis XIV, M. le régent avait profité pour vivre,
un peu plus qu'il n'avait fait jusqu'alors, en vrai bourgeois de
Paris. Toutefois, ses favoris, ses amis et surtout son commensal M.
de Fontenelle, avaient gagné à ces changements une certaine apparence
d'autorité qui ne lui déplaisait pas.
M. de Fontenelle reçut poliment d'abord, et bientôt avec bienveillance
la jeune personne que lui adressait Mme de La Croisette. Il fut
touché de sa modestie et charmé de ce beau regard sincère et vrai qui
promettait tant de reconnaissance et de respect. Et quand la jeune
fille, enfin un peu remise de son émotion, se fut assise à côté du
célèbre écrivain:
--Vous voilà, lui dit-il, bien abandonnée et malheureuse de bonne heure,
et je ne saurais vous dissimuler que mon amie Mme de La Croisette est
une tête volage. Ainsi prenez garde; écoutez-moi; n'acceptez pas toutes
les recommandations et toutes les protections. Si j'obéissais, moi qui
vous parle, aux recommandations qui me sont faites, je vous présenterais
à Mme la duchesse d'Orléans, qui est une méchante, à Mme la duchesse
de Berry, qui est une folle, et vous chercheriez votre voie à travers
toutes ces vanités, tous ces orgueils, toutes ces ambitions misérables,
tous ces enfantillages qui pourraient vous perdre. Allons, ne tremblez
pas; nous saurons bien trouver quelque part un abri digne de votre
jeunesse et de votre innocence, ajoutons: de votre courage et de votre
résignation. Je serai, s'il vous plaît, votre ami, et je vous chercherai
une condition dans laquelle vous serez à l'abri des bruits et des vices
de notre cour.
Et, comme à ces sages paroles la pauvre enfant restait interdite, M. de
Fontenelle écrivait de sa main nette et prompte un billet à l'adresse de
Mme la duchesse de La Ferté.
--Mme la duchesse de la Ferté, disait Fontenelle à Mme de Launay, habite
encore à Versailles. Portez-lui le billet que voici et tâchez de lui
plaire. Elle est toute-puissante, elle est sage, elle aime avant tout la
simplicité et le bon sens. Permettez donc ici que je vous donne un bon
conseil: c'est de ne pas ressembler au portrait que fait de vous Mme de
La Croisette; elle vous donne à moi comme une savante, et moi je vous
présente à Mme de La Ferté comme une ingénue. Ainsi, redoutez de
paraître une savante, ayez recours aux expressions les plus simples,
et rappelez-vous que les dames les plus suivies sont contentes de
rencontrer qui les écoute. Un peu plus tard, quand vous aurez montré que
vous êtes habile et prudente, il vous sera permis de laisser entrevoir
que vous êtes une personne intelligente et d'un rare esprit.
Voilà comme il parlait, d'une voix douce et d'un accent pénétré. Mlle
de Launay, en toute hâte, se rendit à Versailles. Tout chemin y menait
alors; on eût dit que Versailles, même après la mort du roi, était resté
l'unique but des passions, des curiosités et des ambitions humaines.
Déjà cependant de grands changements s'étaient opérés dans ces demeures
royales; celui qui les remplissait de sa toute-puissance et de sa
majesté n'était plus là pour imposer ses respects voisins du culte, et
les anciens courtisans des jours de gloire et de prospérité souveraine
auraient eu peine à reconnaître ce rendez-vous de toutes les obéissances
et de toutes les soumissions. C'était bien toujours le même autel, ce
n'était plus le même dieu.
Le dieu de céans était un enfant timide, étonné, charmant, qui
s'essayait à vivre et non pas à commander. Les habitants de ces hauts
lieux, si soumis naguère et vivant dans une incessante adoration,
parlaient d'une voix plus haute et se trouvaient chez eux... Tant que
le vieux roi avait vécu, ils étaient chez le roi. Déjà, en si peu
de temps, les actions étaient moins contrôlées; les discours moins
contenus; les courtisans relevaient la tête et pas un ne les
reconnaissait. Mme la duchesse de La Ferté, dont le mari était au
service du jeune roi, s'ennuyait fort à cette cour enfantine, et son
accueil se ressentit de ses ennuis. Quand elle eut bien lu et relu la
lettre de M. de Fontenelle, et qu'elle eut interrogé Mlle de Launay
comme une reine ferait d'une sujette:
--Il faut, dit-elle enfin, que M. de Fontenelle ait une grande opinion
de nos mérites pour nous demander une protection qu'il pouvait si bien
vous accorder lui-même. Il est tout-puissant à cette heure; il est le
voisin du soleil; il voit le vrai maître. A peine s'il nous reste assez
de crédit pour vous faire visiter le bosquet de Latone, ou vous faire
entrer au dîner du roi.
Pendant ce discours, Mlle de Launay, attentive et les yeux baissés,
était plus semblable à une accusée qui attend son arrêt qu'à la jeune
fille heureuse et libre, il n'y a pas si longtemps, dont le moindre
caprice était un ordre. Hélas! qu'elle était à plaindre, et que de peine
à contenir les larmes qui roulaient dans ses beaux yeux! Mme de La Ferté
eut enfin quelque pitié de cette gêne; elle appela Mlle Henriette, sa
suivante, et lui recommanda de promener Mlle de Launay dans les jardins,
de la faire souper et de lui donner un lit pour cette nuit:
--Peut-être aurons-nous demain quelque idée et trouverons-nous une
occasion de venir en aide à Mademoiselle.
A ces mots, Mme de La Ferté congédia d'un signe de tête la pauvre
abandonnée. Heureusement que Mlle Henriette était bonne et qu'elle eut
bientôt ranimé l'espérance dans le coeur de cette infortunée:
--Ah! dit-elle, vous venez de la part de M. de Fontenelle, et vous êtes
si mal reçue! Il est cependant un bon ami de Mme la duchesse; elle en
parle à toute heure, elle dit: «C'est mon oracle! et quel grand esprit,
comme il est bien élevé! Jamais il n'arrive ici sans me demander comment
je me porte. Sans ajouter qu'il est tout à mes ordres.» Eh bien, moi
aussi je suis à ses ordres, et je vous adopte, et je vous dis que vous
êtes belle et faite pour aller à tout, parce que vous êtes sage et
jeune, et douce, avec beaucoup de talent. Venez avec moi, nous irons
saluer Mme la duchesse de Noailles; elle est charitable, et vous
consolera beaucoup mieux que ne ferait sa soeur Mme de La Ferté, qui est
fière et ne s'abaissera jamais jusqu'à protéger une fille sans nom. M.
de Fontenelle a bien de l'esprit, mais moi j'ai du bon sens et j'y vois
clair; je connais les bons sentiers; vous verrez Mme de Noailles, elle
vous fera conter toute votre histoire, et vous en reviendrez tout
encouragée. Enfin, ça vaudra beaucoup mieux que de voir jouer les eaux
de nos jardins qui ne jouent plus guère, et d'assister au souper du
petit roi, qui soupe d'une pomme cuite.
En même temps la bonne Henriette arrangeait les cheveux de sa jeune
protégée; elle lui passait un linge mouillé sur le visage, elle secouait
sa robe un peu fripée:
--Et maintenant vous voilà très bien, disait-elle, oui, tout à fait
bien.
Du même pas elles entrèrent chez Mme la duchesse de Noailles comme elle
achevait d'écrire une lettre à sa tante, Mme de Maintenon, retirée en ce
moment chez ses filles de la maison de Saint-Cyr. Mme de Noailles était
aussi paisible et pénitente que Mme de La Ferté était vive et superbe.
Elle sourit à l'empressement d'Henriette et tendit sa belle main à la
jeune inconnue. Et quand Mlle de Launay eut rapporté à la dame les
paroles de M. de Fontenelle:
--Il a raison, répondit Mme la duchesse de Noailles; le Palais-Royal ne
convient guère à une fille de votre condition. Je représente ici Mme de
Maintenon, ma tante, et je veux faire en son nom une bonne oeuvre que je
lui raconterai tout de suite, et dont elle me remerciera demain... Mon
enfant, reprit-elle après un moment de silence, maintenant que Mme de
Maintenon est partie et nous a pour toujours quittés, il n'y a plus de
refuge à notre cour pour une jeune fille telle que vous. Cependant j'en
sais une encore, où se sont réfugiés les anciens respects; je veux
parler de la maison de S.A.R. Mgr le duc du Maine. Éprouvé par la
mauvaise fortune et cruellement dépouillé des honneurs que le vieux roi
lui avait légués, il s'est retiré dans cette maison, dans ces jardins
de Sceaux, où il aurait déjà oublié toutes les injustices dont il est
frappé, si Mme la duchesse du Maine en eût perdu le souvenir. Mais dans
cette solitude elle est reine encore, et c'est là que je veux vous
introduire. En ces lieux, tout remplis des regrets d'un temps qui n'est
plus, vous vivrez modeste et cachée au milieu des bons exemples, et vous
serez tout à l'aise une humble chrétienne, une fidèle servante, car
voilà votre emploi désormais. Il est humble autant que votre condition;
il vous suffira, si vous êtes sage.
Ayant ainsi parlé, Mme de Noailles remit a Mlle de Launay quelques louis
d'or dont elle avait grand besoin, et son nom, rien que son nom sur une
carte, à l'adresse de M. de Malézieu. Mlle de Launay baisa la main qui
lui était tendue, et se retira le coeur plein de reconnaissance, mais
bien triste et bien malheureuse. «Où donc s'arrêteront, pensait-elle,
toutes ces épreuves!» et, confuse, elle lisait et relisait le nom de M.
de Malézieu.
Le lendemain, de très bonne heure, elle prit congé de Mlle Henriette,
et lui voulut faire accepter un de ses louis d'or; mais celle-ci,
l'embrassant tendrement:
--Gardez votre or, disait-elle; il est vrai que voilà bien longtemps
que je n'ai eu de l'argent de ma maîtresse, mais du moins j'ai une
condition, et vous cherchez encore la vôtre. Encore une fois, adieu;
n'ayez pas d'orgueil, soyez soumise et priez Dieu.
Mlle de Launay partit de Versailles sans avoir eu l'honneur de revoir
Mme la duchesse de La Ferté. Tout dormait dans ce vaste château; le
temps n'était plus où les courtisans, arrivés avant le jour pour saluer
le maître à son réveil, attendaient le bon plaisir du concierge, et
grattaient à sa porte avec autant de respect que s'il eût tenu les clefs
des grands appartements.