CHAPITRE XXVIII

Espèce d'épisode.

En effet, une heure après, on vint nous avertir qu'il était inutile de

nous rendre chez le comte. Il avait de la fièvre, le repos lui était

nécessaire.

On m'apportait en même temps une lettre du fameux d'Aiglemont. Les

lecteurs qui auront pris quelque intérêt à cet aimable fou seront sans

doute charmés d'en entendre parler encore une fois et d'apprendre ce

qu'il devint après s'être séparé de nous. Je vais copier sa lettre: je

trouve cela plus commode que d'en faire l'extrait:

«Enfin donc, chère Félicia, je suis pris et très pris (cela ne veut pas

dire que je suis amoureux, c'est bien pis). Je suis marié. Riche

héritier et marquis, à la bonne heure, mais marié! sentez-vous bien

toute la force de cette expression? Mon oncle, qui s'entend

merveilleusement à manier les esprits, a su prouver à d'excellentes

têtes de ce pays-ci que l'on ferait un coup de partie si l'on me donnait

pour femme certaine jeune personne qui doit réunir un jour tous leurs

héritages. Il a fallu passer l'affaire, car mon oncle assurait que

j'étais à l'enchère à Paris, et pour peu qu'on hésitât, on risquait de

me manquer. Imaginez, ma chère Félicia, toutes les angoisses auxquelles

un pauvre humain peut être en butte; dès lors, je les éprouve sans

exception. Présenté chez tous les parents, à la ville, à la campagne;

trouvé par l'un aimable, par l'autre fou; par celle-ci petit-maître, par

celle-là fier et dédaigneux; jugé par chacun au gré du caprice et des

intérêts particuliers... Puis les hostilités sournoises des concurrents

cachés, les délations anonymes, des éclaircissements, quelques-uns très

vrais, d'autres outrés, sur ma manière de faire travailler l'argent;

puis, mes contremines, mes insinuations auprès des uns, mon courage

vis-à-vis des autres... On ferait un poème épique de tous mes combats,

de toutes mes craintes, de toutes mes victoires. Enfin, quand tout fut

d'accord, il ne me manquait plus que d'avoir vu la future.

«Je ne m'attendais pas à tant de charmes et d'agréments: élevée dans un

couvent par une tante sévère, et dévote (qui fait pénitence depuis dix

ans d'avoir constamment déplu par sa laideur et d'avoir incommodé la

société par beaucoup de mauvaise humeur et d'orgueil), ma prétendue me

semblait devoir être une petite bégueule sauvage et peu faite pour

m'intéresser. Mais point du tout. Douée d'un caractère heureux, une

longue communication avec une hétéroclite ne l'a point gâtée. J'ai fait

comme César: je suis venu, j'ai vu, j'ai vaincu. Le mariage a été

bientôt conclu; ç'a justement été le vilain esprit de la tante qui m'a

porté bonheur. Elle était si contraire à mes prétentions; elle voulait

qu'on me fît subir des examens si rigoureux, qu'on réunît sur mon compte

tant d'instructions, que pour la narguer, on a brusqué les affaires, et

cela n'a pas été malheureux pour moi. La petite marquise a de l'esprit

et des talents; elle danse, elle sait la musique. Elle a lu; mais

surtout, elle a toutes les dispositions possibles à devenir bientôt,

avec l'aide d'un talent merveilleux que j'ai pour former les femmes,

l'une des plus aimables et des plus propres à faire honneur à un époux à

ses risques et périls.

«Tout de bon, je trouve que c'est une assez jolie chose que le mariage.

Ma petite femme, toute prête à adorer le premier objet que se

présenterait, n'a rien eu de plus pressé que de m'adorer, et je crois,

ne vous en déplaise, que je l'adore aussi. Nous rions, nous faisons des

folies d'enfants, et surtout beaucoup d'autres folies; car, à certains

égards, je suis parfaitement bien tombé. Que j'aime une femme attachée à

ses devoirs! Puisse ma chère moitié remplir ceux qui se succéderont par

la suite, dans la carrière du mariage, aussi bien qu'elle s'efforce

maintenant de remplir les premiers, Aussi, suis-je d'une fidélité... Je

vois tous les jours, sans l'ombre d'une tentation, une fille charmante

qui la sert et deux ou trois parentes angéliques, chez qui la première

faveur de la vertu conjugale est fort ralentie, et qui ne demanderaient

sans doute pas mieux que de se distraire un peu d'une ennuyeuse

monogamie. Concevez-vous cette conversion? n'est-elle pas digne

d'occuper les deux trompettes de la Renommée?»

D'Aiglemont me demandait ensuite de mes nouvelles et de celles de

Sylvina. Je ne lui avais presque point écrit; il ignorait une partie de

ce qui nous était arrivé. Il s'informait aussi du comte, dont il avait

toujours souhaité la fin, craignant que ce personnage mélancolique ne me

gâtât l'esprit, etc.

Monseigneur, qui avait joint quelque chose à la lettre de son neveu,

m'écrivait plus gravement. Il me contait comment on avait eu toutes les

peines du monde à marier son étourdi: lui, oncle, payait les dettes et

faisait, pour le nouveau marquis, une pension de deux cents louis à Mme

Dorville. Ce revenu venait bien à propos à celle-ci, qui avait au

suprême degré le défaut de l'inconduite et de ne savoir jamais sacrifier

l'agréable à l'utile. Le bienfaiteur le plus solide était renvoyé de

chez elle, en faveur du premier joli museau dont elle pouvait avoir

envie. Sans cette rente viagère, Dorville aurait pu mourir quelque jour

à l'hôpital.

L'oeuvre du chevalier Andrea de Nerciat (2/2) Félicia ou mes fredaines · 第 149 / 155 题