Suite du précédent.
«Un de mes amis pressentit la dame sur le désir que j'avais de lui faire
ma cour. La permission de me présenter fut accordée et le jour pris:
c'était celui de certaine assemblée; nous devions nous rendre une heure
avant celle de la coterie, avec qui je me proposais bien de ne pas me
rencontrer. Cependant ce grand jour arrivé, quelque affaire imprévue
retient mon introducteur, il me fait savoir qu'il ne pourra pas
m'accompagner; mais il me conseille d'aller seul. La dame était prévenue
et peu faite d'ailleurs pour qu'un homme comme moi se piquât avec elle
d'une bien rigoureuse étiquette. Je pars donc. Il était déjà plus que
sombre, je trouve à la porte un valet endimanché, qui me dit que madame
est visible; l'escalier est faiblement éclairé: dans les deux premières
pièces, point de lumière et personne; mais tout est ouvert; je vois plus
loin une femme; elle m'entend, elle vient au-devant de moi, tenant un
flambeau. C'est la maîtresse de la maison, elle-même, se plaignant un
peu bourgeoisement de la négligence et de la désertion de ses gens,
ciel! c'est vous, monsieur le chevalier! que je suis honteuse!...--le
pied lui manque en même temps sur le parquet trop soigneusement frotté,
elle tombe à la renverse, la bougie s'éteint. Je me précipite, mais quel
singulier hasard! tandis que de la meilleure foi du monde je veux
m'empresser à secourir la dame, ma main rencontre une gorge d'une
fermeté... ma charité s'oublie. On veut se relever, j'embrasse, on
retombe: les ténèbres me rendent entreprenant: la bizarrerie des
attitudes me favorise. Je gagne du terrain: une cuisse de satin,
potelée, dure, conduit ma main sur le plus délicieux bijou... je
l'agace... on crie tout bas:--Ah! monsieur!... quelle horreur!... si mes
gens... mon mari... si quelqu'un...--Je sentais déjà la nécessité
d'abréger. Cependant, trahie par la nature, déjà la belle donnait des
preuves non équivoques de l'impression que je faisais sur ses sens; je
pousse la témérité jusqu'au bout, malgré l'incongruité du lieu; on
résiste à peine; je donne l'assaut, je suis vainqueur... Mais quelle
surprise! que ne peuvent pas le tempérament et l'occasion? on me rend
mes baisers; on me presse avec fureur! on seconde mes efforts! j'ai déjà
toute ma raison! on n'a pas encore recouvré la sienne, c'est moi qui
seul commence à craindre que nous ne soyons surpris... Mais bientôt on
me repousse violemment, on se dérobe, le flambeau se retrouve, on fuit
en marmottant quelques exclamations de honte et de repentir. Je n'y
conçois plus rien. Cependant je ne perds pas la tête; je descends, et
retrouvant à son poste le soi-disant portier, je me plains de n'avoir
trouvé dans les appartements ni lumière, ni domestique pour annoncer. A
force d'appeler, de crier, il fait paraître un lourdaud, dont le visage
est enfariné et qui se tord les bras pour endosser à la hâte une casaque
trop étroite. Celui-ci me précède une chandelle à la main. Pour lors, la
dame, tant soit peu remise et ayant enfin chez elle deux bougies, me
reçoit l'oeil humide, le visage encore animé d'un incarnat expressif. Le
laquais, grondé et menacé d'être mis à la porte, va tristement éclairer
les pièces dont l'obscurité venait de m'être si favorable.
«Éclaircissements, reproches, sanglots, lamentations outrées de la part
de la dame; de la mienne, humble repentir, serments passionnés. Nous
nous arrangeons pour le secret. On exige pour condition du
raccommodement que tout ceci, regardé comme non avenu, n'aura aucunes
suites, et cela vu le tendre amour que l'on convient d'avoir pour le
méritant Sigisbé...--Non madame, s'écrie celui-ci, sortant d'un cabinet
de toilette où il s'était caché par jalousie, effrayé de ma réputation,
et voulant savoir comment se passerait cette première entrevue avec sa
maîtresse. Il n'avait rien pu voir, la pièce où nous causions alors
séparant du cabinet celle où notre passade s'était faite.--Non, dit-il,
ne vous privez point du plaisir de conserver monsieur, je n'y ferai
point un obstacle... Perfide! monstre d'inconstance et de
libertinage!...--Monsieur! monsieur, interrompis-je, piqué de la liberté
qu'on prenait de s'emporter en ma présence, songez à ce que vous devez à
madame et à moi, que ces vociférations offensent...--Quoi, monsieur?
pensez-vous...--Vous imposer silence, monsieur.--A moi, monsieur!...
«Cependant, confuse de son aventure, assommée de l'apparition subite du
Sigisbé, et s'effrayant de notre querelle, la dame se trouva mal. Le
soin de la secourir suspendit nos propos. Je tirai la sonnette, et,
avant d'être vu des gens, je me retirai. Je ne sais comment le rival
outragé fit pour s'échapper à son tour; mais il me joignit presque
aussitôt. Nous nous battîmes, lui furieux, moi remplissant de sang-froid
le devoir d'un homme de coeur. Je le ménageais; il brisa son épée contre
la garde de la mienne, qui le blessa légèrement au bras. Je le
reconduisis chez lui. Nous nous réconciliâmes. Il ne manquait à ce brave
garçon que d'être un peu plus homme du monde et de ne pas aimer à filer
si ridiculement le parfait amour. Ce qu'il y avait, selon lui, de fort
malheureux dans son aventure, c'est qu'il devait partir incessamment,
son congé touchant à sa fin. Il eût bien désiré d'emporter dans son
coeur la pensée de son amante aussi pure et le souvenir de son
demi-bonheur sans mélange de regrets; mais je vins à peu près à bout de
lui prouver que loin de s'affliger d'une bagatelle, il devait, au
contraire, s'estimer trop heureux, puisque désormais il allait savoir à
quoi s'en tenir sur le compte des femmes, et que, se trouvant relevé de
ses serments, il ne tiendrait qu'à lui de se mettre avec une nouvelle
maîtresse sur un meilleur pied. On remarquera qu'il n'avait pas eu la
dame qui le contenait, par des menaces effrayantes, de se donner la
mort, s'il exigeait absolument qu'elle déshonorât son aimable époux. Le
trop crédule amant n'avait pas osé devenir heureux à pareil prix,
sottise de part et d'autre; voilà à quoi aboutissent toutes ces belles
chimères. Une femme a du tempérament; elle le nie à son amant, à
elle-même. Cependant elle se permet d'aimer; mais elle sépare l'âme des
sens et faisant tout pour l'une, rien pour les autres, ceux-ci se
révoltent à la première occasion. Un écumeur survient, qui moissonne
dans le champ que le cultivateur timide a pris tant de peine à mettre en
valeur.»
--«Diabolique chevalier, lui dis-je, tout cela vous sera rendu si jamais
vous vous mariez--Si jamais? Ce sera bientôt, je vous jure. J'y suis
condamné par l'invalidité d'un benêt d'aîné qui, végétant dans les
drogues et tout à l'étude des anciens, me laissera probablement bientôt
l'espérance d'un bel héritage. Mais je compte bien que ma femme ne sera
pas une bégueule. Je veux qu'elle soit heureuse et libre; qu'elle soit
l'amie de mes amis, comme je le serai des siens: et pourvu que personne
ne s'érige en maître chez moi, où je voudrai qu'elle seule et moi
commandions, pourvu qu'elle ne m'associe, ni de ces brigands connus sous
le nom de joueurs, ni des ecclésiastiques sournois, ni des pédants
affamés, tout ce qu'elle fera sera bien fait, et je ne refuserai à ses
plaisirs ni complaisance ni argent.»
Le chevalier était-il un mauvais sujet? Ceux qui pensent autrement que
lui, ces gens qui crient sans cesse à leurs femmes honneur, vertu, vos
devoirs, mon autorité, valent-ils mieux? Décidez, lecteur.