XLI

Et la patrie me fut montrée.

Je fus ravi au-dessus de la région des ombres, et je voyois le temps les

emporter d’une vitesse indicible à travers le vide, comme on voit le

souffle du Midi emporter les vapeurs légères qui glissent dans le

lointain sur la plaine.

Et je montois, et je montois encore; et les réalités, invisibles à l’œil

de chair, m’apparurent, et j’entendis des sons qui n’ont point d’écho

dans ce monde de fantômes.

Et ce que j’entendois, ce que je voyois étoit si vivant, mon âme le

saisissoit avec une telle puissance, qu’il me sembloit qu’auparavant

tout ce que j’avois cru voir et entendre n’étoit qu’un songe vague de la

nuit.

Que dirai-je donc aux enfants de la nuit, et que peuvent-ils comprendre?

Et des hauteurs du jour éternel, ne suis-je pas aussi retombé avec eux

au sein de la nuit, dans la région du temps et des ombres?

Je voyois comme un océan immobile, immense, infini; et dans cet océan,

trois océans: un océan de force, un océan de lumière, un océan de vie;

et ces trois océans, se pénétrant l’un l’autre sans se confondre, ne

formoient qu’un même océan, qu’une même unité indivisible, absolue,

éternelle.

Et cette unité étoit Celui qui est; et, au fond de son être, un nœud

ineffable lioit entre elles trois personnes, qui me furent nommées, et

leurs noms étoient le Père, le Fils, l’Esprit; et il y avoit là une

génération mystérieuse, un souffle mystérieux, vivant, fécond; et le

Père, le Fils, l’Esprit, étoient Celui qui est.

Et le Père m’apparoissoit comme une puissance qui, au-dedans de l’Être

infini, un avec elle, n’a qu’un seul acte, permanent, complet, illimité,

qui est l’Être infini lui-même.

Et le Fils m’apparoissoit comme une parole, permanente, complète,

illimitée, qui dit ce qu’opère la puissance du Père, ce qu’il est, ce

qu’est l’être infini.

Et l’Esprit m’apparoissoit comme l’amour, l’effusion, l’aspiration

mutuelle du Père et du Fils, les animant d’une vie commune, animant

d’une vie permanente, complète, illimitée, l’être infini.

Et ces trois étoient un, et ces trois étoient Dieu, et ils

s’embrassoient et s’unissoient dans l’impénétrable sanctuaire de la

substance une: et cette union, cet embrassement, étoient, au sein de

l’immensité, l’éternelle joie, la volupté éternelle de Celui qui est.

Et dans les profondeurs de cet infini océan d’être, nageoit et flottoit

et se dilatoit la création; telle qu’une île qui incessamment dilateroit

ses rivages au milieu d’une mer sans limites.

Elle s’épanouissoit comme une fleur qui jette ses racines dans les eaux,

et qui étend ses longs filets et ses corolles à la surface.

Et je voyois les êtres s’enchaîner aux êtres, et se produire et se

développer dans leur variété innombrable, s’abreuvant, se nourrissant

d’une sève qui jamais ne s’épuise, de la force, de la lumière et de la

vie de Celui qui est.

Et tout ce qui m’avoit été caché jusqu’alors se dévoiloit à mes regards,

que n’arrêtoit plus la matérielle enveloppe des essences.

Dégagé des entraves terrestres, je m’en allois de monde en monde, comme

ici-bas l’esprit va d’une pensée à une pensée; et après m’être plongé,

perdu, dans ces merveilles de la puissance, de la sagesse et de l’amour,

je me plongeois, je me perdois dans la source même de l’amour, de la

sagesse et de la puissance.

Et je sentois ce que c’est que la patrie; et je m’enivrois de lumière,

et mon âme, emportée par des flots d’harmonie, s’endormoit sur les ondes

célestes, dans une extase inénarrable.

Et puis je voyois le Christ à la droite de son père, rayonnant d’une

gloire immortelle.

Et je le voyois aussi comme un agneau mystique immolé sur un autel; des

myriades d’anges et les hommes rachetés de son sang l’environnoient, et,

chantant ses louanges, ils lui rendoient grâce dans le langage des

cieux.

Et une goutte du sang de l’Agneau tomboit sur la nature languissante et

malade, et je la vis se transfigurer; et toutes les créatures qu’elle

renferme palpitèrent d’une vie nouvelle, et toutes élevèrent la voix, et

cette voix disoit:

Saint, Saint, Saint, est Celui qui a détruit le mal et vaincu la mort.

Et le Fils se pencha sur le sein du Père, et l’esprit les couvrit de son

ombre, et il y eut entre eux un mystère divin; et les cieux en silence

tressaillirent.

Paroles d'un croyant, 1833 · 第 39 / 40 题