Ce que vos yeux voient, ce que touchent vos mains, ce ne sont que des
ombres, et le son qui frappe votre oreille n’est qu’un grossier écho de
la voix intime et mystérieuse qui adore, et prie, et gémit au sein de la
création.
Car toute créature gémit, toute créature est dans le travail de
l’enfantement, et s’efforce de naître à la vie véritable, de passer des
ténèbres à la lumière, de la région des apparences à celle des réalités.
Ce soleil si brillant, si beau, n’est que le vêtement, l’emblême obscur
du vrai soleil, qui éclaire et échauffe les âmes.
Cette terre, si riche, si verdoyante, n’est que le pâle suaire de la
nature: car la nature, déchue aussi, est descendue comme l’homme dans le
tombeau, mais comme lui elle en sortira.
Sous cette enveloppe épaisse du corps, vous ressemblez à un voyageur qui
la nuit dans sa tente, voit ou croit voir des fantômes passer.
Le monde réel est voilé pour vous. Celui qui se retire au fond de
lui-même, l’y entrevoit comme dans le lointain. De secrètes puissances
qui sommeillent en lui, se réveillent un moment, soulèvent un coin du
voile que le temps retient de sa main ridée, et l’œil intérieur est ravi
des merveilles qu’il contemple.
Vous êtes assis au bord de l’océan des êtres, mais vous ne pénétrez
point dans ses profondeurs. Vous marchez le soir le long de la mer, et
vous ne voyez qu’un peu d’écume que le flot jette sur le rivage.
A quoi vous comparerai-je encore?
Vous êtes comme l’enfant dans le sein de sa mère, attendant l’heure de
la naissance; comme l’insecte ailé dans le ver qui rampe, aspirant à
sortir de cette prison terrestre, pour prendre votre essor vers les
cieux.