Il s’en alloit errant sur la terre. Que Dieu guide le pauvre exilé!
J’ai passé à travers les peuples, et ils m’ont regardé, et je les ai
regardés, et nous ne nous sommes point reconnus. L’exilé partout est
seul.
Lorsque je voyois, au déclin du jour, s’élever du creux d’un vallon la
fumée de quelque chaumière, je me disois: Heureux celui qui retrouve le
soir le foyer domestique, et s’y assied au milieu des siens. L’exilé
partout est seul.
Où vont ces nuages que chasse la tempête? Elle me chasse comme eux, et
qu’importe où? L’exilé partout est seul.
Ces arbres sont beaux, ces fleurs sont belles; mais ce ne sont point les
fleurs ni les arbres de mon pays: ils ne me disent rien. L’exilé partout
est seul.
Ce ruisseau coule mollement dans la plaine; mais son murmure n’est pas
celui qu’entendit mon enfance: il ne rappelle à mon âme aucuns
souvenirs. L’exilé partout est seul.
Ces chants sont doux, mais les tristesses et les joies qu’ils réveillent
ne sont ni mes tristesses ni mes joies. L’exilé partout est seul.
On m’a demandé: Pourquoi pleurez-vous? Et quand je l’ai dit, nul n’a
pleuré, parce qu’on ne me comprenoit point. L’exilé partout est seul.
J’ai vu des vieillards entourés d’enfants, comme l’olivier de ses
rejetons; mais aucun de ces vieillards ne m’appeloit son fils, aucun de
ces enfants ne m’appeloit son frère. L’exilé partout est seul.
J’ai vu des jeunes filles sourire, d’un sourire aussi pur que la brise
du matin, à celui que leur amour s’étoit choisi pour époux; mais pas une
ne m’a souri. L’exilé partout est seul.
J’ai vu des jeunes hommes, poitrine contre poitrine, s’étreindre comme
s’ils avoient voulu de deux vies ne faire qu’une vie; mais pas un ne m’a
serré la main. L’exilé partout est seul.
Il n’y a d’amis, d’épouses, de pères et de frères que dans la patrie.
L’exilé partout est seul.
Pauvre exilé! cesse de gémir; tous sont bannis comme toi: tous voient
passer et s’évanouir pères, frères, épouses, amis.
La patrie n’est point ici bas; l’homme vainement l’y cherche; ce qu’il
prend pour elle n’est qu’un gîte d’une nuit.
Il s’en va errant sur la terre. Que Dieu guide le pauvre exilé!