Qu'on peut aussi bien ne pas lire que j'aurais pu ne pas l'écrire.
Le chevalier d'Aiglemont (qui depuis a changé de titre et qui, comme on
sait, était ce rigide censeur dont il est fait mention au commencement
des deux premières parties de cet ouvrage), d'Aiglemont se remit à me
chicaner quand il eut vu la troisième.--Madame, me dit-il, je n'avais
pas voulu critiquer votre seconde partie, parce qu'il y aurait eu de
l'humeur de ma part: vous m'y faites jouer un trop beau rôle...--Et vous
n'êtes pas aussi content, mon cher, de celui que vous jouez dans la
première? (Il sourit.)--Je ne dis pas cela, mais enfin... il est
beaucoup plus question de moi dans la seconde partie, elle méritait donc
mon indulgence, mais cette troisième! Convenez qu'elle est de ma
compétence et que je puis la censurer sans ingratitude?--A la bonne
heure, monsieur, qu'y condamnez-vous donc? Voyons?--Bien des
choses.--Encore?--Vos descriptions, qu'on n'entendra point à moins
d'être un peu mécanicien.--Eh bien, on s'imaginera lire un conte de
fées.--Cela est sans réplique.--Passez donc à vos autres observations et
faites vite; un auteur supporte impatiemment d'être tenu sur la
sellette.--Oui? Eh bien donc: votre comte, toujours fou, toujours
malheureux, je vous dirai franchement que je le trouve fort maussade et
que, lorsqu'au bout du conte, on verra ce que vous en faites, il sera
encore plus déplaisant.--Fort bien. Vous voudriez que, pour donner un
air de roman à des mémoires, jusqu'ici très véritables, je supprimasse
ou mutilasse des détails essentiels?--Vous feriez bien, surtout s'ils
doivent paraître à tout le monde aussi...--Aussi ennuyeux qu'à vous? Ne
vous gênez pas, marquis.--Ennuyeux, non, mais c'est que ce
comte...--Taisez-vous, d'Aiglemont, il y a plus de partialité que vous
ne pensez dans votre jugement... Vous n'aimâtes jamais la personne du
comte, vous n'accordez pas plus de faveur à son histoire. Cependant je
fais beaucoup de fond sur le pouvoir de la vérité. J'ai dit, très
sèchement peut-être, tout ce qui concernait ce fou malheureux; je sais
très bien que son ton mélancolique doit nuire au peu d'agrément que des
folies d'un autre genre pouvaient avoir répandu sur le reste de
l'ouvrage, mais, si beaucoup de lecteurs se trouvent refroidis après
m'avoir suivie au chevet du comte, du moins ceux dont l'âme n'est pas
blessée ne continueront leur attention; je ne désespère pas même d'en
ramener encore quelques autres s'ils ont la patience de lire ce qui
suit. Ils me pardonneront l'aridité d'une demi-douzaine de chapitres en
faveur de la nécessité absolue... Car vous savez...--Oui, je sais que
vous ne pouviez vous dispenser de parler de ce mélancolique personnage;
que sans lui vous étiez, ainsi que vos parents et amis, condamnés à
ignorer toute votre vie les choses qu'il vous importait le plus de
savoir.--Eh bien donc?--Eh bien, je ne refuse pas de convenir que vos
journaux pourront être fort intéressants, pour vous et vos
connaissances... Mais pour le public?... c'est une autre affaire, et je
n'en conviendrai que si, quelque jour, vous vous trouvez dans le cas de
faire une seconde édition.
Il eut beau dire, je continuai de griffonner, rassurée par le sort d'une
multitude d'écrits plus tristes, plus secs, aussi inutiles que le mien
et qui, faute d'être aussi vrais, ne sont pas, à beaucoup près, aussi
vraisemblables.