Je voyois un hêtre monter à une prodigieuse hauteur. Du sommet presque
jusqu’au bas, il étaloit d’énormes branches, qui couvroient la terre
alentour, de sorte qu’elle étoit nue; il n’y venoit pas un seul brin
d’herbe. Du pied du géant partoit un chêne qui, après s’être élevé de
quelques pieds, se courboit, se tordoit, puis s’étendoit
horizontalement, puis se relevoit encore et se tordoit de nouveau; et
enfin on l’apercevoit allongeant sa tête maigre et dépouillée sous les
branches vigoureuses du hêtre, pour chercher un peu d’air et un peu de
lumière.
Et je pensai en moi-même: voilà comme les petits croissent à l’ombre des
grands.
Qui se rassemble autour des puissants du monde? Qui approche d’eux? ce
n’est pas le pauvre; on le chasse: sa vue souilleroit leurs regards. On
l’éloigne avec soin de leur présence et de leurs palais; on ne le laisse
pas même traverser leurs jardins ouverts à tous, hormis à lui, parce que
son corps usé de travail est recouvert des vêtements de l’indigence.
Qui donc se rassemble autour des puissants du monde? les riches et les
flatteurs qui veulent le devenir, les femmes perdues, les ministres
infâmes de leurs plaisirs secrets, les baladins, les fous qui distraient
leur conscience, et les faux prophètes qui la trompent.
Qui encore? les hommes de violence et de ruse, les agents d’oppression,
les durs exacteurs, tous ceux qui disent: Livrez-nous le peuple, et nous
ferons couler son or dans vos coffres et sa graisse dans vos veines.
Là où gît le corps les aigles s’assembleront.
Les petits oiseaux font leur nid dans l’herbe, et les oiseaux de proie
sur les arbres élevés.