Conclusion.
Quel froid me saisit? Hymen, la léthargie de mon esprit est-elle un
effet de tes fatales influences? je n'ai plus le courage d'écrire... Ah!
c'est que je viens de parler de toi... Vous bâillez aussi, lecteur; il
est temps que je finisse.
Le marquis m'aimait beaucoup; mais voyant ce qui venait d'arriver, soit
prudence, soit délicatesse, soit enfin tout ce qui peut occasionner un
changement dans l'esprit d'un être à deux pieds sans plumes, il supposa
tout à coup un voyage à faire dans ses terres, et partit, me livrant au
tumulte de mes aventures et de mes projets. Cependant, il m'écrivit
souvent, toujours avec beaucoup de tendresse; nous demeurâmes amis.
Monrose arriva bientôt sur les ailes de l'amour filial et de l'amitié.
Il était devenu grand et avait embelli. J'eus un secret dépit de ce
qu'il était mon frère. On peut juger de l'accueil que lui fit ma
charmante mère, par la connaissance que j'ai donnée de la tendresse de
son coeur. Monrose, instruit enfin de l'affaire de Bordeaux, fit bien
voir qu'il avait du bon sens. Doué d'une vraie sensibilité, loin de
quitter la nature pour son ombre, il ne voulut connaître de père que
celui qui lui en montrait les sentiments et en exerçait envers lui les
devoirs. On le fit entrer aux mousquetaires. Il est maintenant capitaine
de cavalerie, en attendant mieux.
Bientôt Sydney épousa sa chère Zéila. Les lords Kinston et Bentley
furent avec nous les seuls témoins du bonheur de ce couple aimable.
Le comte se rétablit un peu. Nous nous épousâmes pour la forme
seulement; aucun des deux n'en désirait davantage.
Le vieux président et son gendre, qui surent nos mariages, vinrent
adroitement nous complimenter en grand deuil, en pleureuses: Mme la
présidente était morte, quelques jours auparavant, de ce qu'on sait.
Sylvina, avec un reste de physionomie qui agaçait encore, se mit en son
particulier et devint une espèce de quiétiste, moitié dévote, moite
galante; elle recevait des prêtres, des femmes retirées du monde, et
surtout beaucoup de ces célibataires obscurs qui s'accommodent
volontiers des femmes qu'on peut avoir sans beaucoup de soins et de
mérite.
Les affaires de mon mari l'appelaient en province. Mon père voulut bien
l'accompagner; ils réussirent dans tout ce qui avait été l'objet de leur
voyage. De là le pauvre comte fut prendre les eaux, mais elles ne lui
firent aucun bien: il mourut peu de temps après son retour, mêlant à ses
derniers soupirs le nom mille fois répété de Mme Kerlandec. Sa manie,
jusque-là combattue par la raison, renaissait de la faiblesse de
celle-ci.
Milady Sydney mit au monde, avant la fin de l'année, un fils qui combla
les voeux du couple le plus digne des faveurs du destin.
J'avais suivi en Angleterre les chers auteurs de mes jours. Au bout d'un
certain temps je les quittai pour voyager. Je m'arrêtai en Italie, où le
goût des arts me fit trouver mille agréments. Peut-être ferai-je la
folie de donner quelque jour au public l'histoire des aventures qui me
sont arrivées dans ce charmant séjour. Mais si je n'écris plus, vous
saurez, mes chers lecteurs, que pensant comme un homme doué d'une assez
bonne tête et sentant comme une femme très fragile, je consacre mes
jours aux études agréables, aux plaisirs d'une société choisie, et mes
nuits aux délices de la volupté, dont je me suis fait un art que j'ai
poussé plus loin qu'aucune femme. Constante en amitié, mais volage en
amour, je suis heureuse et me flatte de n'avoir jamais fait le malheur
de personne.
Si quelqu'un de ces gens sévères qui aiment qu'on fasse une fin me
remontrait ici que, sortie d'un état équivoque dans lequel j'étais
peut-être excusable de me conduire mal, j'aurais dû me réformer et vivre
plus honnêtement, je lui répondrais que je n'y pensais pas dans le
temps, et que d'ailleurs j'aurais peut-être fait des efforts inutiles.
Car un homme de génie, qui connaît le coeur humain, a dit pour ma
consolation et pour celle de beaucoup d'autres: «N'est pas toujours
femme de bien qui veut».
_Fin de la quatrième et dernière partie._