CHAPITRE XIII

Descriptions qui n'amuseront pas tout le monde.

Sir Sydney nous avait fait promettre de venir bientôt le voir dans une

superbe campagne qu'il venait de se procurer. La société qu'il y

rassemblait était composée de monseigneur et de d'Aiglemont (nous avions

fort lié notre Anglais avec eux), un autre Anglais qui se nommait Milord

Kinston; d'une très belle femme, dont celui-ci prenait soin, et qui se

nommait Soligny; de Monrose, de Mme d'Orville, que nous voyions beaucoup

et dont sir Sydney faisait cas; enfin de Sylvina et de moi. Il

s'agissait d'inaugurer gaiement la nouvelle acquisition et de demeurer

là tant ou si peu que bon nous semblerait.

Sydney nous avait précédés, accompagné de cuisiniers, d'officiers, de

musiciens, en un mot de tout ce qui pouvait contribuer à nous faire

passer des jours agréables. Thérèse, qui, dès notre retour à Paris,

avait commencé les remèdes, se trouvait en état de nous suivre; nous

l'amenions, parce l'air de la campagne devait lui être salutaire. Elle

était devenue plus fraîche et plus jolie que jamais. Nos compagnes de

voyage avaient chacune un laquais. Les hommes n'amenaient de même que

très peu de monde. Quand on se propose de s'amuser, il vaut mieux être

un peu moins bien servis et plus libres. La colonie partit au jour

indiqué.

Un guide nous attendait près d'un monument remarquable qui touchait la

grande route et servait de limite aux possessions de sir Sydney. Ce

monument était un groupe composé de deux statues de main de maître,

placées sur un large piédestal et qui se tournaient le dos, l'une

regardant du côté par lequel nous arrivions et qu'on prenait d'abord

pour une Diane, représentait la Défiance. Elle était debout, élancée,

l'oeil furieux, menaçant, prête à décocher un trait ajusté sur un arc; à

côté d'elle, un dogue furieux semblait vouloir se ruer sur les passants.

On avait gravé sur la table du piédestal: _Odi profanam vulgus_. L'autre

figure, qu'on ne voyait en face qu'en revenant de chez sir Sydney, était

assise et représentait l'Amitié, témoignant par son regard et son geste

le déplaisir qu'elle avait de voir les amis de Sydney quitter sa

campagne. Un épagneul placé sur les genoux de l'Amitié marquait par des

mouvements très expressifs qu'il connaissait les gens et voulait

descendre pour les aller caresser. Au bas, on lisait: _Redite cari_.

On entrait dans un bois touffu par une route aussi soigneusement

entretenue que l'allée d'un jardin, mais étroite, tortueuse, souvent

partagée en plusieurs branches qui se détournaient, se croisaient, et

l'on se trouvait à quelques pas de la demeure de sir Sydney, qui n'avait

d'abord que l'apparence d'un ancien château-fort. Mais à peine était-on

en dedans des murs que tout changeait absolument de caractère aux yeux

des arrivants. Au bout d'une vaste cour, on en découvrait une seconde

beaucoup plus petite entre trois pavillons de la plus moderne élégance.

Le principal, situé en face, avait un péristyle d'une architecture

simple et noble, les deux autres formant deux espèces d'ailes

subordonnées et proportionnées dans leur genre à la richesse du milieu.

On trouvait au delà de nouvelles beautés qui ne surprenaient pas moins

agréablement. Des jardins dignes du pays des fées conduisaient par une

pente douce jusqu'à la Seine. Là, d'une longue terrasse dont les murs

étaient baignés, l'oeil s'égarait à droite et à gauche dans les espaces

immenses le long du cours du fleuve. Au delà de son lit, on jouissait

d'un paysage riant, décoré, par le hasard, de tout ce que la campagne

peut offrir de plus intéressant.

Tel était le séjour que nous allions habiter. Un homme de génie, très

opulent, avait employé jadis de grandes sommes à tirer parti d'un lieu

si favorisé de la nature; le fils et le petit-fils avaient mis la

dernière main à l'exécution des projets; celui-ci jouissait à peine du

fruit de ses travaux qu'une mort prématurée l'avait enlevé. Les

héritiers cédèrent à sir Sydney une jouissance limitée, moyennant une

somme proportionnée à la réputation qu'ont MM. les Anglais d'être

inépuisables.

L'oeuvre du chevalier Andrea de Nerciat (2/2) Félicia ou mes fredaines · 第 101 / 155 题