Qui serait plus ennuyeux s'il était plus long.
Je me hâtai de faire part à milord Sydney des aventures du comte, qu'il
avait tant d'impatience de savoir. J'avais prévu sa réponse, il était en
effet ce rival heureux si constamment fatal à notre étranger. Il croyait
l'avoir tué à Paris et, comme leur combat s'était passé de nuit, il ne
l'avait point reconnu à Bordeaux; il était charmé que le comte vécût
encore: quant à M. de Kerlandec, il ne se faisait aucun reproche de lui
avoir ôté la vie. Cet homme féroce l'avait bien mérité. Sydney me
promettait de m'apprendre bientôt comment.--Mais, ajoutait-il, quelle
est ma bizarrerie, chère Félicia! définissez-la-moi, si vous le pouvez.
Concevrez-vous qu'ayant conservé si longtemps pour Zéila une passion,
aussi vive dans un autre genre que celle du comte lui-même, je puisse me
trouver aujourd'hui presque indifférent pour cette femme? J'entrevois
cependant qu'il ne serait pas impossible de la retrouver. J'ai eu d'elle
deux enfants, l'un avant que le cruel Kerlandec me l'eût ravie; elle
était grosse du second quand ce forcené de Robert me chercha querelle.
Quelques mois plus tôt, je me serais cru bien heureux de la savoir
libre!... Après avoir témoigné tant d'amour pour moi et tant de haine
pour son mari, refuserait-elle de me pardonner d'avoir tué Kerlandec en
brave, quand moi-même j'avais pardonné la faiblesse qu'elle avait eue
d'épouser celui... qui...
Mais je ne veux pas anticiper. Qu'on sache seulement que milord Sydney
ne devait pas faire horreur à Mme de Kerlandec. Il était fort excusable,
c'est ce que je ferai voir en temps et lieu. Cependant il n'aimait plus
Zéila, ou plutôt il croyait ne plus l'aimer, et c'était moi, disait-il,
qui l'avais guéri de cette passion. Au surplus, il me priait de ne rien
épargner pour découvrir, par moi-même et avec l'aide du comte, ce
qu'était devenue cette Indienne, née pour avoir et pour occasionner de
si singulières aventures. Mais il me semblait cruel d'employer le pauvre
Robert à des recherches qui n'auraient pas manqué de rouvrir les plaies
de son coeur. Je promis donc à Sydney seulement de lui faire part des
découvertes que je devrais au hasard et aux démarches involontaires de
notre infortuné.
Celui-ci se soutenait, sans cependant guérir. D'Aiglemont me tenait
compagnie et faisait les frais de mes plaisirs. Monseigneur continuait
ses assiduités auprès de Sylvina. On venait nous voir: nous retenions
les amis, nous nous débarrassions poliment des importuns. La mauvaise
saison approchait. Nous retournâmes à Paris et emmenâmes le pauvre
comte, à qui nous fîmes promettre de ne nous quitter que lorsqu'il
n'aurait plus rien à craindre des suites de ses blessures ni du mauvais
état de ses affaires. Il fut facile à milord Sydney, qui était très ami
du ministre de sa nation, de terminer l'affaire de Bordeaux à l'avantage
du comte injustement accusé. Quant aux injustices commises envers le
père de celui-ci, milord et monseigneur promettaient de faire tout ce
qui dépendrait d'eux pour qu'elles fussent un jour réparées; mais il s'y
trouvait alors de grandes difficultés. Cependant l'espérance donnait un
peu de courage au convalescent; si sa santé ne devenait pas meilleure,
du moins elle n'empirait pas, c'était le point essentiel; car il ne
paraissait pas qu'il lui fût désormais possible de se rétablir.