Et à travers un brouillard gris et lourd, je vis, comme on voit sur la
terre, à l’heure du crépuscule, une plaine nue, déserte et froide.
Au milieu s’élevoit un rocher d’où tomboit goutte à goutte une eau
noirâtre, et le bruit foible et sourd des gouttes qui tomboient étoit le
seul bruit qu’on entendît.
Et sept sentiers, après avoir serpenté dans la plaine, venoient aboutir
au rocher, et près du rocher, à l’entrée de chacun, étoit une pierre
recouverte de je ne sais quoi d’humide et de vert, semblable à la bave
d’un reptile.
Et voilà, sur l’un des sentiers, j’aperçus comme une ombre qui lentement
se mouvoit; et peu à peu, l’ombre s’approchant, je distinguai, non pas
un homme, mais la ressemblance d’un homme.
Et à l’endroit du cœur, cette forme humaine avoit une tache de sang.
Et elle s’assit sur la pierre humide et verte, et ses membres
grelotoient, et, la tête penchée, elle se serroit avec ses bras, comme
pour retenir un reste de chaleur.
Et par les six autres sentiers, six autres ombres successivement
arrivèrent au pied du rocher.
Et chacune d’elles, grelotant et se serrant avec ses bras, s’assit sur
la pierre humide et verte.
Et elles étoient là, silencieuses et courbées sous le poids d’une
incompréhensible angoisse.
Et leur silence dura long-temps, je ne sais combien de temps, car jamais
le soleil ne se lève sur cette plaine: on n’y connoît ni soir ni matin.
Les gouttes d’eau noirâtre y mesurent seules, en tombant, une durée
monotone, obscure, pesante, éternelle.
Et cela étoit si horrible à voir que, si Dieu ne m’avoit fortifié, je
n’aurois pu en soutenir la vue.
Et, après une sorte de frissonnement convulsif, une des ombres,
soulevant sa tête, fit entendre un son comme le son rauque et sec du
vent qui bruit dans un squelette.
Et le rocher renvoya cette parole à mon oreille:
Le Christ a vaincu: maudit soit-il!
Et les six autres ombres tressaillirent, et toutes ensemble soulevant la
tête, le même blasphême sortit de leur sein:
Le Christ a vaincu: maudit soit-il!
Et aussitôt elles furent saisies d’un tremblement plus fort, le
brouillard s’épaissit, et, pendant un moment, l’eau noirâtre cessa de
couler.
Et les sept ombres avoient plié de nouveau sous le poids de leur
angoisse secrète, et il y eut un second silence plus long que le
premier.
Ensuite une d’elles, sans se lever de sa pierre, immobile et penchée,
dit aux autres:
Il vous est donc advenu ainsi qu’à moi. Que nous ont servi tous nos
conseils?
Et une autre reprit: La foi et la pensée ont brisé les chaînes des
peuples; la foi et la pensée ont affranchi la terre.
Et une autre dit: Nous voulions diviser les hommes, et notre oppression
les a unis contre nous.
Et une autre: Nous avons versé le sang, et ce sang est retombé sur nos
têtes.
Et une autre: Nous avons semé la corruption, et elle a germé en nous, et
elle a dévoré nos os.
Et une autre: Nous avons cru étouffer la Liberté, et son souffle a
desséché notre pouvoir jusqu’en sa racine.
Alors la septième ombre:
Le Christ a vaincu: maudit soit-il!
Et tous d’une seule voix répondirent:
Le Christ a vaincu: maudit soit-il!
Et je vis une main qui s’avançoit; elle trempa le doigt dans l’eau
noirâtre dont les gouttes mesurent en tombant la durée éternelle, en
marqua au front les sept ombres, et ce fut pour jamais.