Au temps où les feuilles jaunissent, un vieillard, chargé d’un faix de
ramée, revenoit lentement vers sa chaumière, située sur la pente d’un
vallon.
Et du côté où s’ouvroit le vallon, entre quelques arbres jetés çà et là,
on voyoit les rayons obliques du soleil, déjà descendu sous l’horizon,
se jouer dans les nuages du couchant et les teindre de couleurs
innombrables, qui peu à peu alloient s’effaçant.
Et le vieillard, arrivé à sa chaumière, son seul bien avec le petit
champ qu’il cultivoit auprès, laissa tomber le faix de ramée, s’assit
sur un siége de bois noirci par la fumée de l’âtre, et baissa la tête
sur sa poitrine dans une profonde rêverie.
Et de fois à autre sa poitrine gonflée laissoit échapper un court
sanglot, et d’une voix cassée, il disoit:
Je n’avois qu’un fils, ils me l’ont pris; qu’une pauvre vache, ils me
l’ont prise pour l’impôt de mon champ.
Et puis, d’une voix plus foible, il répétoit: Mon fils, mon fils; et une
larme venoit mouiller ses vieilles paupières, mais elle ne pouvoit
couler.
Comme il étoit ainsi s’attristant, il entendit quelqu’un qui disoit: Mon
père, que la bénédiction de Dieu soit sur vous et sur les vôtres!
Les miens, dit le vieillard, je n’ai plus personne qui tienne à moi; je
suis seul.
Et, levant les yeux, il vit un pélerin debout, à la porte, appuyé sur un
long bâton; et sachant que c’est Dieu qui envoie les hôtes, il lui dit:
Que Dieu vous rende votre bénédiction. Entrez, mon fils: tout ce qu’a le
pauvre est au pauvre.
Et allumant sur le foyer son faix de ramée, il se mit à préparer le
repas du voyageur.
Mais rien ne pouvoit le distraire de la pensée qui l’oppressoit: elle
étoit là toujours sur son cœur.
Et le pélerin, ayant connu ce qui le troubloit si amèrement, lui dit:
Mon père, Dieu vous éprouve par la main des hommes. Cependant il y a des
misères plus grandes que votre misère. Ce n’est pas l’opprimé qui
souffre le plus, ce sont les oppresseurs.
Le vieillard secoua la tête, et ne répondit point.
Le pélerin reprit: Ce que maintenant vous ne croyez pas, vous le croirez
bientôt.
Et l’ayant fait asseoir, il posa les mains sur ses yeux; et le vieillard
tomba dans un sommeil semblable au sommeil pesant, ténébreux, plein
d’horreur, qui saisit Abraham, quand Dieu lui montra les malheurs futurs
de sa race.
Et il lui sembla être transporté dans un vaste palais, près d’un lit, et
à côté du lit, étoit une couronne, et dans ce lit, un homme qui dormoit,
et ce qui se passoit dans cet homme, le vieillard le voyoit, ainsi que
le jour, durant la veille, on voit ce qui se passe sous les yeux.
Et l’homme qui étoit là, couché sur un lit d’or, entendoit comme les
cris confus d’une multitude qui demande du pain. C’étoit un bruit pareil
au bruit des flots qui brisent contre le rivage pendant la tempête. Et
la tempête croissoit, et le bruit croissoit; et l’homme qui dormoit
voyoit les flots monter de moment en moment, et battre déjà les murs du
palais, et il faisoit des efforts inouïs comme pour fuir, et il ne
pouvoit pas, et son angoisse étoit extrême.
Pendant qu’il le regardoit avec frayeur, le vieillard fut soudain
transporté dans un autre palais. Celui qui étoit couché là ressembloit
plutôt à un cadavre qu’à un homme vivant.
Et dans son sommeil, il voyoit devant lui des têtes coupées; et, ouvrant
la bouche, ces têtes disoient:
Nous nous étions dévoués pour toi, et voilà le prix que nous avons reçu.
Dors, dors, nous ne dormons pas, nous. Nous veillons l’heure de la
vengeance: elle est proche.
Et le sang se figeoit dans les veines de l’homme endormi. Et il se
disoit: Si au moins je pouvois laisser ma couronne à cet enfant: et ses
yeux hagards se tournoient vers un berceau sur lequel on avoit placé un
bandeau de reine.
Mais, lorsqu’il commençoit à se calmer et à se consoler un peu dans
cette pensée, un autre homme, semblable à lui par les traits, saisit
l’enfant et l’écrasa contre la muraille.
Et le vieillard se sentit défaillir d’horreur.
Et il fut transporté au même instant en deux lieux divers; et, quoique
séparés, ces lieux, pour lui, ne formoient qu’un lieu.
Et il vit deux hommes, qu’à l’âge près, on auroit pu prendre pour le
même homme: et il comprit qu’ils avoient été nourris dans le même sein.
Et leur sommeil étoit celui du condamné qui attend le supplice à son
réveil. Des ombres enveloppées d’un linceul sanglant passoient devant
eux, et chacune d’elles, en passant, les touchoit, et leurs membres se
retiroient et se contractoient, comme pour se dérober à cet attouchement
de la mort.
Puis ils se regardoient l’un l’autre avec une espèce de sourire affreux,
et leur œil s’enflammoit, et leur main s’agitoit convulsivement sur un
manche de poignard.
Et le vieillard vit ensuite un homme blême et maigre. Les soupçons se
glissoient en foule près de son lit, distilloient leur venin sur sa
face, murmuroient à voix basse des paroles sinistres, et enfonçoient
lentement leurs ongles dans son crâne mouillé d’une sueur froide. Et une
forme humaine, pâle comme un suaire, s’approcha de lui, et, sans parler,
lui montra du doigt une marque livide qu’elle avoit autour du cou. Et,
dans le lit où il gisoit, les genoux de l’homme blême se choquèrent, et
sa bouche s’entr’ouvrit de terreur, et ses yeux se dilatèrent
horriblement.
Et le vieillard, transi d’effroi, fut transporté dans un palais plus
grand.
Et celui qui dormoit là ne respiroit qu’avec une peine extrême. Un
spectre noir étoit accroupi sur sa poitrine et le regardoit en ricanant.
Et il lui parloit à l’oreille, et ses paroles devenoient des visions
dans l’âme de l’homme qu’il pressoit et fouloit de ses os pointus.
Et celui-ci se voyoit entouré d’une innombrable multitude qui poussoit
des cris effrayants:
Tu nous as promis la liberté, et tu nous as donné l’esclavage.
Tu nous as promis de régner par les lois, et les lois ne sont que tes
caprices.
Tu nous as promis d’épargner le pain de nos femmes et de nos enfants, et
tu as doublé notre misère pour grossir tes trésors.
Tu nous as promis de la gloire, et tu nous as valu le mépris des peuples
et leur juste haine.
Descends, descends, et va dormir avec les parjures et les tyrans.
Et il se sentoit précipité, traîné par cette multitude, et il
s’accrochoit à des sacs d’or, et les sacs crevoient, et l’or s’échappoit
et tomboit à terre.
Et il lui sembloit qu’il erroit pauvre dans le monde, et, qu’ayant soif,
il demandoit à boire par charité, et qu’on lui présentoit un verre plein
de boue, et que tous le fuyoient, tous le maudissoient, parce qu’il
étoit marqué au front du signe des traîtres.
Et le vieillard détourna de lui les yeux avec dégoût.
Et dans deux autres palais, il vit deux autres hommes rêvant de
supplices. Car, disoient-ils, où trouverons-nous quelque sûreté? Le sol
est miné sous nos pieds; les nations nous abhorrent; les petits enfants
même, dans leurs prières, demandent à Dieu, soir et matin, que la terre
soit délivrée de nous.
Et l’un condamnoit à _la prison dure_, c’est-à-dire, à toutes les
tortures du corps et de l’âme et à la mort de la faim, des malheureux
qu’il soupçonnoit d’avoir prononcé le mot de patrie: et l’autre, après
avoir confisqué leurs biens, ordonnoit de jeter au fond d’un cachot deux
jeunes filles coupables d’avoir soigné leurs frères blessés dans un
hôpital.
Et comme ils se fatiguoient à ce travail de bourreau, des messagers leur
arrivèrent.
Et l’un des messagers disoit: Vos provinces du Midi ont brisé leurs
chaînes, et avec les tronçons elles ont chassé vos gouverneurs et vos
soldats.
Et l’autre: Vos aigles ont été déchirées sur les bords du large fleuve:
ses flots en emportent les débris.
Et les deux rois se tordoient sur leur couche.
Et le vieillard en vit un troisième. Il avoit chassé Dieu de son cœur,
et, dans son cœur, à la place de Dieu, étoit un ver qui le rongeoit sans
relâche; et quand l’angoisse devenoit plus vive, il balbutioit de sourds
blasphêmes, et ses lèvres se couvroient d’une écume rougeâtre.
Et il lui sembloit être dans une plaine immense, seul avec le ver qui ne
le quittoit point. Et cette plaine étoit un cimetière, le cimetière d’un
peuple égorgé.
Et tout-à-coup voilà que la terre s’émeut; les tombes s’ouvrent, les
morts se lèvent et s’avancent en foule: et il ne pouvoit ni faire un
mouvement, ni pousser un cri.
Et tous ces morts, hommes, femmes, enfants, le regardoient en silence:
et après un peu de temps, dans le même silence, ils prirent les pierres
des tombes et les posèrent autour de lui.
Il en eut d’abord jusqu’aux genoux, puis jusqu’à la poitrine, puis
jusqu’à la bouche, et il tendoit avec effort les muscles de son cou pour
respirer une fois de plus; et l’édifice montoit toujours, et lorsqu’il
fut achevé, le faîte se perdoit dans une nuée sombre.
Les forces du vieillard commençoient à l’abandonner; son âme regorgeoit
d’épouvante.
Et voilà qu’ayant traversé plusieurs salles désertes, dans une petite
chambre, sur un lit qu’éclairoit à peine une lampe pâle, il aperçoit un
homme usé par les ans...
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Et ce fut la dernière vision. Et le vieillard s’étant réveillé, rendit
grâces à la Providence de la part qu’elle lui avoit faite dans les
douleurs de la vie.
Et le pélerin lui dit: Espérez et priez; la prière obtient tout. Votre
fils n’est pas perdu; vos yeux le reverront avant de se fermer. Attendez
en paix les jours de Dieu.
Et le vieillard attendit en paix.