XXXI

Je voyois un hêtre monter à une prodigieuse hauteur. Du sommet presque

jusqu’au bas, il étaloit d’énormes branches, qui couvroient la terre

alentour, de sorte qu’elle étoit nue; il n’y venoit pas un seul brin

d’herbe. Du pied du géant partoit un chêne qui, après s’être élevé de

quelques pieds, se courboit, se tordoit, puis s’étendoit

horizontalement, puis se relevoit encore et se tordoit de nouveau; et

enfin on l’apercevoit allongeant sa tête maigre et dépouillée sous les

branches vigoureuses du hêtre, pour chercher un peu d’air et un peu de

lumière.

Et je pensai en moi-même: voilà comme les petits croissent à l’ombre des

grands.

Qui se rassemble autour des puissants du monde? Qui approche d’eux? ce

n’est pas le pauvre; on le chasse: sa vue souilleroit leurs regards. On

l’éloigne avec soin de leur présence et de leurs palais; on ne le laisse

pas même traverser leurs jardins ouverts à tous, hormis à lui, parce que

son corps usé de travail est recouvert des vêtements de l’indigence.

Qui donc se rassemble autour des puissants du monde? les riches et les

flatteurs qui veulent le devenir, les femmes perdues, les ministres

infâmes de leurs plaisirs secrets, les baladins, les fous qui distraient

leur conscience, et les faux prophètes qui la trompent.

Qui encore? les hommes de violence et de ruse, les agents d’oppression,

les durs exacteurs, tous ceux qui disent: Livrez-nous le peuple, et nous

ferons couler son or dans vos coffres et sa graisse dans vos veines.

Là où gît le corps les aigles s’assembleront.

Les petits oiseaux font leur nid dans l’herbe, et les oiseaux de proie

sur les arbres élevés.

Paroles d'un croyant, 1833 · 第 29 / 40 题