MADEMOISELLE DE LAUNAY OU LA FILLE PAUVRE

I

La ville d'Évreux, en Normandie, est une des grandes et antiques cités

de la province. Elle compte, au nombre de ses évêques, des hommes

illustres à tous les titres du talent, de la naissance et de la vertu.

Grâce à leur exemple, à leurs enseignements, la foi de l'Évangile est

restée en toute sa pureté à l'ombre austère de ses cloîtres, de ses

chapelles, de cette église cathédrale qui soutiendrait fièrement la

comparaison avec la cathédrale même de la ville de Rouen, la capitale.

Au temps où va se passer notre histoire, une des abbayes de la ville

d'Évreux, l'abbaye de Saint-Sauveur, avait pour abbesse une dame

illustre, Mme de La Rochefoucauld, la propre nièce de ce rare et grand

esprit, M. le duc de La Rochefoucauld, l'auteur des _Maximes_, et de cet

autre duc de La Rochefoucauld, l'ami du roi, qui, pendant quarante ans

de sa vie, avait assisté au botté et au débotté de Sa Majesté, qu'elle

allât à la chasse, ou qu'elle en revînt, et toujours Sa Majesté avait

rencontré ses regards attristés si le roi était triste, et joyeux s'il

daignait sourire. En ce moment, le grand siècle est achevé; le roi et

son digne ami, accablés de la même vieillesse et sous le poids du même

ennui, assistent silencieux aux derniers jours du grand règne; ils en

ont contemplé toutes les merveilles, ils en subissent maintenant toutes

les douleurs: une ruine immense, une gloire évanouie, un deuil sans

cesse et sans fin de ces jeunes princes et de ces belles princesses,

doux enfants dont les voix fraîches avaient peine à réveiller ces échos

endormis. Et maintenant tout se tait dans ce Versailles des repentirs,

des remords et des tombeaux.

Un soir d'hiver, quand le jour tout à coup tombe, au seuil de la sainte

abbaye où Mme de La Rochefoucauld était un exemple austère des plus

grandes vertus, une pauvre femme, à pied et venant de loin, s'était

assise sur un banc de pierre et se reposait d'une grande course. Elle

était jeune encore, et l'on voyait qu'elle avait été fort belle; mais la

peine et l'abandon, la pauvreté, dont le joug est si dur, avaient laissé

sur ce beau visage une empreinte ineffaçable. Évidemment cette humble

femme était au bout de ses forces et ne pouvait aller plus loin. Elle

tenait de ses mains nues et pressait sur son coeur résigné une enfant

pâle et frêle, une petite fille affamée et dont les grands yeux,

brillant du triste éclat de la fièvre, imploraient à travers la porte

fermée une protection invisible. Après un instant d'attente, et sans que

la mère, ici présente, eût osé faire un appel à cette charitable maison,

la porte s'ouvrit comme par miracle, et deux soeurs du Saint-Sauveur

vinrent à la femme abandonnée, et, l'encourageant de la voix et du

geste, celle-ci prit l'enfant dans ses bras, celle-là conduisit la mère

au réfectoire, où se réunissaient toutes les soeurs pour le repas du

soir. La salle était tiède et bien close; au coin du feu pétillant dans

l'âtre était le fauteuil de Mme l'abbesse. On y fit asseoir la pauvre

voyageuse; empressées autour de cette misère touchante, les bonnes

soeurs lui prodiguèrent tous les services; elles lavèrent ses pieds

ensanglantés sur les pavés du chemin; elles présentèrent à cette

abandonnée la coupe où buvait Mme de La Rochefoucauld elle-même, et

pendant que la douce couleur revenait à cette joue où tant de larmes

avaient coulé, la petite fille, débarrassée enfin de ses haillons, se

réjouissait dans des linges blancs et chauds. Prenez et mangez! Puis

la mère et l'enfant furent conduites à l'infirmerie, et s'endormirent

paisibles dans un lit, dont elles étaient privées depuis huit jours.

Le lendemain, à leur réveil, leur premier regard rencontra les

yeux tendres et sérieux tout ensemble de cette illustre dame de La

Rochefoucauld. De sa voix, faite aussi bien pour la prière que pour le

commandement, elle encouragea la mère à lui raconter par quelle suite de

misères elle était arrivée à ce dénuement si triste et si complet. La

mère alors répondit qu'elle avait épousé naguère un gentilhomme, un

pauvre Irlandais de la catholique Irlande, qui l'avait emmenée avec lui

dans une cabane où, pendant quatre années, ils avaient eu grand'peine à

vivre. Il y avait deux ans déjà que la petite fille était au monde, et

Dieu sait qu'ils avaient grand espoir de l'élever; mais la famine avait

envahi toute la contrée, et la peste avait emporté le mari; les hommes

du fisc étaient venus qui avaient vendu la cabane et le champ de blé;

puis la charité publique, disons mieux, la prudence irlandaise, habile à

se défaire des pauvres gens sans soutien, les avait embarquées sur une

barque de pêcheur qui les avait jetées à la côte, et voilà comment elle

était venue en tendant la main jusqu'à ce lieu d'asile, où elle espérait

trouver quelque emploi dans la domesticité de l'abbaye, et chaque jour

un verre de lait chaud pour son enfant.

A ce récit, tout rempli de courage et de résignation, les dames de

Saint-Sauveur répondirent qu'elles emploieraient la mère à la lingerie

et qu'elles adopteraient la jeune enfant. Mais la mère était morte après

une lutte désespérée de quinze mois contre le mal qui l'envahissait,

elle mourut en bénissant ses bienfaitrices et leur recommandant son

enfant. La jeune fille avait grandi dans l'intervalle, et le bien-être

et l'amitié de tant de bonnes mères adoptives avaient affermi sa santé

chancelante. Elle était devenue assez jolie et toute mignonne; elle

était un véritable jouet pour les jeunes novices, dont elle remplaçait

la poupée. Elle était tout le long du jour admirée et choyée; on

obéissait à ses moindres fantaisies, et sa plus légère parole était

comptée. «Ah! disaient les bonnes dames, qu'elle a de grâce et qu'elle a

d'esprit! Elle est charmante;» et c'est à qui redoublerait de tendresse.

Seule, Mme l'abbesse était réservée avec cette enfant. Elle disait que

toutes ces louanges auraient bientôt gâté le meilleur naturel; que mieux

eût valu munir cette orpheline contre les embûches et les pièges du

dehors; qu'elle aurait bientôt sa vie à conduire et son pain de chaque

jour à gagner... Mais c'étaient là de vaines paroles; le couvent n'avait

pas d'autre enjouement et s'en donnait à coeur joie. Et plus l'enfant

grandissait, plus grandes étaient les tendresses; ces dames se

disputaient le bonheur de lui apprendre à lire, à écrire, et les belles

histoires qu'elle lisait dans Royaumont, tout rempli des plus belles

images. Quelques-unes de ces dames, plus savantes, enseignaient à ce

jeune esprit, celle-ci la géographie, et celle-là les premières notions

des mathématiques. Des veuves retirées du monde, et qui n'acceptaient du

cloître que le silence et la solitude, attendant l'heure où leur deuil

se changerait en grande parure, avaient soin de chanter à ta jeune

recluse une suite d'élégies et de chansonnettes galantes, avec

accompagnement de théorbe ou de clavecin. Pensez donc si elle en était

toute joyeuse, et si ces belles chansons se gravaient facilement dans ce

jeune cerveau.

Les deux vraies mères de la jeune Élisa (c'était son nom) s'appelaient

Mmes de Gien. Elles s'étaient chargées tout particulièrement de cette

enfant devenue une grande fille, et comme elles seraient mortes de

chagrin à la seule idée de s'en séparer, elles se firent nommer au

prieuré de Saint-Louis, situé dans un faubourg de la ville de Rouen,

sur les hauteurs. Mme de Gien l'aînée, étant abbesse, eut sa soeur

pour coadjutrice, et l'une et l'autre, ayant pris congé de Mme de La

Rochefoucauld, elles emmenèrent avec elles la jeune Élisa, qui devint

une espèce de souveraine en ce prieuré, qui était pauvre et menaçait

ruine de toute part. Mais ces dames avaient obtenu de leur famille une

pension qui leur permettait de garder avec elles leur fille adoptive.

Elles l'aimaient, en effet, comme une mère aime son enfant; elle, de son

côté, les entourait de mille tendresses. Elle était leur lectrice et

leur secrétaire; elle devint leur conseil.

Les livres étant chers et rares, ces dames ouvrirent une école, et la

jeune Élisa tint leur école, où venaient plusieurs fillettes assez

grandes, qui se lièrent d'amitié avec leur institutrice. Une entre

autres, Mlle de Silly, agréable et bien faite, un bon esprit, un bon

coeur, une vraie et sincère Normande, éblouie et charmée à son tour par

la jeune Élisa, en fit comme sa soeur aînée. Elles s'éprirent l'une pour

l'autre d'une amitié très grande, et se firent le serment de ne plus se

quitter: «Non, jamais de séparation. Nous vivrons ensemble.»

Et justement Mlle de Silly fut prise d'un mal affreux en ce temps-là.

Une jeune fille y laissait très souvent la vie et presque toujours sa

beauté. Ce mal, qui répandait la terreur, était presque sans remède, et

Mlle de Silly, lorsqu'au bout de quarante jours elle sentit disparaître

enfin cette contagion qui avait éloigné de sa jeunesse toutes ses

compagnes, trouvant la petite Élisa qui se tenait à son chevet comme

un ange gardien: «Tu vois bien, lui dit-elle, que j'avais raison de

t'aimer: tu m'as sauvé la vie! Et comme Élisa lui voulait apporter un

miroir:--Non, non, pas encore, attendons; je dois être affreuse!» et

quelques larmes vinrent mouiller ses beaux yeux couverts encore du

nuage... Elle ne fut pas défigurée; elle revint à la beauté comme elle

était revenue à la vie, et sa reconnaissance en redoubla pour cette amie

qui l'avait sauvée.

Mme de Silly la mère accourut aussitôt que sa fille fut hors de danger,

et ne put guère se refuser à inviter la jeune Élisa d'accompagner sa

fille au château de Silly. C'était une vieille maison bâtie en S,

l'usage étant alors de donner aux châteaux normands la forme de la

première lettre du nom de la terre: ainsi la Meilleraie représentait une

M dans la disposition de ses bâtiments; mais la véritable distinction du

château de Silly, c'est qu'il était placé au beau milieu de la vallée

d'Auge, où tout fleurit, jusqu'aux épines. Au printemps, en été, aux

derniers jours de l'automne, on n'entend que ruisseaux murmurant,

oiseaux chantant, légers bruissements sous le souffle invisible.

Une fillette hors de son couvent, toute rayonnante de jeunesse et

d'espérance, est naturellement heureuse en ce vaste jardin, et

volontiers elle oublie, ô l'ingrate! le couvent et ses mères adoptives.

Tel était l'enivrement de la jeune Élisa, lorsqu'au bras de son amie

elle entrait dans cette maison, triste au dedans, c'est vrai, mais au

dehors toute charmante. M. de Silly le père était un vieillard morose;

on ne l'entendait guère, on le voyait fort peu, il comprenait que sa

mort était proche, et, résigné comme un vieux soldat, il se préparait à

mourir en chrétien.

Beaucoup plus jeune, et très agissante encore, Mme de Silly s'inquiétait

avec modération des tristesses de son mari, non plus que des dangers

récents de sa fille, en proie à la petite vérole. Elle était, comme

toutes les mères de ces temps antiques, passionnée pour la gloire et

pour le nom de leur maison; toute leur tendresse et toute leur ambition

se reportaient sans cesse et sans fin sur leur fils, héritier et

continuateur du nom, de la fortune et de l'autorité des aïeux. C'était

l'habitude et la loi du monde féodal: tout revenait au fils aîné; il

était tout, le cadet n'était rien, il s'appelait M. le chevalier, et

passait une vie obscure en un coin du château de son père, heureux de

promener dans les jardins paternels le neveu qui devait le déshériter

tout à fait. Quant aux filles, elles étaient encore moins comptées que

les cadets; on les mettait au couvent, moyennant une petite dot, et les

voilà disparues à jamais.

Ainsi Mlle de Silly, dans la maison de ses pères, était une étrangère

autant que la jeune Élisa; mais l'habitude et la résignation, ajoutez

la jeunesse, ont de grands privilèges! Elles se contentent à si peu

de frais! l'horizon le plus prochain, elles ne vont pas au delà. Le

lendemain, voilà le rêve des jeunes filles; aujourd'hui, demain, rien de

plus, pourvu qu'aujourd'hui et demain le jardin soit en fleur.

Donc ces deux jeunesses, livrées à elles-mêmes, lisaient les chers

poètes de la jeunesse, à commencer par La Fontaine; elles s'enivraient

des tragédies de Racine; elles savaient par coeur l'_Athalie_ et

l'_Esther_. Parfois le vieux Corneille et parfois Molière étaient

invoqués de ces deux ingénues; le plus souvent elles se racontaient de

belles histoires qu'elles avaient inventées. Mais leur curiosité la plus

vive et la causerie intarissable, c'était le retour du comte de Silly,

le fils unique et l'unique héritier, dans le château de ses pères,

disons mieux, dans son château.

Le comte de Silly remplissait de son souvenir jusqu'au dernier recoin

de ces demeures; ses chiens hurlaient dans le chenil; ses bois étaient

remplis de gibier; ses paysans regardaient chaque matin de quel côté le

maître et seigneur allait venir; son banc restait vide à l'église. Il

était partout; le plus petit enfant du village eût raconté au passant

la gloire et le nom du jeune seigneur. Il était capitaine à seize

ans, colonel quatre ans plus tard. Il avait fait toutes les guerres

malheureuses des dernières années de Louis XIV, toujours vaincu et se

relevant toujours. A la bataille d'Hochstedt, où il s'était battu comme

un héros, le comte de Silly avait été fait prisonnier par les Anglais,

qui l'avaient emmené dans leur île, où ses blessures et surtout le

regret de la patrie absente eurent bientôt réduit le jeune homme à

désespérer de la vie. Une dame, une amie qu'il avait à la cour, s'était

inquiétée enfin de ses destinées, et, grâce à son intervention, le jeune

homme allait revenir, prisonnier sur sa parole. On l'attendait de jour

en jour, les deux jeunes filles non moins impatientes que la marquise de

Silly, sa mère.

Il revint enfin au milieu de la joie universelle, et la jeune Élisa,

avertie à l'avance, reconnut du premier coup d'oeil le parfait cavalier

dont elle avait entendu parler si souvent. C'était un jeune homme aux

yeux noirs et pleins de feu, de bonne mine et de taille haute, à la

tournure militaire, à la démarche un peu grave et le front pensif. Il

avait beaucoup vieilli en peu de temps; rien ne vieillit un militaire

comme une guerre malheureuse. Celui-là, nous l'avons dit, était venu à

la mauvaise heure, après M. de Turenne, après les grandes victoires, les

villes conquises, les batailles gagnées, les _Te Deum_ et les drapeaux

que le victorieux va suspendre aux voûtes sacrées de l'hôtel royal des

Invalides. «Monsieur le maréchal, on n'est plus heureux à notre âge,»

disait Louis XIV à l'un de ses généraux vaincus... Louis XIV et le

maréchal de Villeroi en parlaient bien à leur aise; ils avaient la

gloire ancienne en consolation de la défaite présente; mais les jeunes

gens, les nouveaux-nés, appelés les derniers à la gloire, où donc était

leur consolation de n'arriver qu'à la défaite?

En ces tristes pensées vivait depuis longtemps le comte de Silly. Il

avait beau payer de sa personne, être au premier rang des combattants,

pousser le soldat aux ennemis, appeler de toute sa voix la victoire à

son aide... il y avait toujours un moment où il fallait céder, reculer,

repasser le fossé, incendier la ville assiégée et sortir la nuit aux

pétillements de ces clartés funèbres. Que disons-nous? et ce moment

funeste où le plus vaillant rend son épée, et ces longs sentiers par

lesquels il faut passer, conduit par la cohorte ennemie; et ces femmes,

ces enfants, ces vieillards, parmi les victorieux, qui disent, vous

désignant d'un doigt méprisant: Voilà des vaincus, des prisonniers!

C'étaient là des angoisses insupportables, et M. de Silly, porteur d'une

épée qui ne lui appartenait plus, rentra chez lui triste, abattu, la

tête courbée, imposant silence aux cris de joie. Il baisa la main de

sa mère sans mot dire, et dans les bras de son père il pleura. Le père

aussi pleurait la gloire passée; il avait, par pitié pour son fils,

détacha de sa poitrine sa croix de Saint-Louis.

Ce retour, qu'elles s'étaient figuré superbe et triomphant, avait frappé

de stupeur les deux jeunes filles, et, chose encore plus étrange (elles

étaient à peu près du même âge, de la même taille, et les traits de Mlle

de Silly avaient un peu grossi), le jeune colonel prit Élisa pour sa

soeur, et sa soeur pour l'étrangère. Il embrassa tendrement la première,

il salua poliment la seconde, et ne voyant pas que celle-ci rougissait,

que celle-là restait interdite, il s'enferma dans un cabinet plein de

livres, où il se tenait chaque jour, triste et silencieux, lisant les

guerres de Thucydide, les _Commentaires_ de César ou les livres de

Polybe. Il étudiait aussi les grands capitaines; à chaque bataille

gagnée il poussait un profond soupir.

C'est ainsi qu'il menait une vie austère et sérieuse au milieu de ses

livres, cherchant la solitude, le visage couvert d'une sombre tristesse.

Étonnées et bientôt fâchées de son indifférence, les deux jeunes filles

en murmurèrent chacune de son côté; bientôt celle-ci fit à celle-là la

confidence que si son frère ne l'avait pas reconnue, elle, de son côté,

avait grand'peine à reconnaître son frère dans ce beau ténébreux. «Quand

il a quitté, disait-elle avec un gros soupir, la maison paternelle, il

était tout ce qu'il y a de plus alerte et de plus joyeux; il ne parlait

que de batailles et de victoires; il écrivait des sonnets et des

chansons; il aimait la chasse, et, le dimanche, il dansait sous l'orme

avec les villageoises. Si parfois le violoneux du pays manquait à la

fête, eh bien, M. mon frère envoyait chercher son violon et nous faisait

danser. En ce temps-là, il portait de beaux habits brodés, les cheveux

bouclés; il n'avait pas de moustache; en revanche, une plume à son

chapeau rappelait le blanc panache de la bataille d'Ivry. On n'entendait

que sa voix dans la maison, que ses appels dans les bois... On m'a

changé mon frère! Il ressemble à quelque Anglais puritain du temps de

Cromwell. On viendrait me dire qu'il s'est fait huguenot, je ne m'en

étonnerais point.»

Tels étaient les discours de Mlle de Silly à sa jeune camarade, et

celle-ci, opinant du bonnet, ne songeait guère à prendre en main la

défense de ce beau cavalier, dont la conduite lui semblait véritablement

plutôt d'un rustre et d'un mal élevé que d'un porteur d'épée et d'un

gentilhomme. Or ces deux jeunes personnes, qui se croyaient bien seules,

se faisaient leurs confidences, assises sur les marches d'un pont

rustique à l'extrémité du parc, au murmure de l'eau transparente, et

celle-ci, non plus que celle-là, était loin de se douter que le jeune

homme écoutait malgré lui leur conversation sous l'arche du pont où il

s'était arrêté pour voir l'eau couler, ce qui est le signe d'un vrai

penchant à la rêverie. A la fin, quand elles eurent bien débité toutes

leurs censures, elles s'en revinrent au logis en se tenant par la

taille, et l'on voyait à leur attitude que la conversation interrompue

avait repris de plus belle.

--Ah! se disait M. de Silly, quand on est battu quelque part, on l'est

partout, et le jour que voici m'apporte une défaite de plus.

Cependant, à l'heure du souper, il entra d'un visage plus riant que

d'habitude, et quand il eut salué son père et sa mère, il fit une belle

révérence aux jeunes dames. Le repas fut gai; le vieux seigneur était

dans ses bons moments, et comme il était grand amateur de proverbes, il

en lâcha deux ou trois coup sur coup au grand contentement des convives.

--Vous riez, disait-il, vous feriez mieux d'être un peu sérieux. Le

proverbe est l'écho de la sagesse des nations.

--Monseigneur, repartit le comte de Silly, cette sagesse des nations se

trompe assez souvent, j'en suis fâché pour elle. Encore aujourd'hui,

elle en fait de belles avec moi, la sagesse des nations! Il est écrit:

_A bon entendeur salut..._ J'ai entendu d'étranges choses sur mon

compte, et qui sortaient cependant de charmantes bouches. Oui-da, je

suis un rustre, un manant, un aveugle, un mal élevé, que dis-je? un

huguenot! Et puis si mal vêtu, si mal poli et triste à l'avenant.

A chaque mot qu'il disait, pensez donc si la confusion des jeunes filles

était grande, et la vive rougeur qui leur montait à la joue! Elles

eussent encore été sur le pont, qu'elles se seraient jetées à l'eau la

tête la première.

--Eh bien, là, reprenait le marquis, vous n'avez pas la chance heureuse,

mon cher fils; à votre âge, et tourné comme vous l'êtes, le moindre écho

vous devrait être indulgent et facile. Il disait de si belles choses à

l'heure où le roi mon maître et moi nous n'avions que vingt ans. Telles

furent les confidences de Mlle de La Vallière au moment où passait Sa

Majesté non loin du bosquet des demoiselles d'honneur. Qu'il entendit de

belles choses!

--Soyez sûr, Monsieur, reprit le colonel de Silly, qu'elles avaient vu

tout au moins la silhouette du roi, ou qu'une branche indiscrète avait

craqué sous ses pas. Si Sa Majesté eût été bien cachée dans le bosquet

de Latone, elle eût peut-être entendu des vérités aussi cruelles...

Mais quoi! la vérité est si belle, elle a tant de charmes, s'il en faut

croire la sagesse des nations.

Naturellement, Mlle de Silly fut la première à revenir de son trouble,

et reprenant bientôt l'offensive:

--_Il n'y a que la vérité qui offense_, reprit-elle avec un beau rire,

et _qui se sent morveux se mouche_, a dit la sagesse des nations.

Elle était fine et piquante, Mlle de Silly, et quoiqu'il en soit, à

dater de ce moment, la glace fut rompue entre le jeune homme et les deux

jeunes filles, et la bonne harmonie une fois établie, ils se promenèrent

et causèrent comme de vieux amis, la jeune Élisa prenant sa part de ces

douces et honnêtes gaietés.

[Illustration: Sur les marches du pont.]

Ainsi se fût passée en ces innocents loisirs toute la belle saison;

mais un jour, comme on venait de seller les chevaux pour une longue

promenade, une chaise de poste, couverte de poussière, entrait dans

la cour du château. Les gens de la maison, déjà réunis sur le perron,

virent descendre un homme entre deux âges et tout semblable à quelque

abbé de cour qui eût été capitaine d'infanterie avant d'entrer dans les

ordres. Il avait la taille haute et la tête belle; il portait le rabat,

et ses bottes étaient éperonnées.

Sa démarche aisée annonçait un homme de cabinet. C'était l'abbé de

Vertot lui-même, un historien plein d'esprit, d'éloquence, intelligent,

avec toutes les qualités de l'historien, moins cette qualité suprême

dont nous parlions tout à l'heure, la vérité. Il s'inquiétait beaucoup

moins d'être vrai que d'être intéressant, rare et curieux; pour peu que

les matériaux de son histoire fussent à sa portée, il s'en servait très

volontiers; mais s'il fallait consulter les chartes anciennes, chercher

dans la poussière des bibliothèques un document précieux, notre

historien s'en passait plus volontiers encore. Un jour qu'on lui avait

promis un récit authentique du siège de Malte:

--Ah! dit-il, vous venez trop tard, _mon siège est fait_.

La sagesse des nations a pieusement recueilli cette belle parole de

l'abbé de Vertot, et elle en a fait un proverbe.

Le jour dont nous parlons, il arrivait tout courant de Paris, porteur

d'une grande nouvelle:

--Ami, dit-il au jeune homme, on chante aujourd'hui le _Te Deum_ de la

paix. Cette fois vous êtes libre, et je vous apporte, avec la croix de

Saint-Louis, l'ordre de regagner votre régiment, et, s'il vous plaît,

nous partirons ce soir.

A cette nouvelle inattendue on eût vu briller un éclair dans les yeux

du jeune homme; il avait en ce moment six coudées, la taille des héros

d'Homère, et remettant à son père cette croix militaire qu'il avait si

bien gagnée:--Accordez-moi, lui dit-il, l'honneur de la recevoir de vos

mains.

Le vieux seigneur, d'une main tremblante d'émotion, posa la croix de

Saint-Louis sur la poitrine de son fils, et lui-même il reprit ce cordon

rouge dont il s'était dépouillé pour ne pas ajouter à l'humiliation de

son enfant. Mais ce fut en vain que le père et la mère priaient le jeune

homme de rester encore au château rien que le temps de fêter sa gloire;

en vain que les jeunes filles le supplièrent, de leurs regards muets, de

ne point partir si vite: il pétillait d'impatience; il ne savait comment

contenir sa joie; il baisait les mains de son père et de sa mère en

leur disant: «Laissez-moi partir.» Il se voyait déjà à la tête de son

régiment; ou bien il allait saluer le roi à Versailles au sortir de la

messe, et le roi l'invitait à Marly; si c'était le soir à son grand

coucher, le roi lui faisait donner le bougeoir, et il éclairait Sa

Majesté jusqu'au seuil de sa chambre; enfin, tous les rêves que peut

faire un jeune homme un instant vaincu, prisonnier, désarmé, qui tout

d'un coup se voit rappelé sous les drapeaux par la grande voix de la

guerre. Il partit donc, accordant à peine un dernier regard à ses deux

jeunes camarades, qui le regardaient comme on regarde en songe.

--Il s'en va comme il est venu, disait Élisa à Mlle de Silly.

--Bonsoir à sa compagnie, ajoutait Mlle de Silly. Je ne serai pas longue

à me consoler.

Elle songeait qu'en effet son mariage était arrêté avec un jeune

seigneur du voisinage, et que son mari l'accompagnerait dans les grands

prés, sous les vieux arbres, le long des charmilles auxquelles Élisa

disait adieu tout bas pour ne plus les revoir.

Et comme il est écrit _qu'un malheur ne vient jamais seul_, quelques

jours après le départ du jeune colonel, Mlle Élisa de Launay reçut une

lettre du couvent dans lequel elle était reine, et qu'elle comptait

rejoindre avant peu. Elle ouvrit en tremblant cette lettre dont

l'écriture lui était inconnue, et, la malheureuse! les maternelles

paroles auxquelles elle était habituée, l'affectueux appel qui lui

venait de sa chère abbesse et de sa digne soeur, étaient remplacés par

des paroles sévères et par un commandement formel de ne pas rentrer dans

l'abbaye.

Hélas! la chère abbesse était morte; elle laissait la maison endettée

à tel point, que sa propre soeur était forcée d'en sortir. Les autres

religieuses, dont la dot était perdue en grande partie, avaient été

recueillies dans les abbayes voisines par les soins de l'archevêque de

Rouen, le propre frère de M. de Colbert.

Ainsi désormais, pour la triste Élisa plus d'asile. Hier encore elle

allait de pair avec les plus nobles filles du royaume, aujourd'hui la

voilà seule, abandonnée et sans autre espoir que la servitude. Hier

encore elle avait tant d'amis et comptait tant de protections!

aujourd'hui, voici tout ce qui lui reste: un peu d'argent pour se rendre

à Paris et une lettre de Mme de Gien, la survivante des deux soeurs,

pour Mme l'abbesse des Miramiones, la digne fille de cette aimable et

charmante Mme de Miramion, que feu M. le comte de Bussy-Rabutin avait

enlevée en plein bois de Boulogne, avec l'aide et l'appui de Mgr le

prince de Conti. Mais la vaillante femme, au fond de ce carrosse plein

de ténèbres et de menaces, s'était résignée en chrétienne, et quand elle

entra dans le château de son ravisseur, comme elle vit sur la muraille

un crucifix, elle attesta la sainte image, et prit à témoin Bussy

lui-même qu'elle n'aurait plus d'autre époux que Notre-Seigneur

Jésus-Christ. Bussy courba la tête et reconduisit Mme de Miramion chez

elle, implorant son pardon, qu'elle lui accorda par charité; et ce fut

heureux pour le comte de Bussy, le roi l'eût fait jeter à la Bastille

pour le reste de ses jours.

[Illustration: Mlle de Launay.]

Mme de Miramion était morte dans l'exercice austère des plus fortes et

des plus généreuses vertus, après avoir fondé un admirable asile où les

jeune filles sans fortune et les pauvres veuves déshéritées trouveraient

aide et protection. Ce lieu d'asile prit le nom de sa fondatrice, et les

dames s'appelaient les _Miramiones_. C'est en ce lieu que l'orpheline

était appelée par le voeu de sa mère adoptive autant que par sa

pauvreté.

Contes, Nouvelles et Recits · 第 10 / 34 题